— Oui, c'est charmant. On dirait le chant du cygne.
Des économies féroces suivirent cette coûteuse cérémonie. Mme Rezeau devenait d'ailleurs de plus en plus avare. Selon un procédé fort en honneur dans les vieilles familles bourgeoises, mon père lui allouait des crédits définis, répartis à l'avance sur les différents chapitres du budget. Tant pour sa garde-robe, tant pour la nôtre, tant pour la cuisine. Folcoche trichait, lésinait maintenant sur tout. Elle se constituait une cagnotte, l'investissait en petits placements personnels, boursicotait à la petite semaine, donnant des leçons à son seigneur et maître, qui gérait « si mal » sa fortune. De fait, il faut avouer que si papa ne s'était pas cramponné aux valeurs à revenu fixe, aux emprunts d'État, la dot de notre mère — trois cent mille francs-or — aurait pu s'adorner d'un zéro supplémentaire. Il n'avait su que la maintenir à sa valeur nominale. Les Pluvignec, en cette matière, pouvaient se gausser des Rezeau : ils ne s'en privaient pas.
Le protonotaire se vit donc opposer un refus très net, lorsqu'il proposa de nous emmener en vacances en Tunisie. Cette détente était souhaitée par notre père, mais, bien que l'oncle promît de nous défrayer de tout sur place, la somme nécessaire au triple voyage ne put être réunie. (Folcoche ne voulait d'ailleurs pas en entendre parler.) Pour le même motif, nous dûmes décliner un certain nombre d'invitations dispendieuses. Les expéditions généalogiques furent stoppées. Le Stock de boîtes et autres accessoires entomologiques ne put être renouvelé.
Pour ma part, je ne désirais pas tellement quitter La Belle Angerie . Du moins, pour l'instant. Non, certes, que j'y fusse plus heureux qu'auparavant et moins fracassé par Folcoche ! Mais les environs du manoir devenaient intéressants. Malgré toutes les interdictions, nous nous avancions de plus en plus loin. La mégère, qui escomptait « la grande affaire », lâchait les rênes, quitte à bloquer le mors d'un seul coup, au moment opportun. A mon tour, je me servais du Gillette paternel. Les chemins creux, où trottent les filles qui vont, la faucille sur l'épaule, couper de la luzerne pour les lapins, les chemins creux s'offraient à mes galoches. Cropette, que ses treize ans et demi ne démangeaient pas encore, pédalait sagement dans les allées sur le vélo que lui avait valu certaine trahison oubliée. Mais Frédie et moi, les narines ouvertes, nous guettions les enfants de Marie, les gardeuses de vaches, la petite Bertine et, surtout, Madeleine de La Vergeraie . Nos prérogatives de fils du patron nous la rendaient accueillante. Aussi intimidés qu'elle, mais pas de la même manière, nous lui portions ses paniers, nous lui ramenions ses bêtes. Elle n'était point dupe de ce brusque intérêt, et dans ses yeux s'allumait un mélange de raillerie, de crainte et de vanité. Cette fille était beaucoup plus avancée que nous. Je dois vous le dire, il y avait trois mois seulement qu'en tombant par hasard sur une couple de chiens en train de bien faire j'avais reconsidéré la question et mis au point certains détails férocement tus par la pudibonderie familiale. J'avais été privé de ces petits camarades de collège qui sont, généralement, les initiateurs (pas toujours désintéressés) de leurs cadets. Je n'osais interroger mes frères, aussi tardifs que moi sur ce chapitre et victimes de cette éducation qui considérait comme « répugnante » toute confidence sexuelle, toute phrase trop précise, au point que je n'entendrai jamais dire d'une cousine : « Elle est enceinte », mais seulement : « Elle attend un bébé. » Les parties, dites sacrées par les Grecs, les chrétiens les ont rebaptisées honteuses . C'est tout dire. Je vais peut-être vous faire sourire, mais mon ignorance était telle que je me suis longtemps représenté le sexe féminin, non pas dans le sens vertical, mais dans le sens horizontal, comme la bouche. A quelque chose malheur est bon, et cette candeur me mit à l'abri du vice solitaire, ce fléau contre lequel nous n'avions jamais été mis en garde.
Ma première réaction, après l'initiation, du reste partielle, aux choses de l'amour, leur fut nettement défavorable. Je n'éprouvais aucun dégoût d'ordre mystique, aucune appréhension de péché. Le péché ?
La bonne blague ! Un mot, un prétexte à punitions, une entorse au règlement de l'Église, aussi arbitraire que le règlement de Folcoche. Non, je trouvais que la nature aurait pu, aurait dû doter les mammifères d'un système de reproduction analogue à celui des fleurs. Les monoïques, de préférence. Voilà qui est propre, poétique, accessible à tous les regards. Si propre, si poétique que les fleurs, ces organes génitaux, servent à la décoration des salons et des chapelles. Certes, il ne me déplaisait pas que Folcoche appartînt à cette catégorie d'êtres toujours un peu malades, suintants et, pour tout dire, humiliés que sont les femelles et plus particulièrement les femmes. Mais, à cela près, et si, vraiment, pour des raisons techniques, il était impossible au Seigneur de nous donner un Style et des étamines, il aurait pu généraliser la discrétion des oiseaux.
Puis mon attitude changea. Je restai pur… Je restai pur très longtemps. Par orgueil. Par souci — comment dirais-je ? — par souci d'authenticité. Mais les réveils matinaux, dont Victor Hugo a si bien parlé en vers, le poitrail de Madeleine, ces fuseaux des jambes d'enfants de Marie endimanchées montant vers on ne sait quoi sous la robe, cette démangeaison du bout des doigts qui demandent à palper comme des antennes et semblent vouloir ajouter quelque chose au sens tactile, cette sorte de faim — et c'en est une — qui part aussi du ventre et qui ne s'appelle pas encore le désir, toute une éruption de sentiments et de boutons, les premiers fournissant le pus des seconds, tout cela finit par avoir raison de moi. Aspics du soir, je vous entends siffler.
Au nom de quoi faut-il vous taire ? Il n'y a pas de complaisance envers la vérité. Il y a la vérité. L'hésitation de mes périphrases, en ce moment, n'est-ce pas une dernière séquelle de cette formation chrétienne qui donne à l'instinct : le sobriquet louche de « tentation » ?
Frédie, malgré ses dix-huit mois d'aînesse — ça compte, à cet âge ! — et malgré d'analogues tourments, n'était ni plus avancé ni plus riche d'audace. Bien au contraire. Une sorte d'accablement lui tombait sur les épaules, avec la puberté.
— Nous avions bien besoin de cette complication-là ! maugréait-il.
Je me rendis compte assez vite qu'il ne pouvait rien tenter sans moi. Comme sa taille et ses moustaches naissantes me faisaient du tort, je pris le parti de chasser pour mon propre compte, seul. Le cartel des gosses expirait. D'autres joutes nous attendaient. Mais je n'avais pas l'intention de m'éterniser dans cet échange de sourires et de mots à double sens, que les adolescents prodiguent aux adolescentes. Cette nouvelle vipère qui me grouillait dans le corps, il fallait aussi l'étrangler.
Et tant pis pour Madeleine ! est-ce que Folcoche, pour assouvir je ne sais quel sadisme, a pris des gants avec nous ? Madeleine est rougeaude, elle prend de plus en plus la tournure des filles craonnaises, que les potées et le lard froid engraissent trop tôt. Dans trois ans, elle aura la démarche des oies grasses. Mais, pour l'instant, c'est encore un piron (oison, en patois) assez tendre pour ce que j'en veux faire. Pucelle ou non, je m'en fous. Elle trouvera toujours un mari pour la valeur de son dos, qui ne rechigne pas aux binages, et de ses mains, qui traient remarquablement vite.
Mais il faut l'approcher, la « travailler ». Ce n'est pas si facile. Les paysans se couchent tôt et ne traînent pas dehors, une fois la nuit tombée. En semaine, Folcoche veille, et je ne peux m'échapper que pour de brèves rencontres au pacage. Reste le dimanche, toujours scrupuleusement chômé, sauf en période de moissons, lorsque le curé, en chaire, a donné l'autorisation annuelle. Madeleine, revenant des vêpres où elle chante (faux, bien sûr), prend régulièrement le raccourci du petit bois.
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