Elle se regantait déjà. Elle paraissait vieillie et, surtout, hors de son cadre. Peut-être ne m’étais-je point découragé parce qu’elle m’offrait à Villemomble un peu d’autre vie : une sorte de vaccin contre le désir de fuir la mienne. Peut-être son pouvoir s’arrêtait-il là. Elle était ma maîtresse et je me sentais maintenant des obligations envers elle. Des obligations : comme j’en avais envers Michel, Louise, Bruno, Laure, Mamette, mes élèves, étagées par ordre d’importance et les unes primant inéluctablement sur celles-là.
« Ma pauvre Marie, murmurai-je, nous n’avons pas eu de chance. »
Qui ne sait point la forcer à temps n’en a jamais. J’avançai la main pour saisir ce poignet où luisait, entre le gant et la manche, un mince anneau d’argent terni. Mais je la retirai très vite, en reconnaissant derrière la porte vitrée la cravate à pois, le menton dur, l’œil gris de Bruno. L’inquiétude n’y aurait pas suffi ; la jalousie seule pouvait lui allumer ce regard. La jalousie ! Une joie glacée m’envahit.
« Tiens bon ! La question est posée, au moins », dit Marie qui se reprenait.
La question était posée en effet, l’atmosphère créée, comme je l’avais voulu ; et maintenant j’avais peur. J’appelai mes enfants pour dire au revoir. La politesse les contraignit à sortir ces deux mots, dont chacun semblait leur coûter une dent. Mais je fus seul sur le gravier crissant de la cour à raccompagner Marie, à exposer ma confusion devant Mamette qui, embusquée à son observatoire, écartait ostensiblement le pot d’herbe-aux-chats et saluait du bout du menton en pinçant un sourire qui disait tout sur l’intrigante et son benêt. En revenant, je dus passer en revue tout le monde, silencieux, s’efforçant de cacher sa réprobation, mais enfoncé comme les foules de 40, après l’alerte, dans le genre ayez-pitié-de-nous. Je passai, étouffant de gêne, fouillant ma poche pour en extirper un mouchoir inutile.
« On a raté France-Yougoslavie », dit enfin Michel, lugubre et tourné vers sa tante qui ne bougeait pas, impénétrable, enchâssée dans son tablier.
Bruno glissa vers la télé :
« On aura peut-être la fin de la seconde mi-temps, fit-il. Ça ne t’ennuie pas, dis, Papa ? »
L’hostilité l’enveloppa comme si, en m’adressant la parole, il venait de se désolidariser du reste de la famille. Je fis non de la tête et Bruno s’assit près de moi. L’anxiété se lisait toujours sur son visage, mais une anxiété maladive, amicale, autrement efficace que la raideur de Michel, la moue de Louise, une anxiété qui me remuait comme elle le remuait lui-même, au plus creux. Les rideaux furent tirés, le Stade de Colombes apparut juste au moment où les avants yougoslaves marquaient un but et Bruno ne cria pas, comme d’ordinaire : « Ça y est. » Il s’agitait sur sa chaise, il sifflotait, tss, tss, entre ses dents. Il se penchait de côté, comme pour renifler ma présence, s’assurer d’elle, m’entendre respirer le même air que lui. Il découvrait son mal, pour moi délicieux, mais non moins redoutable si bientôt il en pouvait aussi mesurer le pouvoir.
Deux heures, j’attends dans le vivoir désert, en corrigeant les dernières copies de l’année. Laure apparaît, couronnée de bigoudis de plastique. Elle demande :
« Vous avez les résultats ?
— Non, Michel n’a pas téléphoné. »
Elle disparaît. Une couronne d’or sur la tête, elle ne serait pas moins effrayée d’être la cause de mes ennuis. Il faut le reconnaître : si quelqu’un se tient bien, c’est Laure. Depuis trois mois elle s’excuserait presque d’exister, elle fuit les messes basses où se complote sa défense, elle se terre dans l’une ou l’autre cuisine. Elle exaspère Louise qui puise dans les hebdos féminins des idées définitives sur la condition de son sexe et, le soutien-gorge en avant, crie à sa tante en train d’astiquer le fourneau :
« Tu me fais mal ! Cendrillon, ça ne paie plus. »
Pense-t-elle, Laure, qu’à ma grisaille sa cendre finira un jour par convenir ? On peut très bien, par calcul, s’offrir en holocauste, quand on sait que vos protecteurs interdiront le sacrifice. Il n’empêche que, trois minutes après une réflexion de Mamette sur l’insistance des laissées pour compte (Rodolphe, tardivement, vient d’en épouser une), Laure m’a bel et bien dit, très vite, entre deux portes :
« Ne faites pas cette tête-là, Daniel. Je tiens à ce que vous sachiez que je n’approuve pas Maman. Chacun est libre de ses sentiments. »
Je suis libre, certes, et il m’arrive de penser que j’essaie un peu trop de me le prouver, que si je tiens encore c’est en partie pour cette raison. Car l’avance est nulle, les dégâts importants. Revenue trois fois, Marie s’est lassée de faire le vide ; et c’est moi qui, chaque semaine, vais désormais passer mon jeudi à Villemomble où m’attendent l’attendrissement et l’aigreur, alternés, au bord d’un lit que Marie ne me refuse pas, mais qui devient chaque jour un peu plus extraconjugal. Elle en souffre plus que moi, qui ne suis pas éloigné de trouver la résignation commode. Elle me rappelle chaque fois le délai accordé : « Six mois, Daniel, six mois. Je ne serai pas ton habitude. » Et renversant les rôles, perdant celui de la vieille et sûre confidente pour jouer les esseulées, prise de cette rage de la réhabilitation par l’anneau qui est encore plus vive chez les femmes d’un certain âge que chez les jeunes filles (après tout pourvues d’autres chances), elle y revient, elle me harcèle doucement, mais sans répit, sans habileté, sans soupçonner qu’elle m’use au lieu de me conforter. À chaud, l’eau trempe le fer ; à froid, elle le rouille. Sur nos déterminations la salive a le même effet.
À Chelles, c’est pire. Une Mamette hargneusement muette ou déchaînée dans l’allusion, lorgnant les boutons que me vaut souvent une barbe difficile pour me lancer : « Cette nouvelle éruption, ça s’apaise ? » Une Laure désarmante comme le poulet qu’on n’ose tuer. Un Michel de plus en plus juché sur l’opinion qu’il a de moi. Une Louise qui ne demande qu’à profiter de l’exemple, qui s’affiche de plus belle avec le petit Rouy et que je crois neutraliser en fermant les yeux, en réputant sa coquetterie innocente. Un Bruno consterné, dont il est déjà miraculeux qu’il ne se soit pas rejeté en arrière, mais sur qui je ne gagne rien et qui gagne sur moi, au contraire, dans la mesure même où son intérêt s’aiguise, où il surveille ce père qui s’était si fort rapproché de lui et qu’il soupçonne de s’éloigner, d’abandonner la partie dont il semble, du même coup, comprendre qu’il fut l’enjeu. Je ne dis rien des conciliabules. Je n’écoute pas aux portes, mais les portes sont minces. Le pronom détesté revient : « Il y est encore allé, hein ? » J’ai même entendu mieux, dimanche, au mair. Michel disait : « Laure devrait partir pour un mois. Il verrait alors comme c’est facile de la remplacer ! » Mamette a répondu, hésitante : « Oui, oui… Mais qui va à la chasse perd sa place. » Puis Laure s’est soutiré avec effort, comme du fond d’un puits, quelques mots qui m’ont paru de l’eau fraîche : « Non, il est libre et ce serait du chantage. » J’ai dû deviner le reste qui se perdait dans un cotonneux chuchotement : « Votre tante… trop bonne fille… Il faut en finir… »
Il faut en finir, c’est vrai. Je ne songe guère qu’à cela, cette vie n’est plus vivable. Il est quatre heures, maintenant, j’attends toujours. Ni Louise ni Michel n’ont téléphoné. Ni Louise ni Michel ne se sont précipités dans le vivoir. Ils sont pourtant arrivés : je les ai vus par la fenêtre qui entraient chez leur grand-mère. Cela doit faire partie de la conjuration : l’attention marquée à Mamette, c’est à moi qu’on la retire. Mais la grille s’ouvre. Coiffée cette fois (elle se coiffe à des heures impossibles ; elle y pense quand elle n’a plus rien d’autre à faire et c’est le plus souvent l’après-midi), Laure retraverse la rue, sans précipitation. Le gravier ne crisse pas sous ses pantoufles, la porte ne grince pas sous sa main.
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