— Je sais, dit Léon.
Et il sortit sans se retourner, valet congédié.
Léon déposa sa valise au salon et sourit à l’anguleuse infirmière qui avait déjà gardé Simone lors de leur voyage à Nice.
— Vous allez pouvoir rentrer chez vous, lui annonça-t-il, je suis là, maintenant.
Lorsqu’elle eut rassemblé ses affaires, il la régla généreusement et l’escorta jusqu’à la porte.
— Quand dois-je revenir ? demanda-t-elle.
— Je vous préviendrai.
Il écouta décroître le pas de la femme dans l’escalier, puis alla s’asseoir à la table, non loin de Simone. Léon la considéra longuement, frappé par sa totale immobilité.
— Ma pauvre chérie, soupira-t-il, si tu savais comme je t’envie !
Il était harassé et demeura un bon moment comme affaissé en lui-même, dans l’attitude de celui qui vient de fournir un gros effort prolongé.
— Tu as une drôle de sœur, reprit-il. Pourquoi diantre lui as-tu foutu cet homme dans la tête ? C’est dangereux de raconter des histoires de ce genre aux petites filles, un jour elles veulent les vivre, et tu vois…
Les bruits familiers de la rue rendaient plus évidente leur effroyable solitude.
— J’ai beaucoup réfléchi dans le taxi, en venant, Momone ; je suis parvenu à la conclusion que si on s’obstine à vivre après un grand chagrin, vaille que vaille on finit par en guérir. Or, c’est immoral de guérir de ça, dégradant. Le mieux, tout compte fait, dans l’état où nous sommes, toi et moi, c’est que j’ouvre le gaz. Ce sera un peu long, mais nous ne sommes pas pressés, hein, Momone ? Je te parlerai en attendant. Oui, le gaz, comme Nadia.
Léon se leva pour se rendre à la cuisine où il arracha le tuyau d’admission du gaz après avoir ouvert le robinet. Cela se mit à fuser doux. Un bruit menu, continu, innocent. Il prit ensuite des pinces coupantes dans la boîte à outils.
— Je vais sectionner le fil de la sonnette, déclara-t-il en revenant à la paralytique : inutile que tout explose quand quelqu’un pressera le bouton. Tu sais, Momone, avant de rentrer, je suis allé chez mon notaire et à la banque récupérer mon petit fourbi et j’ai flanqué le tout dans une bouche d’égout. A quoi bon foutre la merde ? Je préfère laisser le Grand accomplir son destin, ce sera suffisamment dur comme ça ! Il a été trop salaud avec moi, trop cynique, c’est elle qui me vengera.
Ayant coupé le fil électrique, il fit rebiquer la partie supérieure afin d’éviter toute possibilité de contact.
— J’espère que les fenêtres sont bien fermées.
Il procéda à une minutieuse inspection de l’appartement. Satisfait, il revint au salon, ouvrit sa valise et en sortit le polo de Boris qu’il avait dérobé dans le semainier de son dressing-room quelques jours auparavant.
Un sanglot l’étouffa ; il toussa et tenta de l’expectorer comme un crachat, mais une boule cotonneuse demeurait bloquée au fond de sa gorge. Alors il s’assit dans le fauteuil qui faisait face à celui de sa femme.
— C’est un de SES polos, lui dit-il : sens !
Il approcha le vêtement du visage inerte puis le ramena contre le sien et le huma voluptueusement.
— Il a une odeur forte, ce type, tu ne trouves pas ? Pour un peu, il puerait !
Changeant de sujet, Léon déclara, après un regard par la fenêtre :
— Ils auront eu beau temps pour leur mariage. Ta sœur portait un tailleur très élégant ; elle était mignonne et très classe.
Boris était en gris foncé, cravate perle, superbe ! A quarante-huit ans, il est plat comme un danseur.
L’odeur sournoise du gaz commençant à lui parvenir, il éprouva tout à coup le besoin de justifier son acte :
— Tu comprends, Momone, quand tu es un homme et que tu perds une femme, tu peux la retrouver dans une autre ; mais quand tu es un homme et que tu perds un homme, tu ne le retrouves jamais.