— N’y va pas, suppliai-je. Oh ! n’y va pas, mon amour ! Songe que j’ai failli devenir fou parce que j’ai passé une matinée sans nouvelles de toi. Quinze jours, je ne m’en sens pas capable.
Nous nous embrassâmes violemment, puis elle déclara :
— Écoute, Jean, j’ai bien réfléchi. Je crois que cette épreuve n’est pas inutile.
— Toutes les épreuves sont inutiles !
— Non. Dans quinze jours, nous saurons vraiment ce que nous représentons l’un pour l’autre !
— Moi, je le sais déjà ! Mais toi tu doutes, hein !
Je la secouai.
— Avoue-le donc, bon Dieu ! Tu doutes !
— Pas de moi, Jean, mais de toi, reconnut Danièle. Au bout de ce voyage, quand nous nous reverrons, je saurai… Il me suffira d’un regard… Quoi que tu fasses, je lirai sur ton visage ce qu’est devenu ton amour. Maintenant il faut que je te quitte : il risquerait de se douter de quelque chose !
— Non, Danièle ! Tu n’as pas le droit ! On va ficher le camp ensemble ! Laisse-lui son Afrique, il se débrouillera avec !
— Sois raisonnable, Jean. Il me semble que le chagrin purifie. Si nous devons vivre ensemble un jour, ce sera après avoir suivi une route difficile. Pour bien s’aimer, il faut se mériter.
— Amen ! Je ne savais pas que tu avais des théories de bigote !
— Tu m’as promis de ne jamais plus être cynique.
Je posai mon front contre le sien.
— Pardon, Danièle.
— Je te jure qu’à mon retour je t’appellerai. Mais si tu dois m’oublier dans l’intervalle, oublie-moi, Jean ! Les souvenirs, il ne faut pas les cultiver, ça ne sert à rien. Ils doivent vivre ou mourir à leur gré. Ce sont eux qui décident.
Elle eut une lente caresse, très osée, mais qui pourtant ne me choqua pas. D’un ton quotidien, elle me demanda :
— Tu as mal à la jambe ? Il m’a semblé que tu boitais tout à l’heure ?
— Ton chien m’a mordu lorsque je suis allé chercher ta voiture.
— Il a disparu, fit-elle. Mon mari veut faire passer une annonce car il y tient beaucoup.
Elle ne s’inquiéta pas de ma blessure. Nous nous séparâmes sur ces mots. Je la vis s’approcher d’un miroir pour rectifier son fond de teint et son rouge à lèvres. Après quoi elle gagna l’escalier, non sans m’adresser un léger geste de la main. Cet adieu furtif me sembla trop désinvolte.
Tout me paraissait désinvolte, d’ailleurs. J’étais victime d’une impertinence générale.
— Monsieur ! appela doucement la préposée, excusez-moi, mais vous ne m’avez pas payé le jeton.
— C’est moi qui m’excuse, mademoiselle.
Elle prit mon billet et m’observa d’un œil troublé tout en préparant la monnaie.
— Si je vous demandais de sortir avec moi ce soir, accepteriez-vous ? lui demandai-je.
Elle rougit.
— Sûrement pas, monsieur.
— Et demain ?
— Demain, non plus !
— Dommage, j’aurais aimé vous parler d’elle, à vous qui nous avez vus ensemble. Eh bien, puisque vous ne voulez pas, il ne me reste plus qu’à partir pour l’Afrique.
Une ligne de cocotiers bordait la mer. Toutes les couleurs étaient accusées : le vert bleuté de l’eau, la blancheur de la barre d’écume, le jaune or du sable, le vert foncé de la forêt, à droite, aussi infinie que l’océan.
Le pilote me parlait d’abondance, heureux d’avoir un interlocuteur de la métropole. « Quelqu’un de Paris », enfin ! Lui qui était natif de Levallois !
— Ces petits zincs : des merveilles ! Plus faciles à piloter qu’un vélo. Tenez, je lâche tout : est-ce que ça bouge ?
Ça ne bougeait pas, pourtant je préférais voir ses mains sur le semi-volant des commandes. J’imaginais déjà une turbulence inattendue qui ferait se cabrer l’appareil. Il n’aurait pas le temps de…
— Et comme sustentation, pardon, visez un peu : je coupe les gaz !
Un angoissant silence nous enveloppa. L’avion continua sa route, mais une vague langueur s’emparait de lui et il commença mollement à perdre de l’altitude.
Je me dis que le moteur ne redémarrerait plus et que nous allions nous abîmer dans la belle eau dont on voyait les fonds jaspés. Le moteur ronfla docilement, le zinc amorça une courbe ascendante, son nez argenté pointé vers le ciel couleur d’acier bleui.
— Ça vous amuse de prendre le manche ?
Je louchai sur la réplique du demi-volant placé face à moi et luttai contre l’obscure tentation de m’emparer des commandes pour me mettre à batifoler dans l’immensité somptueuse qui m’environnait.
— Pas la peine…
— Mais si !
J’aventurai mes mains sur le demi-cercle noir. Tel un cheval capricieux qui ne sent plus la poigne de son cavalier habituel, l’appareil exécuta une glissade à droite. La forêt se mit à la verticale.
— Doucement ! fit le pilote en riant. C’est sensible, ces machins-là. Il suffit de les effleurer…
J’en convins et lui restituai ses prérogatives.
— C’est la première fois que vous allez à San Pedro ?
— C’est même la première fois que je viens en Côte-d’Ivoire.
— Chouette pays, vous savez ! Un des plus agréables d’Afrique. Ça vous amuserait de voir des éléphants ?
Il me proposait les éléphants, comme un guide parisien propose la Sainte-Chapelle ou l’esplanade de Chaillot.
— Il y en a par ici ?
Le pilote consulta sa montre.
— Presque midi, c’est bientôt l’heure de la sieste, mais on a encore des chances.
— Ils font la sieste, les éléphants ?
— Excepté quelques oiseaux, tout ce qui vit fait la sieste, ici.
Il quitta l’océan pour piquer vers l’intérieur des terres. L’avion cessa son vol placide pour se mettre à danser au-dessus des forêts. Bientôt nous survolâmes une petite plaine marécageuse, sorte de clairière, pareille à une déchirure de la brousse. Nous perdîmes de l’altitude. Il me parut que les roues de notre avion devaient effleurer les bouquets d’arbres. Je voyais défiler une savane roussie, émaillée de mares qu’on devinait fangeuses. La terre se dévidait sous mes yeux comme un tapis roulant en folie. Je me dis qu’à l’instant de ma mort, ma vie déferlerait peut-être de cette manière sous mes yeux presque éteints. Quel serait « le temps de passage » de Danièle parmi ce torrent d’images désordonnées ?
— Là-bas ! cria le pilote.
Il opéra, sur l’aile, un virage qui me décrocha le cœur. « Bon Dieu, me dis-je, je vais crever à cause d’un éléphant. Alors qu’il y en a plein les zoos de préfectures ! »
Dans un tournoiement de kaléidoscope, j’aperçus le pachyderme annoncé. Il avançait rapidement, les pattes raides, les oreilles écartées, la trompe à l’horizontale.
Le pilote redressa l’appareil.
— On va repasser sur lui ! promit-il. Vous ne craignez pas le mal de cœur ?
— Pas du tout.
— Parce qu’il y a des passagers qui dégueulent. Regardez bien, il s’approche de la forêt.
Nous piquâmes sur l’éléphant ; en rase-mottes. L’animal ne semblait pas avoir peur, il paraissait plutôt importuné. La noblesse puissante de sa démarche me frappa. Et puis je vis la forêt, imminente, avec ses arbres plus hauts que nous. Mon compagnon tira sur les commandes. Nous fîmes un bond magistral par-dessus les frondaisons. Je me retournai. L’éléphant n’était déjà plus qu’une petite breloque perdue dans l’immensité.
— Je vous remercie.
— C’est normal. Vous allez au Relais de San Pedro pour chasser ou pour pêcher ?
— Je ne sais pas encore, j’y vais surtout pour me reposer…
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