— Bien joué, persiflai-je, c’est un fortiche ton bourreau, chapeau !
Elle opina, mais d’un air attendri.
— Je ne pourrais pas avoir un scotch ? Ce champagne me barbouille.
— Méfie-toi de ce genre de mélange…
Danièle éclata de rire.
— Avant-hier vous me poussiez à l’ivrognerie et il a suffi d’une petite crise de foie pour vous transformer en militant de la ligue !
Elle s’empara de la bouteille de Haig’s.
— Mettez-moi un glaçon d’abord, on se rend moins compte après de la quantité versée. Et puis parlez un peu, merde !
— Ce soir, je ne suis que réceptif !
— Forcez-vous. Racontez-moi n’importe quoi. Le propre d’une conversation n’est pas d’être intéressante, mais de faire oublier aux gens qu’ils n’ont rien à se dire.
— Très bien, alors, je vais te faire un aveu, Danièle. Cet après-midi, si j’ai appelé chez toi, c’était pour me décommander : je n’avais absolument plus envie de te voir. Je me trouvais dans le plumard d’une petite starlett et j’étais à peu près certain à cet instant de ne pas t’aimer.
Elle baissa la tête.
— Ton mari a prétendu que tu étais sortie. Ça m’a rendu fou de jalousie. On n’est jaloux que de ce qu’on aime, non ? Conclusion, je t’aimais. Qu’en dis-tu ?
Elle me lança le contenu de son verre au visage. Ce fut si brusque, si inattendu, que je pris le whisky dans les yeux.
Fou de douleur, je me précipitai dans la salle de bains en bousculant les sièges sur mon passage. Je me bassinai longuement le visage au lavabo. Peu à peu la vue me fut rendue, le feu qui embrasait mes yeux s’éteignit. Lorsque je revins, Danièle sirotait un nouveau whisky. Le glaçon éjecté de son verre achevait de fondre sur le coussin d’un fauteuil. Ma compagne me parut un peu prostrée. Un grand mécontentement coupait son front d’une ride profonde.
Je m’agenouillai devant elle et lui enserrai les jambes.
— Je te demande pardon, Danièle.
— Pas moi.
Elle fit rouler son verre sur son front, comme pour déplisser ce dernier.
— Je crois que je ne m’habituerai jamais à votre sadisme, déclara-t-elle. Vous croyez sérieusement qu’un amour a besoin de s’entourer de cruautés mentales pour s’accomplir ?
« D’ailleurs, m’aimez-vous ? Le sentiment que vous me portez n’est qu’en pointillé dans votre vie.
— Tandis que chez toi c’est la bande jaune ?
Agacé je me redressai.
— Allez, viens, on s’en va.
— Comme vous voudrez.
— Pas la peine de laisser ton maître-nageur se ronger les sangs davantage.
Je l’aidai à passer son imperméable. Lorsqu’elle eut enfilé les manches, je nouai mes mains devant Danièle, par-dessus ses épaules. Je flairai son cou pour chercher son odeur. Elle sentait le mouillé. D’une secousse elle m’échappa.
— Attends, je suis malheureux ! lui dis-je.
Cela me prenait comme un point au côté. Mon amertume était si intense qu’elle en devenait physique. Je regardai Danièle, le lit, la chambre…
— Tout ce cirque pour que notre soirée s’achève aussi misérablement, lamentai-je.
Elle me sourit tandis qu’elle boutonnait son imperméable.
— Vous appartenez à cette sorte de gens qui ne vivent qu’au passé. Ils marchent à côté du présent sans parvenir à s’y intégrer. Demain, cette nuit peut-être, vous tirerez les conclusions de nos divagations.
Danièle sortit dans le couloir. Je la suivis tête basse, penaud, les yeux encore cuisants à cause du whisky.
Lorsque nous fûmes dans la voiture, elle partit d’un grand éclat de rire.
— Regardez, fit-elle : mon premier larcin !
Elle sortit la bouteille de whisky de la poche de son imperméable.
— Vous ne vous êtes aperçu de rien ?
— Non.
— Il faut croire que j’ai des dons, car je l’ai fauchée pendant que vous me regardiez. Ça doit être amusant de voler ; vous avez déjà volé, vous ?
— Quand j’étais étudiant ça m’est arrivé deux ou trois fois, histoire d’épater les copains. Pourquoi as-tu pris cette bouteille ?
— Pour rentrer à la maison. L’alcool donne du courage. Je me fous que ce courage soit illusoire, il m’aidera à regagner ma chambre.
— Tu couches avec ton mari ?
— Pas dans le même lit, car lui en a un spécial, avec des poulies et des manivelles, mais dans la même chambre.
Elle ôta le bouchon du flacon et but au goulot sous le regard effaré du portier. Je me hâtais de démarrer.
— Tu es certaine de ne pas être alcoolique, Danièle ?
— Pas encore. Avant de vous rencontrer, je ne prenais, je vous l’ai déjà dit, qu’une ou deux cuites par mois.
— Je viens de comprendre quelque chose. Ce n’était pas pour préparer des voluptés que tu buvais, mais pour avoir le cran, ensuite, de retourner chez toi. Vrai ou faux ?
— Vous faites de nets progrès en psychologie, Jean !
Entre nous, l’atmosphère s’était complètement détendue. Il avait suffi du gag de la bouteille.
— Si on se payait un peu de Paris by night ?
— Comme vous voudrez.
— Montmartre pour changer ? Tiens je vais te montrer quelque chose de marrant que tu n’as sûrement jamais vu.
Danièle s’abstint de me questionner. Je la conduisis en plein Pigalle, dans l’officine d’un tatoueur dont j’avais fait la connaissance à la faveur d’un film.
L’homme et son antre étaient pittoresques. Une gigantesque photographie du roi de Danemark, torse nu, occupait toute la vitrine. Le monarque, entièrement tatoué, servait à la fois d’enseigne et de caution à Jeannot.
— Monsieur Debise ! En voilà une bonne surprise !
Il posa son espèce de pyrograveur dont il usait pour imprimer une ancre marine dans la chair d’un petit voyou fiévreux. Je le présentai à Danièle, laquelle paraissait fascinée. Elle louchait sur les murs tapissés de motifs proposés à la convoitise des aspirants tatoués : emblèmes, signes du zodiaque, cœurs fléchés, têtes de mort, aigles et serpents voisinaient curieusement.
— Vous m’excusez ! fit Jeannot en reprenant son ouvrage devant son établi encombré de poinçons et de flacons d’encre. J’ai presque terminé.
Son instrument zonzonnait sur la peau du patient, crachant la matière colorante et provoquant simultanément un léger saignement. L’encre qui pénétrait la chair du garçon et le sang qui en sourdait se mélangeaient pour former le long du dessin une troublante bavure. Jeannot la torchait de temps à autre à l’aide d’une éponge. Danièle se passionna pour l’opération.
— Ça fait mal ? demanda-t-elle au jeune homme.
Il fumait maladroitement une cigarette tremblotante, probablement pour se donner du cran, en évitant de regarder agir « l’artiste ».
— Comme ci, comme ça, répondit-il.
— Ça picote, quoi ! trancha Jeannot.
Un ultime coup d’éponge sur le dessin.
— Ça te va ? demanda mon copain à son patient.
Le voyou admira l’ouvrage dans la grande glace bordant l’établi. Un sourire enfantin éclaira son petit visage de fouine malade.
— Au poil.
Jeannot enveloppa son chef-d’œuvre dans des kleenex.
— Tu n’y touches pas pendant quarante-huit plombes, hein, mon pote ? Je te le laisse emporter pour trente balles !
Quand la petite gouape fut sortie, Jeannot nous offrit à boire. C’était un garçon affable et plein d’esprit qui aimait son métier et n’était pas loin de le considérer comme une œuvre de salubrité publique. Il fourmillait d’anecdotes cocasses et savait les raconter. Soudain, Danièle l’interrompit.
— Vous tatouez aussi des femmes ?
— Bien sûr, rigola Jeannot ; des putes, principalement. Y en a une, à la suite de je ne sais quelle maladie, elle avait perdu son système pileux, vous voyez où je veux dire ? Je lui ai tatoué une corbeille de fleurs à la place. Paraît que les clilles se bousculent au portillon pour voir ça. Son bas-ventre est devenu comme qui dirait une petite succursale du Louvre.
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