Mon individu se tendait vers le téléphone. J’attendais désespérément que Danièle se manifeste. J’avais besoin de sa voix. Je revivais, seconde après seconde, les événements de la veille : mon kidnapping, sa résignation, la manière dont elle s’était enfuie de ma chambre et dont elle y était revenue… Mais le clou restait la séance chez le tatoueur. Cette mutilation délibérée, endurée fermement. « Une femme aimante cherche toutes les façons de se donner . » Et puis l’hôtel à putains dont l’ignominie avait constitué un autre acte de foi… Hier, Danièle m’avait donné au moins deux preuves d’amour à l’heure. Désormais je l’attendrais avec confiance. Ma patience constituerait une sorte de réhabilitation.
Je me préparai pour mon rendez-vous avec le vieux Klassmann. Celui-ci restait très en arrière-plan de mes préoccupations. Comme, à dix heures trente, Danièle ne s’était toujours pas manifestée, j’appelai le producteur pour lui demander de reporter notre entretien. Je lui expliquai qu’un chien m’avait mordu et que je ne pouvais quitter la chambre. Il parut vaguement irrité par ce contretemps, me souhaita une prompte guérison du ton qu’on prend pour congédier un tapeur et raccrocha au beau milieu de mes regrets.
Une étrange veillée d’armes commença. J’avais beau m’efforcer au calme, la fièvre me gagnait. Vers midi, à bout de nerfs, je me risquai à réclamer le numéro des Carbon. Je voulais parler au mari, lui demander des nouvelles de Danièle, m’excuser. Jusque-là, l’inaction constituait mon pire ennemi. Je ne pouvais plus supporter cette faction dans ma chambre.
Exceptionnellement, une voix féminine me répondit. J’eus une bouffée d’espoir, vite évanouie, car je reconnus le ton douceâtre de la mulâtresse.
— Monsieur Carbon est à Paris.
— Passez-moi Madame…
— Madame l’a accompagné.
— Comment va-t-elle ce matin ?
À cet instant seulement elle sut qui j’étais et raccrocha. La triste plainte de notre communication interrompue servit d’accompagnement sonore à ma détresse. Je crus que j’allais crier de chagrin. Je joignis les mains. « Danièle, mon amour, je t’en supplie, ne m’abandonne pas. » Moi qui croyais ne pas avoir la foi, j’en vins à prier. Je m’agenouillai devant l’appareil téléphonique, comme devant un crucifix : « Mon Dieu, faites qu’elle m’appelle ! Faites qu’elle m’appelle. »
Elle m’appela dix minutes plus tard. Elle parlait vite, comme quelqu’un qui risque d’être surpris.
— Jean, il faut que je vous voie…
Ce vouvoiement retrouvé me fit mal.
— Je n’attends que ça.
— Nous sommes à Paris. Nous allons déjeuner au Relais de Suède . À une heure précise je me rendrai aux lavabos, vous pourrez vous y trouver ?
— Bien sûr !
— Je vous en supplie, ne faites pas d’esclandre ; vous me le promettez ?
— Je te le jure !
— À tout à l’heure.
— Danièle, tu m’aimes ?
Elle avait déjà coupé.
Je fus saisi d’une grande angoisse. Quelque chose de grave s’élaborait. Je sentais qu’on édifiait une barrière entre nous. Enfin libéré de cette chambre, je sortis en traînant ma patte blessée. Bien qu’il fût à peine midi et demi, j’allai directement au Relais de Suède et m’installai au bar. Un regard m’avait suffi pour constater que les Carbon n’étaient pas encore arrivés. Depuis mon tabouret, je pouvais surveiller l’entrée. Mon malaise s’accroissait. La perspective de découvrir Danièle et son mari côte à côte endommageait mon bonheur de la revoir. Je bus un verre d’aquavit pour me doper. Il traça un sillon de feu dans ma gorge. Soudain, un maître d’hôtel se précipita vers la porte vitrée. Carbon pénétra dans le restaurant en se tortillant comme un cachalot entre ses béquilles chromées. Il portait son pardessus de l’autre jour, un chapeau de cuir noir et un foulard blanc qui soulignait son visage basané, strié de fines rides sombres. Danièle marchait derrière lui, à pas menus, portant un attaché-case en crocodile. On eût dit la secrétaire d’un P.-D.G., accompagnant son patron à un conseil d’administration. Aidé de la demoiselle du vestiaire, le maître d’hôtel débarrassa l’arrivant de son manteau et le fit asseoir sur une copieuse banquette de cuir rouge. L’infirme disparut de ma vue. Je ne vis plus que ses béquilles plantées entre la banquette et le mur. Danièle aussi s’engloutit. Elle ne m’avait pas aperçu.
— Un autre verre, je vous prie !
Qu’importait ce trait brûlant planté dans ma gorge comme une écharde ? Il me fallait tenir le coup. Le serveur me regarda en biais. Je sus pourquoi lorsque je n’eus de moi qu’une image brouillée dans la glace du bar. Je retenais des larmes… Mais je les contenais mal. Danièle, là, à portée de voix, à portée d’amour, et pourtant inaccessible ! Danièle dans une robe noire que je ne lui connaissais pas encore. Avec un manteau noir à col d’hermine…
Je considérais les béquilles, la mallette de croco posée sur le dossier de leur banquette. Ces objets… Ils me parlaient de Carbon. Ils représentaient Carbon. J’attendis une demi-heure, affaissé sur mon tabouret. Pantelant de navrance. Confusément humilié aussi.
À une heure moins cinq je descendis de mon siège. Ma jambe douloureuse, engourdie par la position assise, ploya sous moi. Je serrai les dents pour subir sans hurler l’effervescence d’une fourmilière vorace. Au bout d’un instant il ne resta plus que les lancées consécutives à la morsure du molosse. Je clopinai vers les toilettes, m’efforçant de ne pas regarder en direction de leur table par crainte de me trahir.
Je pris un jeton de téléphone pour me donner une contenance en attendant Danièle, et je composai le numéro de l’horloge parlante.
Elle survint un peu plus tard, vint directement à ma cabine et se blottit farouchement contre moi. La jeune fille en costume scandinave chargée du vestiaire et des lavabos nous regarda avec stupeur, mais nous nous en moquions. Je pressai Danièle contre moi, ma main s’égarait sous ses jupes, ma bouche écrasait la sienne. Je sentais encore sous mes lèvres la légère protubérance consécutive à ma gifle de la première nuit. Dans notre frénésie, nous fîmes crisser nos dents. La douleur calma notre fureur physique.
— Danièle, je ne peux plus exister sans toi. Depuis que je t’ai quittée, j’ai subi toutes les minutes comme autant de petites morts…
Elle ne disait rien. Je regardai par-dessus son épaule, en direction de l’escalier. Je savais bien que l’infirme ne pouvait s’y aventurer, pourtant je redoutais de le voir apparaître, de son allure de robot détraqué.
— Jean, si tu savais…
— Il t’a fait une scène pour hier ?
— Non, c’est pire… Nous partons !
— C’est pas possible ! Où allez-vous ?
— En Afrique. Rassure-toi, pour une quinzaine seulement.
— Une quinzaine, répétai-je, anéanti. Tu as le courage d’ajouter : seulement !
Elle se fit pardonner d’une pression de tout son corps.
— Nous avions envisagé ce voyage pour l’an prochain, il a décidé de le devancer.
— Quand partez-vous ?
— Vendredi.
Elle paraissait malade encore de sa folie de la veille. On la devinait blafarde sous son fond de teint, et elle avait les yeux sans éclat.
— Il m’a annoncé cela ce matin, lorsque je me suis réveillée avec un mal de tête effrayant. Il m’a dit : « Petite, le moment est venu de retourner là-bas. »
— Où allez-vous ?
— À San Pedro, en Côte-d’Ivoire…
— Je t’y écrirai poste restante.
Elle sourit.
— Tu ne sais pas ce qu’est San Pedro. Il n’y a pas de poste, pas d’électricité. C’est simplement un village au bord de l’eau, à l’embouchure d’un fleuve. Nous descendons dans un relais de chasse que mon mari connaît.
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