Le vacarme était partout, jusqu’au fond du ciel. L’eau ruisselait du toit de tôle en jets puissants puisés comme le sang, glissait sur la terre, descendait la colline vers le fleuve. Il n’y avait plus que cela, l’eau qui tombait, l’eau qui coulait.
Des cris traversaient le vacarme, sortaient Fintan de sa stupeur. Des enfants couraient dans le jardin, sur la route, leurs corps noirs brillant à la lumière des éclairs. Ils criaient le nom de la pluie : Ozoo ! Ozoo !… Il y avait d’autres voix, à l’intérieur de la maison. Elijah, le cuisinier, et Maou parcouraient la maison, des seaux à la main, pour écoper. Le toit de tôle fuyait de toutes parts. Les tôles rouillées de la varangue s’incurvaient sous le poids de l’eau, et la pluie jaillissait dans les pièces, couleur de sang. Geoffroy apparut sous la varangue, torse nu, trempé des pieds à la tête, ses cheveux gris collés en mèches sur son front, les verres de ses lunettes embués. Fintan le regardait sans comprendre. « Viens, ne reste pas dehors. » Maou entraînait Fintan jusqu’à l’arrière de la maison, à la cuisine, la seule pièce où l’eau n’entrait pas. Elle avait le regard vide. Ses habits aussi étaient trempés, elle paraissait avoir peur. Fintan la serrait contre lui. Il comptait pour elle, lentement, entre chaque lueur aveuglante, « Un, deux, trois, quatre… » L’instant d’après il ne put arriver jusqu’à trois : l’éclat du tonnerre secoua la terre et la maison, tout ce qui était en verre parut se briser. Maou avait serré ses mains sur son visage, elle appuyait sur ses yeux avec les paumes de ses mains.
Puis l’orage passa. Il remontait le long du fleuve, dans la direction des collines. Fintan retourna sur la terrasse. Les îles apparaissaient à nouveau, longues et basses, pareilles à des animaux de la préhistoire. La nuit était écartée, il y avait la lumière grise d’un crépuscule. On voyait à l’intérieur de la maison, on voyait les champs d’herbes, les palmes, la ligne du fleuve. Tout d’un coup il se mit à faire chaud, un air immobile et lourd. La vapeur montait de la terre trempée. Le roulement du tonnerre avait disparu. Fintan écoutait les voix, les cris des enfants, les appels : « Aoua ! Aoua ! » Des aboiements aussi, loin, du côté de la ville.
Avec la nuit, sont arrivés les cris des crapauds. Maou tressaillit en entendant Geoffroy qui mettait le moteur de la V 8 en marche. Geoffroy cria quelque chose, il allait voir les hangars, la pluie avait envahi les docks.
Les enfants s’étaient éloignés de la maison, on entendait encore leurs voix, mais ils étaient invisibles, cachés dans la nuit. Fintan descendit de la terrasse et commença à marcher dans les herbes trempées. Les éclairs étaient loin, maintenant, il y avait de temps en temps une lueur au-dessus des arbres, mais on n’entendait plus les grondements du tonnerre. La boue suçait ses pieds. Fintan ôta ses chaussures, il les accrocha autour de son cou par les lacets, comme un sauvage.
Il avança dans la nuit, à travers le jardin immense. Maou était couchée dans le hamac, dans la grande chambre vide. Elle frissonnait de fièvre, elle ne pouvait pas garder les yeux ouverts. La lumière de la lampe à pétrole posée sur la petite table brûlait ses paupières. Elle ressentait la solitude. C’était comme un creux au fond d’elle-même, qu’elle ne parvenait pas à combler. Ou peut-être était-ce à cause de l’amibiase qui l’avait démolie deux mois après son arrivée à Onitsha. Elle ressentait une extrême dureté, une lucidité douloureuse. Elle savait ce qui était en elle, ce qui la trouait, et elle ne pouvait rien faire. Elle gardait à l’esprit chaque instant qui avait suivi son arrivée à Onitsha, l’installation dans la grande maison vide, juste ces murs de bois et ce toit de tôle posé sur la charpente, qui résonnait à chaque orage. Les hamacs, les lits de sangles à une place, sous la moustiquaire, comme un dortoir. Il y avait surtout cette gêne, cet homme qui était devenu un étranger, son visage durci, ses cheveux gris, son corps maigre et la couleur de sa peau. Le bonheur rêvé sur le pont du Surabaya n’existait pas ici. Il y avait aussi le regard de Fintan sur son père, un regard plein de méfiance et de haine instinctive, et la colère froide de Geoffroy, chaque fois que Fintan le défiait.
Maintenant, dans le silence de la nuit peu à peu revenu, troublé seulement par la stridulation des insectes et par les voix des crapauds, Maou se balançait dans son hamac en regardant la lumière de la lampe. Elle chantait à mi-voix en italien, une comptine, une ritournelle. Elle s’interrompait, elle ôtait les mains de son visage, elle disait, juste une fois, sans élever la voix :
« Fintan ? »
Elle entendait l’écho de sa voix dans la maison vide. Geoffroy était au Wharf, Elijah était parti chez lui. Mais Fintan ? Elle n’osait pas descendre du hamac, marcher jusqu’à la petite chambre au bout du couloir, pour aller voir le hamac vide suspendu au milieu de la pièce par les anneaux fixés dans les murs. Et la fenêtre au volet ouvert sur la nuit noire.
Elle se souvenait, elle avait tellement espéré cette nouvelle vie, Onitsha, ce monde inconnu, où rien ne ressemblerait à ce qu’elle avait vécu, ni les choses, ni les gens, ni les odeurs, ni même la couleur du ciel et le goût de l’eau. C’était à cause du filtre peut-être, le grand cylindre de porcelaine blanche qu’Elijah emplissait chaque matin avec l’eau du puits, et qui sortait si fine et blanche par le robinet de laiton. Puis elle était tombée malade, elle avait cru qu’elle allait mourir de fièvre et de diarrhées, et maintenant le filtre lui faisait horreur, l’eau était si fade, elle rêvait de fontaines, de ruisseaux glacés, comme à Saint-Martin.
Il y avait ce nom, aussi, qu’elle avait répété chaque jour, pendant la guerre, à Saint-Martin, à Santa Anna, puis à Nice, à Marseille, ce nom comme une clef à tous ses rêves. Alors chaque jour elle le faisait dire en cachette à Fintan, pour que la grand-mère Aurélia et la tante Rosa ne l’entendent pas. Il prenait un air grave qui l’intimidait presque, ou lui donnait le fou rire. « Quand on sera à Onitsha… » Il disait : « Est-ce que c’est comme ça, à Onitsha ? » Mais il ne parlait jamais de Geoffroy, il ne voulait jamais dire « mon père ». Il pensait que ça n’était pas vrai. Geoffroy était simplement un inconnu qui écrivait des lettres.
Et puis elle avait décidé de partir, d’aller là-bas, le rejoindre. Elle avait tout préparé avec soin, sans rien dire à personne, pas même à Aurélia. Il avait fallu établir les passeports, trouver l’argent pour les billets de bateau. Elle était allée à Nice pour vendre ses bijoux, une montre en or qui avait appartenu à son père, et des louis qu’on lui avait donnés avant son mariage. Grand-mère Aurélia ne parlait pas de Geoffroy Allen. Il était un Anglais, un ennemi. La tante Rosa était plus bavarde, elle aimait dire : Porco inglese. Elle s’amusait à le faire répéter par Fintan, quand il était petit. Elle avait admiré Don Benito, même quand il était devenu fou et qu’il avait envoyé les jeunes à la boucherie. Fintan répétait avec elle : Porco inglese ! Il riait aux éclats. Il avait cinq ans. C’était un secret entre lui et Rosa. Un jour, Maou avait entendu cela, elle avait regardé la vieille fille avec des yeux pareils à deux lames bleues. « Ne fais plus jamais dire ça à Fintan, ou bien je m’en vais sur-le-champ avec lui. » Elle n’avait nulle part où aller. La tante Rosa le savait bien, elle se moquait de cette menace. L’appartement sous les toits, au numéro 18 de la rue des Accoules n’avait que deux pièces, une cuisine étroite, peinte en jaune, qui donnait sur un puits de lumière.
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