Bony était arrivé. Une dizaine de termitières étaient éventrées. Des pans de murs restaient debout, pareils à des ruines, où les larves se tordaient à la lumière du soleil au milieu des termites aveugles. Fintan était assis par terre, les cheveux et les habits rouges de poussière, les mains endolories à force d’avoir frappé. Bony l’avait regardé. Jamais Fintan ne pourrait oublier ce regard-là. C’était la même colère que lorsque Geoffroy Allen avait tué le faucon noir. « You ravin mad, you crazy ! » Il avait pris la terre et les larves de termites dans ses mains. « C’est dieu ! » Il avait dit cela encore en pidgin, avec le même regard sombre. Les termites étaient les gardiens des sauterelles, sans eux le monde serait ravagé. Fintan avait ressenti la même honte. Pendant des semaines Bony n’était plus venu à Ibusun. Fintan allait l’attendre en bas, sur le premier embarcadère en ruine, dans l’espoir de le voir passer sur la longue pirogue de son père.
Avant la pluie, le soleil brûlait. Les après-midi semblaient sans fin, sans un souffle. Rien ne bougeait. Maou s’allongeait sur le lit de camp, dans la chambre de passage, à cause des murs de ciment frais qui préservaient de la chaleur. Geoffroy rentrait tard, il y avait toujours des affaires qui traînaient au Wharf, les arrivages de marchandise, les réunions au Club, chez Simpson. Quand il rentrait, accablé de fatigue, il s’enfermait dans son bureau, il dormait jusqu’à six ou sept heures. Maou avait rêvé de l’Afrique, les randonnées à cheval dans la brousse, les cris rauques des fauves le soir, les forêts profondes pleines de fleurs chatoyantes et vénéneuses, les sentiers qui conduisaient au mystère. Elle n’avait pas pensé que ce serait comme ceci, les journées longues et monotones, l’attente sous la varangue, et cette ville aux toits de tôle bouillants de chaleur. Elle n’avait pas imaginé que Geoffroy Allen était cet employé des compagnies commerciales de l’Afrique de l’Ouest, passant l’essentiel de son temps à faire l’inventaire des caisses arrivées d’Angleterre avec du savon, du papier hygiénique, des boîtes de corned-beef et de la farine de force. Les fauves n’existaient pas, sauf dans les rodomontades des officiers, et la forêt avait disparu depuis longtemps, pour laisser la place aux champs d’ignames et aux plantations de palmiers à huile.
Maou n’avait pas imaginé davantage les réunions chez le D. O., chaque semaine, les hommes en tenue kaki avec leurs souliers noirs et leurs bas de laine montant jusqu’au genou, debout sur la terrasse un verre de whisky à la main, leurs histoires de bureau, et leurs femmes en robes claires et escarpins parlant de leurs problèmes de bonnes. Un après-midi, moins d’un mois après son arrivée, Maou avait accompagné Geoffroy chez Gerald Simpson. Il habitait une grande maison en bois non loin des docks, une maison assez vétuste qu’il avait entrepris de remettre en état. Il s’était mis dans la tête de faire creuser une piscine dans son jardin, pour les membres du club.
C’était à l’heure du thé, il faisait une chaleur assez torride. Les travailleurs noirs étaient des prisonniers que Simpson avait obtenus du Résident Rally, parce qu’il n’avait pu trouver personne d’autre, ou parce qu’il ne voulait pas les payer. Ils arrivaient en même temps que les invités, attachés à une longue chaîne reliée par des anneaux à leur cheville gauche et pour ne pas tomber, ils devaient marcher du même pas, comme à la parade.
Maou était sur la terrasse, elle regardait avec étonnement ces hommes enchaînés qui traversaient le jardin, leur pelle sur l’épaule, en faisant ce bruit régulier chaque fois que les anneaux de leurs chevilles tiraient la chaîne, à gauche, à gauche. À travers leurs haillons, leur peau noire brillait comme du métal. Certains regardaient du côté de la terrasse, leurs visages étaient lissés par la fatigue et la souffrance.
Puis on avait servi la collation, à l’ombre de la varangue, de grands plats de foufou et de la viande de mouton grillée, et des verres de jus de goyave remplis de glace pilée. Sur la longue table il y avait une nappe blanche, et des bouquets de fleurs ordonnés par la femme du Résident elle-même. Les invités parlaient fort, riaient aux éclats, mais Maou ne pouvait pas quitter des yeux le groupe des forçats qui commençaient à creuser la terre, à l’autre bout du jardin. Les gardes les avaient détachés de la longue chaîne, mais ils restaient entravés par les anneaux autour de leurs chevilles. À coups de pioche et de pelle, ils ouvraient la terre rouge, là où Simpson aurait sa piscine. C’était terrifiant. Maou n’entendait rien d’autre que les coups dans la terre durcie, le bruit de la respiration des forçats, le tintement des anneaux autour de leurs chevilles. Elle sentait sa gorge se serrer, comme si elle allait pleurer. Elle regardait les officiers anglais autour de la table si blanche, elle cherchait le regard de Geoffroy. Mais personne ne faisait attention à elle et les femmes continuaient de manger et de rire. Le regard de Gerald Simpson s’arrêta un instant sur elle. Il y avait un reflet étrange dans ses yeux, derrière les verres des lunettes. Il essuyait sa petite moustache blonde avec une serviette. Maou ressentit une telle haine qu’elle dut détourner son regard.
Au bout du jardin, près du grillage qui servait d’enclos, les noirs brûlaient sous le soleil, la sueur étincelait sur leurs dos, sur leurs épaules. Et il y avait toujours le bruit de leurs respirations, un han ! de douleur chaque fois qu’ils frappaient la terre.
Tout d’un coup, Maou se leva, et la voix tremblante de colère, avec son drôle d’accent français et italien quand elle parlait en anglais, elle dit :
« Mais il faut leur donner à manger et à boire, regardez, ces pauvres gens, ils ont faim et soif ! » Elle dit « fellow », comme en pidgin.
Il y eut un silence stupéfait, pendant une très longue minute, tous les visages des invités tournés vers elle et la regardant, et elle vit que même Geoffroy la considérait avec stupeur, son visage rouge, sa bouche aux coins tombants, ses mains fermées posées sur la table.
Gerald Simpson reprit ses sens le premier, il dit, simplement : « Ah oui, très juste, je suppose… »
Il appela le boy, il donna des ordres. En un instant, les gardes eurent emmené les forçats hors de vue, derrière la maison. Le D. O. dit encore, en regardant Maou avec ironie : « Eh bien, ça va mieux comme ça, n’est-ce pas, ils faisaient un foutu bruit, on va pouvoir se reposer un peu nous aussi. »
Les invités ont ri, du bout des lèvres. Les hommes ont continué à parler, à boire leur café, et à fumer des cigares, assis sur les fauteuils en rotin, au bout de la varangue. Les femmes sont restées autour de la table, à jacasser avec M me Rally.
Alors Geoffroy prit Maou par le bras, et il la ramena dans la V8, en roulant à toute vitesse sur la piste déserte. Il n’a pas dit un seul mot, au sujet des forçats. Mais après cela, il n’a plus jamais demandé à Maou de l’accompagner chez le D. O., ou chez le Résident. Et quand Gerald Simpson rencontrait Maou par hasard, dans la rue, ou sur le Wharf, il la saluait très froidement, son regard bleu acier n’exprimant rien, comme il se doit, à peine un léger dédain.
Le soleil cuisait la terre rouge. C’est Bony qui avait montré à Fintan. Il allait chercher la terre la plus rouge, au bord de l’Omerun, et il la rapportait toute mouillée dans un vieux pantalon dont il avait noué les jambes. Dans une clairière, à l’ombre d’un bosquet, les enfants découpaient la terre et fabriquaient de petites statuettes qu’ils mettaient à sécher au soleil. Ils faisaient des vases, des assiettes, des tasses, et aussi des figures, des masques, des poupées. Fintan faisait des animaux, des chevaux, des éléphants, un crocodile. Bony faisait plutôt des hommes et des femmes, debout sur un socle de terre, avec une brindille pour colonne vertébrale, et de l’herbe sèche pour les cheveux. Il représentait avec précision les traits du visage, les yeux en amande, le nez, la bouche, ainsi que les doigts des mains et les orteils des pieds. Pour les hommes, il faisait un sexe dressé vers le haut, et pour les femmes, les boutons des seins et le pubis, un triangle fendu au milieu. Ça les faisait rire.
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