Et je resterai de glace le jour où Marie, revenant à la charge, me dira doucement :
« Il faut nous faire une raison. La bonne volonté, pour nous, s’exprime par de bons résultats. Nous n’avons pas à juger, mais à jauger. »
C’était me dire : tu fais des embarras. Je m’en faisais bien d’autres. On y verra peut-être une contradiction, mais, toujours mécanique — et l’engrenage tournant seulement à l’envers — je cherchais à bannir le professeur de la maison, alors même que je laissais le père envahir son rôle au collège. Pour être chez moi plus librement ce père ou, si l’on veut, pour permettre à Bruno d’être plus librement fils, je ne regardais plus ses cahiers que d’un œil distrait. Je tenais à peine compte de ses notes, de ses places, si piteuses que, lanterne rouge, il avait dû redoubler sa sixième.
J’avais même pensé un moment à le mettre pensionnaire : dans l’espoir de lui faire regretter le vivoir, de lui rendre par contraste ses sorties lumineuses. Laure y avait souscrit, la grand-mère aussi, avec des moues qui valaient la mienne. Mais les choses allaient leur train. Je ne m’étais même pas renseigné sur le prix de la pension, sur les places disponibles. On en reparla deux ou trois fois. Puis malgré une médiocre cinquième on n’en parla plus, sauf quand Bruno refaisait une bêtise. Ce ne fut plus qu’une vague menace : « Tu mériterais que je te fiche pensionnaire… » Elle disparut bientôt de ma bouche pour devenir progressivement dans celle de Laure : « Ton père finira par te mettre en pension. » Et enfin : « Ton père devrait bien… » Devrait bien. Conditionnel résigné à ma défection. Réfugié dans une autorité nominale, je craignais avant tout d’en sortir. Je me déchargeais sur ma belle-sœur de cette corvée : sévir. Je me bornais à entériner ses décisions, en hochant la tête, d’un air absorbé, indifférent à ces vétilles. Combien de fois, entendant fuser une réprimande, me suis-je esbigné dans le jardin pour ne pas m’y associer ! Michel et Louise, eux, ne me faisaient pas peur et je réservais à leurs péchés véniels de rares éclats dont je pensais qu’ils ne seraient pas suspects. J’ai beaucoup fait pour inspirer à Louise des réflexions dans le genre : « Bruno a de la chance, lui, d’être le petit dernier », et pour développer chez Michel cette condescendance de brillant aîné dont il accablait son frère, en croyant deviner chez moi autant d’exigence pour l’aigle que d’indulgence pour l’âne. Quand j’étais vraiment obligé — obligé par Laure — d’intervenir, de chapitrer Bruno, je perdais la voix et le geste, je me campais devant la porte pour lui débiter un faible boniment, de loin, très vite, en louchant sur ses genoux. Et je me couvrais, honteux, je m’excusais presque, j’invoquais les vraies puissances :
« Ta tante m’a dit que… Ta tante veut que… »
Je fis même bien pis. Plusieurs fois, averti par des tiers d’une incartade de mon fils, je fis semblant de n’en rien savoir. À la sortie de Charlemagne, Bruno d’un coup de poing brisa les lunettes d’un camarade. La mère m’écrivit. Je lui envoyai aussitôt un mandat, mais je n’en soufflai mot. Six mois plus tard une bande de traîneurs, après avoir tiré les sonnettes du quai Prévôt, détachèrent trois barques dont une alla se fracasser sur une pile du pont de Gournay. On ne put les identifier et je m’abstins soigneusement d’y aider, bien que par hasard, revenant de donner dans le coin une leçon particulière, j’eusse ce soir-là aperçu Bruno qui galopait le long de la Marne.
Il ne m’avait pas vu, lui. Mais il allait en une autre occasion me prendre sur le fait. De fondation, le dimanche, nous avons toujours déjeuné en face, chez Laure ou, plutôt, chez Mamette. Et le protocole durant des années est resté le même. Coup de peigne général dès le retour de Laure, apparue à sept heures pour le petit déjeuner, repartie à huit heures chercher son paroissien et sa mantille, revenue à neuf de la messe de Sainte-Bathilde. Traversée de la rue, à dix, en corps constitué, Japie sur les talons. Entrée chez Mamette, régulièrement assise dans son fauteuil roulant, son chat au creux de la robe, et tout de suite affolée par les abois : « Attention, laissez la chienne dehors. Ces bêtes vont se battre. » Embrassades par rang d’âge. Commentaires de la semaine. Remarques, vivement enfilées sur la pointe de la langue.
Ce dimanche 7 avril (j’ai retenu la date), Mamette babille, pousse d’une main sèche la roue caoutchoutée, évolue, au millimètre près, dans sa chambre d’infirme, vrai caravansérail. Elle avance dans des couloirs de meubles bas, de guéridons surchargés de livres et de fioles. Elle atteint le coin gauche, lorgne le plafond à solives d’où pendent des ficelles multicolores et comme on amène le drapeau, tire sur la rouge, qui laisse descendre le paquet de bonbons. Un pour Michel, un pour Louise, un pour Bruno, qui n’aiment pas la menthe, mais dont l’ironique admiration ne raterait pas ce rite pour un empire. Un pour elle qui, bien ménagé, fera durant une heure le va-et-vient entre ses joues. Puis elle annonce :
« Bon ! Vous aurez du gigot, comme Laure sait le faire. »
Petits laïus, petit los, au sujet de Laure. Je n’y coupe jamais. Je sais, je sais. Laure, notre perle, Laure, notre merle blanc. La perle a déjà réintégré son tablier : on entend le bruit sec de la porte du four qui se referme sur le gigot. Louise, tortillant du derrière, la rejoindra sans doute pour se prouver qu’elle devient une petite jeune fille ; mais on la retrouvera vers midi, le nez sur un illustré. Michel, olympien, repoussant son cadet « qui n’y comprend rien » — et qui, il est vrai, a déjà causé de scandaleux dégâts en renversant de l’acide sur le parquet — ira dans le « labo », une sorte d’appentis où feu le commandant, passionné bricoleur, a laissé un transfo, des sonnettes, des piles au bichromate, des bobines de Ruhmkorff et un fouillis d’accessoires électriques, de fils multicolores, qui se connectent, se déconnectent, pour donner je ne sais quelle crépitante invention. Bruno, qui monte volontiers au grenier quand il pleut, va certainement par ce soleil choisir le jardin. Par politesse je tiendrai quelques instants compagnie à Mamette qui tourne le bouton de son poste pour écouter la messe des ondes, affreusement brouillée par les cra-cra de Michel, et qui ne tarde pas à pieusement s’assoupir.
Elle ferme les yeux et je me soulève. À vrai dire je ne sais jamais que faire chez Mamette. J’ai horreur de tous les travaux ménagers ; je m’y sens, quand je m’y essaie, ridicule ; et Laure, qui en fait son affaire, n’ignore pas que son ombre effarouche la mienne. Faisons le tour pour ne pas passer par la cuisine. Moi aussi, je choisis le jardin.
C’est le même que le nôtre, à peu de chose près. Il n’y manque rien, ni prise d’eau, ni cabane à outils, ni fosse à fumier, ni bordures. Mais depuis la mort du commandant qui, ense et aratro, avait aussi la bêche militaire et tous les jours, de huit à dix, alignait des bataillons de carottes ou de petits pois, les plates-bandes sont devenues de fausses pelouses où survivent péniblement quelques touffes de pivoines, quelques rosiers noueux. D’un faible sécateur Laure coupe quelques branches dans ce fouillis ; mais c’est uniquement pour lui permettre d’accéder, sans accrocher ses bas, aux anciennes couches où le commandant abritait ses petits semis et où Laure défend ce que les banlieusardes sans jardinier considèrent comme l’essentiel de l’horticulture : du persil, de la ciboulette, vingt laitues et quelques moignons de géranium.
Bruno aime ce coin, à cause des châssis accotés au mur et dans l’angle desquels les araignées tissent leurs plus belles toiles. Comme d’habitude, il est bien là. Il sifflote un tss-tss continu, sans notes, un pur crachouillis d’oxygène. Il ne fait aucunement attention à moi, qui avance derrière les troènes. Il a raflé une mouche, d’un revers de main, sur une marguerite. Il la lance au milieu d’une toile, où elle s’empêtre. Il se penche pour voir l’araignée bondir et, en trois coups de patte, emmailloter sa victime. Mais il se penche trop, il glisse, il se retient instinctivement au châssis, qui bascule et s’écroule dans un fracas de verre brisé. Je n’aurai pas le temps de rejoindre Bruno qui, déjà, se relève et, filant par l’autre allée, se jette dans la maison. Dans mon dos la fenêtre de la cuisine s’est ouverte. Une serviette nouée autour de la tête, Laure apparaît, qui crie :
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