— Moi, je suis de garde. Ce sont les femmes qui ont les clefs. Elles ne vont pas tarder, elles sont aux niniches.
Niniche, sorte de sucre d’orge, spécialité du cru. Tio me regarde en haussant une épaule. Il n’y peut rien. Il n’a pas d’autorité, céans. Éric jette sa veste au fond de la tente où s’entasse déjà le magma habituel : serviettes mouillées, appareil photo, caleçons roulés en boule, ballon, bouée-canard, journal du jour, Thermos, panier à tartines, souliers, fripes de toutes tailles, le tout fortement sablé. Moi, je tiens à mes griefs, je murmure :
— Nous pensions trouver Mariette et Gab à la gare.
— Ton télégramme ne donnait pas d’heure, dit Tio.
Il dodeline du chef et reprend :
— Toi, mon gentil, tu comptes un peu trop sur ce qui t’est dû. Évidemment vos femmes auraient pu se pointer à chaque train, mais à Quiberon comme à Angers elles ont toujours chacune quatre enfants dans les jambes.
Bien qu’il ait la vivacité du lézard pour s’enfiler dans les failles, ce qu’il y a de bien avec Tio, c’est que grâce à sa voix, à sa taille, l’une et l’autre discrètes, l’importance de ce qu’il dit se trouve très allégée. Je me tais. Mais Éric prend le relais :
— Ça, dit-il, j’ai vingt fois proposé d’expédier mes filles, ne serait-ce qu’un mois, en colonie. Gab a refusé.
— Elle s’ennuierait, dit Tio.
— Faudrait savoir ! proteste Éric. Qui s’ennuie de ses tracas perd le droit de s’en plaindre.
Tio l’observe un instant d’une curieuse façon : l’abhomme — comme il l’appelle — ferait-il enfin une petite révolte ? Hôte de ces dames pourtant, il préfère changer de sujet. Il promène un regard circulaire, d’un bleu pervenche, sur la cohue, où les enfants, presque seuls debout, bourdonnent comme des mouches autour des viandes maternelles.
— Ça devient très prix Cognacq, dit-il. Le beau bikini émigre. Même quand on n’est plus d’âge comme moi, ni en situation comme vous, de s’intéresser, l’œil s’attriste.
Coin de mer pour mères, en effet. Si vers la Côte sauvage, vers la pointe du Conguel, l’halieutique fait rage, si les lancers lourds, griffant l’air, débobinant des décamètres de nylon de cinquante centièmes, vont faire floc dans l’éternel brisant où se ferrent les grands bars, la péninsule, célèbre pour ses colères, rassemble en ce lieu ses douceurs. Tout est là : une grève fine comme le talc, nette de franges, s’enfonçant insensiblement dans l’eau ; un cadre de granit, peu glissant, creusé de conques à lochettes, crevettes, crabillons ; et à gogo des petits bateaux, des pédalos, des toboggans, des concours de châteaux, un minigolf, un poste de secours à bobos, cinq ânes, dix vendeurs de glaces, de bonbons, d’orangeade… Ô paradis des méragosses ! L’incessant coup de prunelle au canard qui barbote les dénonce très vite. Tricotant, lisant, bavardant, étendues sur relax, tapis de plage, sorties-de-bain, couchées sur le dos, sur le ventre, sur le côté, elles dominent sans conteste et il faut bien avouer que pour une brune gazelle il y a dix poulinières en ce haras de fessiers.
— Voilà M me Guimarch, dit Tio.
Je cligne des yeux, car moi je ne suis pas presbyte. Un tourbillon s’avance, autour d’un bras distribuant de la niniche. Mais déjà il se désagrège, se résout en arc-en-ciel de petits maillots. Dans un deux-pièces vert pomme, qui boudiné de partout, Mamoune roule vers nous. Je connais le spectacle : pour être annuel, il n’est pas moins coquet. Imaginer ma mère en pareil équipage me semblerait sacrilège. Cependant les enfants, qui nous ont aperçus, foncent en criant. Aline, douze ans, bat Martine, treize ans, qui a déjà quelque poitrine et du poil sous les bras. Nico arrive troisième ; puis Julien, puis Catherine, puis Loulou et enfin les jumelles, grassouillettes et passées au brou de noix. Nous n’avons pas fini d’accoler tout ce monde que Mamoune, parvenue à vingt mètres, nous crie :
— Vous avez vu mes négrillons ? Un kilo de mieux chacun ! Ça se dore, ça dévore et ça dort.
Si près du plus grand marchand de sable le contraire serait scandaleux. Pris d’assaut par mes quatre, qui tour à tour me bisent et relèchent du sucre d’orge, une jumelle à chaque bras, un fils à chaque jambe, le père en moi exulte. Mais soudain le voilà qui laisse tout tomber, qui se frotte les yeux comme s’il allait en tomber des écailles. Une seconde vague arrive et la grâce me foudroie…
La grâce inverse ! Elles sont cinq, en deux groupes. En première ligne avancent nonchalamment Ariette, Gab et Simone : les deux premières étant ce qu’elles sont, la troisième profitant de ces repoussoirs pour accaparer l’attention du soleil. Suivent Mariette et… Qui donc ? Je connais. J’ai déjà vu. Je cherche. En tout cas, la nymphe est admirable, auprès de qui ma femme, hélas ! joue le même rôle.
— C’est Annick, me confie la belle-mère. Vous savez bien : la gamine qui était venue au baptême de Nico. Elle campe dans le jardin avec Roger, son frère. Dame ! On ne la reconnaît plus. Elle a vingt ans maintenant. Son père quitte Béziers ; il vient d’être nommé receveur à Angers. Simone est ravie. Sa cousine est de son âge…
Tio me pousse du coude et ne dit rien. Éric non plus ne souffle mot. Pour une fois il a le menton serré et dans sa bouille ronde un peu de l’œil du loup. De lui à moi pourraient sauter les répliques : Ce que ta femme a séché ! Ce que la tienne a grossi ! Dix ans plus tôt sur cette même plage, ce sont elles qui débouchaient, jeunettes, vives, élastiques, sans rien de trop, sans rien de moins, le maillot tendu, de la suture des jambes à l’épanouissement des ombons. Telle, j’avais pris ta sœur. Si ma fidélité n’a pas été parfaite, à qui la faute ? Les femmes, pourquoi ne commencent-elles pas par rester fidèles à elles-mêmes ? Celle-ci qui vient, bourrelant du ventre, lâchant trop de chair dans l’air, on peut me soutenir que je l’avais choisie. Au jour le jour c’est vrai, je laisse aller, j’accepte. Mais voici que ce soir je ne la reconnais plus. Parce que la vraie, c’est l’autre ; parce que cette petite, qui lui ressemble étrangement, c’est elle que j’avais épousée.
Les Anglais ont un mot ravissant : holidays, c’est-à-dire “les jours de paradis”. Au Club des 49, mon dada, c’est l’étymologie et je faisais remarquer dans un articulet de notre mince revue (pompeusement baptisée Revue de la Loire ) qu’en disant vacances nous employons un pluriel qui, par glissement de sens, s’est fort éloigné de son singulier. Vacances, vacant, vacuité : il s’agit bien de s’absenter du quotidien.
Hélas ! si c’est facile pour les enfants qui quittent vraiment tout : la maison, les habitudes, l’école, ce l’est moins pour les parents qui, sauf séparation, auront toujours à s’occuper de ces enfants-là et dont la conjugalité va forcément redoubler. Je rêve toute l’année d’une détente, où je pourrais déposer la toge et ses soucis. Mais je sais ce qui m’attend : durant cette période que Mariette, aussi rassembleuse que sa mère, n’accepterait jamais de passer seule, nous ne serons jamais en vacances l’un de l’autre. Au contraire. Nous qui, sauf en fin de semaine, ne vivons ensemble qu’une heure le matin, une heure à midi et deux ou trois heures le soir, nous allons avoir à passer quelque chose comme trente dimanches à la file, à supporter vingt-quatre heures sur vingt-quatre une vie totalement commune, cent pour cent familiale, dans ce ghetto Guimarch dont le niveau s’aligne sur celui de l’enfance-reine.
Car l’article de foi demeure : les enfants d’abord ; et à cet égard il n’y aura point de relâche. Ces chers petits, qui ont les yeux bouffis de sommeil quand il s’agit d’aller à l’école, à Quiberon sautent du lit aux aurores. Leurs huit voix, leurs huit trots ne laissent plus aucune chance à personne de dormir. Ne faut-il pas habiller les plus menus, d’ailleurs ? Pour ce qu’ils ont sur le dos, ils pourraient le faire eux-mêmes. Un short à ceinture élastique, un polo, une paire d’espadrilles, un enfant de quatre ans les enfile tout seul et les Inès sont assez grandes maintenant pour les aider. Mais Mariette se croirait déshonorée.
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