— Ça barde ! jubilait Frédie. Ça bardait, en effet.
— L'abbé ! criait M. Rezeau, vous exagérez, vous déshonorez votre soutane. La mère Mélanie , de La Vergeraie , sort de mon bureau. Il paraît que vous avez essayé de tripoter sa fille aînée. Je me doute maintenant du véritable motif pour lequel vous avez dû quitter votre ordre. Je vous retire l'éducation de mes enfants.
Mais la note comique manquait encore.
— Je me demande si, par hasard, vous ne seriez pas interdit… si vos messes étaient valables !
Un rire énorme nous apprit que le père Trubel laissait glisser son masque sur le parquet de sa chambre. Un rire homérique qui devait déboutonner tous les petits boutons de sa soutane et faire sauter les griffes de lion de sa breloque. Enfin cette hilarité s'apaisa. Nous pûmes entendre :
— Mais oui, mon bon monsieur, je quitte votre maison de fous… Vos haricots rouges commençaient à m'écœurer… et le parfum des chaussettes de vos enfants, ces petites bêtes puantes… Je vous laisse sous la férule de Folcoche… Ah ! vous ne connaissez pas le surnom que ses fils ont donné à…
Pour la seconde fois, rugit la colère paternelle : — Nom de Dieu ! Allez-vous vous taire ! Je fais atteler. Vous partirez séance tenante.
De la chambre du révérend, jaillit mon père, cramoisi. Surpris par la brusque poussée de la porte, nous fûmes renversés, les quatre fers en l'air. M. Rezeau traversa la salle sans même s'en apercevoir.
Le père Trubel partit aussitôt. Je le vois encore s'engouffrer dans la vieille victoria qui puait le cuir et le crottin (et qui allait être remplacée par une cinq chevaux Citroën). Il avait eu le temps, cependant, de me glisser une griffe de lion dans la main et de me confier, dans un brusque tutoiement :
— Prends ça, gamin ! Il n'y a que toi qui la mérites. Le père disparu et remplacé, nous payâmes les pots cassés. Recrudescence de vexations. Nouvelles réformes. Folcoche nous a toujours considérés comme responsables des ennuis survenus à la maison. Or La Belle Angerie connaissait la série noire. Le scandale de la soutane blanche était à peine apaisé que se produisit l'incident des armoires. La plus pauvre de nos tantes, Mme Torure, osa réclamer la normande de la petite salle à manger et — accessoirement — deux paires de draps. Quelle prétention ! Les vingt et une armoires du manoir grincèrent sur leurs gonds. Par la bouche exaspérée de Mme Rezeau, les cinquante paires de draps déclarèrent qu'elles n'étaient jamais sorties de La Belle Angerie . On n'a pas idée de remettre en question un partage équitable, qui avait tout attribué à M. Rezeau, notre père, par désistement pur et simple de tous ces cohéritiers, respectueux d'une tradition qui, à chaque génération, permettait de sauver le domaine. Gabrielle, baronne de Selles d'Auzelles, Thérèse, comtesse Bartolomi, le protonotaire, mère Marie de Sainte-Anne-D’auray, mère Marie de la Visitation, mère Marie de je ne sais plus quel saint (ces trois dernières épouses de Dieu, malgré la polygamie) avaient tous et toutes signé le document. La tante Torure aussi, stupidement mariée à un pauvre, veuve de ce pauvre et fidèle au souvenir de ce pauvre ! Alors, que venait maintenant réclamer cette indigente ? Folcoche en étouffait d'indignation.
M. Rezeau hésitait. Il était honnête, cet homme. Pour calmer sa conscience, il abandonna, en grand secret, à sa sœur, les droits d'auteur hérités de grand-mère. Et les armoires demeurèrent sur place, à la grande satisfaction de Folcoche, qui décida, par prudence, de les rendre toutes indispensables en transformant celles qui étaient vides en cabinets de toilette.
Histoire réglée. Mais voilà que les chevaux se mirent à crever mystérieusement. La série continuait. Ils ne donnèrent aucune explication, ces chevaux, à leur mort subite. « Morve » prétendit le méjéyeux ( alias vétérinaire). Folcoche haussa les épaules. Elle savait à quoi s'en tenir. La version de l'empoisonnement des chevaux par les enfants ne fut pas formulée, mais, pendant des semaines, Folcoche surveilla, enquêta, insinua, espéra la preuve ou le semblant de preuve qui lui permettrait de condamner les coupables à la maison de correction, le rêve de sa vie. Peine perdue. Nous étions innocents. Et nous étions sur nos gardes. M. Rezeau remplaça les chevaux par une Citroën.
Et le train-train, pieux et perfide, reprit son cours. Nous ne grandissions guère. Nous ne nous décidions pas à pousser. Folcoche nous mesurait tous les trois mois, le long d'une planche quasi historique, où toutes les tailles des Rezeau avaient laissé un trait de crayon, un prénom et une date. En vain. Sans doute avions-nous trouvé le truc inverse des grognards de la garde, qui se glissaient des jeux de cartes sous la chaussette pour atteindre le niveau requis. — Tiens-toi droit, Chiffe ! Mais Chiffe ne prenait pas un centimètre. Non, la seule chose qui eût grandi en nous, disons-le, c'était un certain sentiment, impossible à mesurer, mais qui eût encombré des kilomètres sur la carte du non-Tendre, si elle existait. Dans cet ordre d'idées, nous avions atteint le gigantisme.
Je me souviens, je me souviendrai toute ma vie, Folcoche… Les platanes, pourquoi portent-ils ces curieuses inscriptions, ces V. F. quasi rituels, que l'on pourra retrouver sur tous les arbres du parc, chênes, tulipiers, frênes, tous, sauf un taxaudier que j'aime ? V. F…V. F…V. F… C'est-à-dire, vengeance à Folcoche ! Vengeance ! Vengeance à Folcoche, gravée dans toutes les écorces, et sur les potirons de fin d'année, et sur le tuffeau des tourelles, cette pierre tendre qui se laisse bien creuser à la pointe du canif, et même en marge des cahiers. Non, ma mère, cela n'est point, comme on vous l'a quelquefois prétendu, une ressource mnémotechnique : verbes français, ne pas oublier d'apprendre tes verbes français. Non, ma mère, il n'y a plus qu'un seul verbe qui compte ici, et nous le déclinons correctement à tous les temps. Je te hais, tu me hais, il la haïssait, nous nous haïrons, vous vous étiez haïs, ils se haïrent ! V. F… V. F… V. F… V. F…
Et la pistolétade ? Tu sais, Folcoche, la pistolétade !
— Moi, je l'ai pistolétée pendant quatre minutes ! se vantait Frédie.
Pauvre chiffe ! Petit prétentieux à paupières faibles ! Si quelqu'un t'a pistolétée, c'est bien moi, je m'en vante. Tu t'en rappelles ? Pardon ! Tu te le rappelles ?… Tu dis toujours :
— Je n'aime pas les regards faux. Regardez-moi dans les yeux. Je saurai ce que vous pensez.
Ainsi tu t'es toi-même prêtée à notre jeu. Tu ne pouvais pas ne plus t'y prêter. Et puis, ça ne te déplaît pas, ma tendre mère ! Au dîner, en silence, voilà le bon moment. Rien à dire. Tu ne me prendras pas en défaut. J'ai les mains sur la table. Mon dos n'offense pas la chaise. Je suis terriblement correct. Aucune faille légale dans mon attitude. Je peux te regarder fixement. Folcoche, c'est mon droit. Je te fixe donc, je te fixe éperdument. Je ne fais que cela de te fixer. Et je te parle en moi. Je te parle et tu ne m'entends pas. Je te dis : « Folcoche ! regarde-moi donc », « Folcoche, je te cause ! » Alors ton regard se lève de dessus tes nouilles à l'eau, ton regard se lève comme une vipère et se balance, indécis, cherchant l'endroit faible qui n'existe pas. Non, tu ne mordras pas, Folcoche ! Les vipères, ça me connaît. Je m'en fous, des vipères. Tu as dit toi-même, un jour, devant moi, que, tout enfant, j'en avais étranglé une… « Une faute impardonnable de ma belle-mère, sifflais-tu, un manque inouï de surveillance ! Cet enfant a été l'objet d'une grande grâce ! » Et, ce disant, le ton de ta voix reprochait cette grâce au ciel.
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