C’est assez dire l’admiration que je lui conserve et dans quel état je me retrouvai lorsqu’elle me fut enlevée, à quarante-trois ans, par un cancer du poumon. Mais ma mère qui, un an plus tôt, avait écarté pour des « raisons de santé » une de mes camarades, s’était in extremis aperçue du danger. L’accent qu’elle prit soudain, dans les derniers mois, pour me parler de « la petite secrétaire d’en face », la hâte avec laquelle, rompant avec ses habitudes, elle se dépêcha d’inviter Gisèle Hombourg et les siens, de conclure nos fiançailles, le prouvent assez. Sachant ses jours comptés — et n’en avouant rien — elle s’assurait une remplaçante. Elle y mit même une insistance, une naïveté qui pouvaient paraître comiques et, s’il est une chose que je me reproche aujourd’hui, c’est de lui en avoir marqué de l’agacement. Mal informé de son état, croyant encore à de l’emphysème, je l’accusais presque de maladresse. Je ne comprenais pas cette sorte de démission qui lui faisait livrer, pêle-mêle, tous nos maigres secrets :
« Daniel prend du thé le matin, rappelez-vous, Gisèle. Jamais de café au lait. Encore moins de chocolat. Je voulais vous dire aussi : il déteste le céleri. Mais j’y pense, il faudra que je vous montre comment fonctionne le poêle à mazout. »
Je refusais encore de comprendre quand elle s’alita. Mais je dus m’y résigner quand les médecins, au sortir de sa chambre, prirent un visage de bois et quand elle-même, un soir, se souleva pour dire posément, tournée vers moi :
« Il faudra t’habituer, Daniel, à l’idée que ta mère peut te manquer. »
Puis tournée vers Gisèle :
« Si je venais à disparaître, ma petite fille, il faudra l’épouser très vite. N’attendez pas la fin du deuil. »
Nous ne l’attendîmes pas, en effet. J’aime croire — et dire — que j’ai ainsi respecté la volonté de ma mère. Je ne suis pas sûr d’avoir obéi à cette seule raison. Toujours est-il que, deux mois après les obsèques, nous étions mariés, Gisèle et moi. Dans la plus stricte intimité, comme l’assurait le faire-part expédié, en ce qui me concerne, à mon unique, cousin, Rodolphe, et à mes collègues (licencié ès lettres, en cours de doctorat, j’étais depuis peu professeur à Gagny). Notre seul voyage de noces fut une visite au cimetière où Gisèle déposa sa corbeille. Puis nous regagnâmes la maison : la mienne, où rien n’avait changé, mais où, ma chambre ne comportant qu’un étroit lit de garçon, il fallut nous coucher dans la chambre de ma mère. Je dis : « Il fallut », car ce ne fut pas sans répugnance de ma part, comme s’il s’agissait là d’un sacrilège. Mon ardeur s’en ressentit au point d’étonner la candeur de ma femme et d’éveiller chez elle une inquiétude, encore tendre, mais qui devant d’autres insuffisances — plus réelles — n’allait pas tarder à tourner en désillusion, à donner à sa bouche cet insupportable pli que j’essaie depuis lors, avec tant de soin, d’effacer de la mienne lorsque j’ai affaire à un élève peu doué.
Pourquoi m’avait-elle épousé, du reste ? Je me le demande encore. Je n’avais ni fortune ni espérances. Rien qu’un petit traitement — fixe, il est vrai — et une villa, suffisante, mais peu moderne et bâtie trop près de la Marne, sur terrain inondable, donc sans grande valeur. Physiquement j’étais petit, gauche, quelconque. Studieux, certes, et même bardé de peaux d’âne, mais sans aucun brillant. Mon vieux papillon de belle-mère disait de son mari, en me regardant :
« Mieux vaut épouser des hommes sûrs qui n’ont pas trop d’étoffe, mais de très bonnes doublures. »
Gisèle n’était pas faite pour le genre ouatiné. Très brune, très mince, très vive, la repartie toujours prête sous la dent, l’œil infaillible sous l’arc du sourcil, elle tenait de M me Hombourg qui, ravie, feignait de maugréer :
« Tiens-toi un peu plus en laisse. Les femmes qui ont trop de chien font aboyer. »
On devait me dire plus tard — il y a toujours un scélérat pour le faire — qu’on avait déjà un peu aboyé sur son compte ; que le commandant et M me Hombourg n’étaient pas fâchés de la caser. Explication qui n’explique rien : pour se « caser » il faut faire une affaire et je n’en étais pas une. Je crois plutôt qu’il y avait chez Gisèle ce côté curieusement raisonnable des imprudentes qui prennent contre elles-mêmes des garanties. Mainte fille, au surplus, remarque un homme précisément parce qu’il n’a rien de remarquable, parce qu’il lui laissera tout son éclat et cette autorité dont les femmes sont de plus en plus friandes. N’était-il pas tentant pour elle, enfin, de s’assurer l’indépendance en traversant simplement la rue, presque sans quitter ses parents, pour s’installer dans une maison dont une belle-mère malade lui remettait les consignes et les clefs ?
Je fais ici bon marché de son cœur et j’en ai honte. Mais j’imagine mal qu’elle ait pu m’aimer. Pour respecter son souvenir, j’en suis venu à préférer qu’elle ait en moi, durant un temps, aimé l’amour, jusqu’à ce qu’il lui soit donné de le rencontrer vraiment. Ainsi la faute m’appartient : celle de n’avoir pas su la garder. Qu’elle n’ait pas tenu elle-même tous ses engagements, il est possible. Mais ce secret lui reste, que je n’ai jamais voulu percer. Pour moi, l’essentiel, c’est qu’elle n’ait pas retraversé la rue.
Ma fidélité doit paraître complaisante. Des fiançailles tièdes, une lune de miel voilée ne l’annonçaient pas. Le soin que je mets à défendre ma femme n’est pas, pourtant, le fait d’un misérable orgueil, d’une longue hypocrisie. Mon attitude a dû le laisser entendre et, parfois, je m’interroge moi-même avec mépris. Mais vraiment, telle qu’elle était, j’ai beaucoup aimé Gisèle ; et comme ma mère je l’oublie difficilement. Encore qu’ils s’en défendent, la plupart des hommes ont peu choisi, beaucoup subi, quelquefois même longtemps refusé ce qu’ils finissent par accepter. La seule force, chez moi, est cette acceptation. Comme le ciment, d’abord sans consistance, je prends autour de l’être que m’offre le hasard, si cet être est lui-même d’un certain caractère, s’il est fait d’une matière qui permet l’enrochement. Gisèle avait ce grain, qui manque à Laure. Plus que d’autres à une longue union réussie, je m’accroche à ces quelques années de mariage manqué. Le bonheur — qui leur fit défaut — n’est pas nécessaire au regret. Ce qu’on aurait pu vivre, on le regrette même mieux que ce qu’on a vécu.
Et ce que j’aurais dû vivre, je ne l’ignore plus. Hormis un doctorat — et ce qu’il suppose, tandis qu’elle somnolait, boudeuse, frileuse, recroquevillée dans sa jeunesse — qu’ai-je donc offert à cette fraîche épousée, avide d’attentions, de sorties, d’impromptus, de tous ces petits écarts qui dérèglent un horaire d’universitaire, mais font tourner rond celui d’un jeune ménage ? Rien, vraiment. Rien d’autre qu’une continuité, calquée sur la précédente dont se satisfaisait ma mère et où Gisèle se retrouva comme éteinte, décolorée. Rien que du sérieux, de l’innocence en col blanc. L’empressement mineur du bon garçon qui part, qui revient, par l’autobus 213, sans tricher d’une minute. Une belle pudeur, désodorisant l’intimité, assez farouche pour refermer devant un nu la porte de la salle de bain et pour attendre que toutes lumières soient éteintes avant de donner sa régulière, mais unique preuve de virilité.
Deux jumeaux, aussi : un garçon que j’appelai Michel comme mon père, une fille que j’appelai Louise comme ma mère et que Gisèle accueillit avec un soulagement qui ne dura guère. Le temps d’en terminer avec le pouponnage — dont Laure, sa sœur, adolescente grave et passionnément ménagère, prit sa forte part — et elle ne fut plus que silence et soupirs. Ma belle-mère finit par s’en mêler. Je la trouvai, un soir de bruine, sur le trottoir, faisant le guet sous son parapluie mauve :
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