— En ce cas, vous ne pouvez pas rêver mieux comme isolement. Ce coucou est le seul lien qui rattache les gars de là-bas à la vie civilisée. Nous servons à la fois d’autobus, de facteur et d’épicier.
— Vous faites partie d’une entreprise ?
— Non, je suis prof au lycée de Sassandra. On a organisé un aéro-club pour se distraire tout en se rendant utiles. Nous sommes plusieurs à piloter après nos cours. Aujourd’hui, c’est jeudi, on se régale.
Il rit. L’avion venait de rejoindre la mer et de retrouver sa parfaite stabilité du début.
Je me dis : « C’est jeudi ! Le premier jeudi du mois. » Je n’irai pas voir Mauricette. Tout à la frénésie de mon brusque départ, j’avais omis d’écrire à la petite et elle allait m’attendre tout l’après-midi dans la cour grise du pensionnat. Je l’imaginais, avec sa blouse bleue à col blanc, son petit œil inquiet, ses cheveux noirs et plats, coupés net au niveau des oreilles. Chose surprenante, elle ressemblait un peu à Martine. Personne n’était surpris quand elle la présentait comme étant sa fille. Je regrettais d’avoir adopté cette enfant. Nous n’étions pas dignes d’elle. Elle vivait déjà chez nous lorsque j’avais appris que la prétendue stérilité de ma femme était en fait un refus de maternité. Martine se confiait à sa meilleure amie. Ces dames papotaient autour d’une tasse de thé, le jour où j’étais rentré à l’improviste. Elles ne m’avaient pas entendu venir. Leur conversation était édifiante. Je ne saurais exprimer la grande tristesse physique que je ressentis alors. Une tristesse mêlée de rage. Je faillis foncer dans le salon pour gifler mon épouse. La plus odieuse des tromperies ! Le plus affligeant des abus de confiance ! Au lieu de cela, je m’étais rendu dans la chambre de Mauricette. La petite faisait ses devoirs, la tête inclinée, la langue pointée, ses doigts bleus d’encre crispés au ras de la plume. Je m’immobilisai, glacé encore par ce que je venais d’apprendre incidemment, et fixai longtemps la gamine brune dont les cheveux traînaient sur les pages du cahier.
— Pourquoi tu me regardes comme ça, papa ?
Je n’avais pas la force de lui sourire.
Mauricette possédait un petit visage parfaitement ovale, un front large, des yeux en amande. On ignorait tout de son père, quant à sa mère, une nymphomane, fille de notaire reniée par les siens, elle avait déjà fait, paraît-il, une demi-douzaine d’enfants depuis Mauricette.
— J’ai eu une image à l’école pour mes additions.
— C’est bien.
J’étais reparti, abîmé par ma découverte.
Curieux comme au fil des jours l’existence vous ébrèche…
— Voilà San Pedro, ils ne sont pas prévenus de votre arrivée, au Relais ?
— Non, je me suis décidé à la dernière minute. Hier matin on ne m’avait pas encore vacciné contre la fièvre jaune.
— Alors je vais faire un petit tour d’honneur pour les prévenir.
Au loin, dans l’horizon bleuté, se découpait l’estuaire d’un fleuve dont les eaux étaient beaucoup plus sombres que celles de l’océan. Des mamelons hérissés d’arbres bordaient la côte. Les ruines d’une construction de style colonial sommaient l’un d’eux. Tout de suite après ces mamelons, j’aperçus le village de San Pedro : un agglomérat de huttes ocres en essaim sur une terre presque rouge ; puis le terrain d’atterrissage coincé entre les collines et la mer. Il s’agissait en fait d’une route rectiligne qu’on avait élargie et à l’extrémité de laquelle une biroute blanche cerclée de rouge flottait au vent du large.
— Nous survolâmes en rafale le village. Des noirs agitaient les bras, des gamins gambadaient… L’avion suivit le terrain et déboucha au-dessus d’une interminable plage jalonnée de rochers peuplés d’oiseaux de mer.
Je découvris une alignée de cases de conception africaine, sans doute, mais de réalisation européenne. À deux cents pieds d’altitude on s’en rendait compte, à cause de leur espacement régulier, de leurs dimensions et des teintes pastel qui les différenciaient.
Le pilote vira au-dessus de la mer. De la main gauche, il fit coulisser le panneau de plexiglas du cockpit, puis fourra deux doigts dans sa bouche et lança un coup de sifflet strident.
Ce signal me parut puéril.
— Vous croyez que votre sifflet couvre le bruit du moteur ? le plaisantai-je.
— Et comment ! Pas ici, mais en bas ils n’entendent que lui !
Nous avions déjà déferlé au-dessus du campement. « Le bout du monde, me dis-je. » Et je fus attendri à la pensée que Danièle connaissait déjà ces lieux.
L’appareil décrivit une nouvelle courbe, loin au-dessus des flots. Mon pilote avait perdu sa désinvolture.
— Cet aérodrome, faut se le faire, avec ces vacheries de collines, murmura-t-il, on n’a rien pour se rattraper aux branches, ici !
Il passa à quelques mètres des ruines dominant le fabuleux paysage et plongea, comme plonge une cabine du grand huit parvenue à son apogée.
Nous nous posâmes sèchement en soulevant un nuage de poussière jaune.
L’avion roula longtemps sur le sol inégal. Des enfants noirs couraient le long de la piste en agitant les bras.
— Et voilà le travail, fit joyeusement mon compagnon en déverrouillant les portes.
Une chaleur crépitante m’enveloppa lorsque je descendis de l’avion. Le soleil perpendiculaire cognait ferme sur le terrain. Cela me fit songer à un plateau de cinéma, lorsqu’on y tourne depuis plusieurs heures dans un décor abondamment « arrosé ».
J’aidai le pilote à extirper mes bagages de l’étroite soute. Comme nous achevions de les rassembler, je vis déboucher une vieille 2 CV en haillons d’une piste cahotique. Sa capote n’existait plus. La voiture était cabossée et crépie de boue rouge. Un grand garçon maigre, au nez cassé, en descendit. Il portait des sandales éculées, un short court, une chemise déboutonnée jusqu’au nombril et une casquette verdâtre, à longue visière, en provenance de quelque magasin de surplus américains.
Il me salua d’un air interrogateur.
— Client ! annonça le pilote-professeur.
— Alain Lombard, se présenta l’arrivant. On ne vous attendait pas.
Le pilote sortit de sa combinaison une liasse de lettres.
— Voici le courrier, il y a là un télégramme qui doit probablement annoncer la venue de monsieur…
Nous chargeâmes mes valises dans la voiture débarrassée de son siège arrière. Cette bagnole était une vraie poubelle dont le délabrement avait quelque chose de pathétique.
Je pris congé de l’aviateur :
— Vous restez longtemps à San Pedro ? demanda-t-il.
— Je ne sais pas exactement, une quinzaine environ…
— Vous nous aviserez en temps utile. On se pose ici trois ou quatre fois par semaine.
Les tôles de la 2 CV semblaient parvenir au point de fusion. Je m’y hasardai comme dans un autoclave et fus immédiatement en nage.
— Mon arrivée inopinée pose des problèmes ? m’enquis-je quand je fus seul avec le grand jeune homme.
— Pas du tout. Simplement on aime mettre les petits plats dans les grands lorsque arrive un client.
— Je ne suis pas porté sur la nourriture.
— C’est U.T.A. qui vous a branché sur nous ?
— Une agence des Champs-Élysées… Votre dépliant est très alléchant.
— Tous les dépliants, fit-il avec un sourire.
— C’est vous le patron ?
— Patron adjoint ! Je suis guide de chasse ! Vous venez pour tirer de la viande ou pour pêcher ?
— Je viens pour supprimer quelques jours d’hiver de ma vie. Quand arrive mars, à Paris, on a l’impression que le soleil n’existe plus.
— Un safari-photos, en somme ? insista Alain Lombard.
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