Toutes ces raisons — la première eût suffi — m'avaient donc amené non seulement à laisser publier nos bans, mais à me taire comme si cela eût été la chose la plus naturelle du monde. Disons aussi, à ma décharge, qu'intervenait chez moi la nostalgie de l'absolu, le désir d'accroître l'importance de mon acte : dans cet ordre d'idées, j'aurais été capable de passer à la fois devant le curé, le pasteur, le pope, l'iman et le féticheur pour rendre mon mariage valable aux yeux de tous les dieux et selon tous les rites, Pourtant, je l'ai dit, je n'étais pas content de moi. J'éprouvais un curieux malaise : faire les choses à moitié ne convient pas à ma nature. Je n'aime pas non plus obéir à des intentions secondaires : déplaire à M meRezeau en plaisant à Monique ne me suffisait pas. Méchants motifs : au nom d'une vieille rancune et d'un jeune amour, ils masquaient mal un compromis.
C'est pourquoi je marchais heureux et bougon sous une petite pluie fine, l'estomac plein de simili champagne, Monique à mon bras, la tante trottinant dans le sillage du petit tulle blanc et réclamant un taxi pour filer à la gare. Je marchais en me disant que le premier « oui », seul, avait force de loi et que Dieu — si Dieu s'en souciait — ne devait pas être très honoré du second, jeté du bout des lèvres à ce vicaire trop pressé qui mâchouillait du bas latin.
Mais le oui important reste toujours le troisième.
Ne comptez pas sur moi pour les détails. Je méprise souverainement les jeunes mariés qui vous racontent, entre deux apéros (ou en deux cents pages), la manière dont ils s'y sont pris pour renverser Madame sur le dos et qui vous confient, béats, le décompte de ses grains de beauté, la description de sa chute de reins, quand il ne s'agit pas de leurs douteux records. Jadis, paraît-il, on se mariait pour faire une fin, donc tard, après avoir assuré sur d'autres le prestige du coq ; on ne parlait de sa femme qu'en termes feutrés, d'une voix de chapon. Je crois que ma génération, qui se marie jeune, se jette dans le mariage pour faire un commencement : elle traite ses femmes comme des maîtresses, elle s'amuse à faire craquer le sommier.
J'entends respecter ma femme. Il ne s'agit pas de capituler devant le romanesque, ni même devant la pudeur. Il s'agit au contraire d'une agression continue contre tout ce que la vie commune réserve de promiscuité, de détails sordides. Une femme que l'on respecte est une femme que l'on combat, que l'on force à se tenir (et Dieu sait si la majorité des femmes ont peu envie de bien se tenir une fois qu'elles ont le droit de se déshabiller tous les jours devant vous !). L'exigence, que m'enseigna ma mère, a peut-être changé de signe, mais elle demeure flagrante : je ne transigerai pas plus avec l'amour que je n'ai transigé avec la haine. Il faut qu'il ait de la classe.
L'amour, la haine, ce sont des mythes. Du bonheur, Montesquieu disait qu'il est une aptitude. Une aptitude à un style de vie. L'amour n'est pas ce style, mais l'un de ces styles. L'odieux, c'est que le mot amour serve à tout et ne puisse être remplacé par aucun autre mot, aucune périphrase (tendresse, amitié, affection, passion, etc., n'y suppléent pas, n'ont aucune élasticité). Amour divin, amour filial, amour de la patrie, amour-amour… que peut-on mettre là dedans en facteurs communs ? Tous les mots abstraits sont un peu des escroqueries et celui-ci est une trahison. Bien entendu, j'en userai, j'en abuserai, faute de mieux, car des trahisons de ce genre nous sont familières, voire précieuses. Mais entendons-nous : entre Monique et moi, règne ou va régner un état de grâce qui ne peut s'étiqueter.
Je le répète : vous n'aurez point de détails. Aplati sur Madeleine, puis sur quelques autres, je pensais naguère : « Un homme qui souille une femme souille toujours un peu sa mère. » Mais je sais aujourd'hui que le mépris n'est qu'une ressource imparfaite : le respect que nous vouons à un être est une bien pire injure faite à tous ceux à qui nous le refusons. Je ne crois guère aux rédemptions en masse, mais il est bien possible que chacun trouve la sienne — petitement — et Monique n'est rien d'autre pour moi.
Rien d'autre ?… Du moins, je le souhaite. Pourquoi ai-je encore tant de mal à faire abstraction de ta ceinture, de cette ceinture que la mode peut faire glisser de la poitrine au bassin, mais qui a toujours coupé les femmes en deux ? Pourquoi suis-je gêné en ouvrant cette porte ? Ma porte. Notre porte. Je m'efface devant toi. Je mets la main sur ton épaule. Je sens bouger ton omoplate. Et je souris, parce qu'elle va toucher, ton omoplate, comme celle du lutteur vaincu. Ne me débarrasserai-je donc jamais de cette vitalité hostile ? Tu es bien moins gênée que moi, ma verticale, en pénétrant dans notre chambre meublée de ce divan, trop horizontal. Femme d'en haut et femme d'en bas, ma seule femme… Pour toi, la chose est simple et ta pudeur s'en accommode. La mienne paralyse le grand appétit que j'ai de toi ! Malgré la loi et les prophètes qui me donnent ici tous les droits, malgré ta bonne volonté qui se rétracte à peine, j'hésite, j'éternise ces gestes qui ressemblent aux préparatifs de l'exécuteur. Délicatesse ? N'en crois rien. Je te prolonge, ma souris. Je suis tiraillé entre l'envie de te happer et la peur de te détruire. Enfin (mais ne le répète pas : ce que je crains le plus, c'est d'avoir l'air exquis) il y a ce soir au fond de moi un type grave, qui prend la chose au sérieux, qui n'entend pas bâcler les rites comme l'adjoint et le vicaire. Toute pompe est lente, et ton troisième oui vaut la cérémonie.
L'heure est fragile, le petit jour fait tinter ses poubelles et s'étonne de trouver sur la descente de lit un excès de lingerie rose, aussi insolite que cet excès de douceur au fond de moi. Je n'ose me lever, car je n'ai plus que ma veste de pyjama : il me faudra six mois pour m'habituer à la bonhomie conjugale et laisser avouer à mes jambes qu'elles sont trop maigres. Pourtant, Monique dort, éparpillée en travers du lit, la paupière cousue à la joue par un surjet de cils. Elle dort avec une conviction de poupée, touchante à souhait, candide ou consciencieuse, rassurée par son alliance. Mienne, au surplus, bien que le petit jour ne souligne point ce détail : cette qualité devrait être évidente, entraîner son stigmate, comme le signe rouge de Çiva, au milieu du front. Elle dort. Elle respire son sommeil, elle avale de l'air à petites goulées et le bas de son cou palpite à la mode des rainettes. Si le couvre-pied est un peu de travers, les draps sont restés bien tirés et je ne les soulèverai pas. Il faut ménager mes yeux : en amour, ils sont toujours servis les derniers, mais ils le sont si abondamment qu'ils se lassent les premiers. Par ailleurs, voir n'est rien, si la statue ne sait pas qu'on la regarde. Enfin j'ai les paumes plus exigeantes que les pupilles : depuis hier soir, elles connaissent ces modelés, dont elles sont devenues les moules.
— Mais la connais-tu, elle ?
J'ai parlé tout haut, je reste saisi… C'est pourtant vrai ! Je la connais à peine, cette inconnue, à peine moins silencieuse quand elle ne dort pas. Six mois de hâtifs rendez-vous ne m'ont livré d'elle qu'une fraîche apparence. Le hasard, qui me l'a donnée et qui peut me la reprendre, reste un hasard. Comment peut-on tenir si fort à une étrangère, qui n'a pas pris racine avec vous dans les mêmes griefs, les mêmes routines, les mêmes souvenirs ? Au pied de notre intimité, il n'y a pas cette épaisseur de vieille vie, ces détritus d'histoire commune, ce terreau des familles, qui rend vivaces les plus belles comme les plus atroces végétations de sentiments. N'est-ce pas, madame Rezeau ? Figurez-vous que cette petite s'appelle aussi M meRezeau ! Je gage qu'elle aura quelque mal à réhabiliter ce nom-là et je me demande surtout combien de temps il lui faudra pour vous effacer, pour se rendre plus intéressante, plus présente que vous… Mais permettez ! Voici qu'on remue et qu'on s'étire et qu'on grogne un petit bâillement, peuplé de dents blanches qui offensent vos caries.
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