« Spose Missus catch di grass, he die. »
Les éclats de rire faisaient un drôle d’écho, comme un aboiement. Maintenant il y avait un cercle autour du terrible M. Simpson. Même les époux Metcalfe l’avaient rejoint pour entendre les blagues en pidgin. L’Anglais montrait un œuf pris sur la table du buffet.
« Pickaninny stop along him fellow ! » D’autres criaient : « Maïwot ! Maïwot !… »
Fintan s’échappa au-dehors. Il avait honte. Il aurait voulu entraîner Maou avec lui, sur le pont. Tout d’un coup, il avait senti le mouvement. C’était à peine perceptible, un léger balancement, la vibration assourdie des machines, le frémissement de l’eau qui coulait le long de la coque. Dehors, la nuit était noire, les guirlandes d’ampoules accrochées aux mâts de charge brillaient comme des étoiles.
À l’avant, les marins hollandais s’activaient, remontaient les amarres. Sur la passerelle, le second capitaine Heylings était debout, son uniforme blanc luisant dans l’obscurité.
Fintan avait couru jusqu’au bout du pont, pour voir l’avant du navire. Le pont de charge se soulevait lentement dans la houle. Les feux des balises glissaient, vert à bâbord, rouge à tribord, un éclat toutes les cinq secondes, et déjà le vent de la mer soufflait, entrechoquait les guirlandes d’ampoules, portant cette fraîcheur si douce et puissante qui faisait battre le cœur. Dans la nuit, il y avait encore le bruit de la fête, le son aigrelet du piano, les voix aiguës des femmes, les éclats de rire, les applaudissements. Mais c’était loin, poussé par le vent, par la houle, et le Surabaya avançait, quittait la terre, en route vers d’autres ports, d’autres estuaires. On allait vers Port Harcourt, Calabar, Victoria.
En se penchant sur la lisse, Fintan aperçut les lumières de Cotonou, déjà irréelles, noyées dans l’horizon. Les îles invisibles passaient, il y avait le bruit effrayant de la mer sur les récifs. L’étrave remontait lentement le cours des vagues.
Alors, sur le pont de charge obscurci par l’éclat des lampions, Fintan découvrit les noirs installés pour le voyage. Pendant que les blancs étaient à la fête dans le salon des premières, ils étaient montés à bord, silencieux, hommes, femmes et enfants, portant leurs ballots sur leur tête, un par un sur la planche qui servait de coupée. Sous la surveillance du quartier-maître, ils avaient repris leur place sur le pont, entre les conteneurs rouillés, contre les membrures du bastingage, et ils avaient attendu l’heure du départ sans faire de bruit. Peut-être qu’un enfant avait pleuré, ou bien peut-être que le vieil homme au visage maigre, au corps couvert de haillons avait chanté sa mélopée, sa prière. Mais la musique du salon avait couvert leurs voix, et ils avaient peut-être entendu M. Simpson se moquer en imitant leur langue, et les Anglais qui criaient : « Maïwot ! Maïwot ! » et cette histoire de « Pickaninny stop along him fellow ! »
Fintan en ressentit une telle colère et une telle honte qu’un instant il voulut retourner dans le salon des premières.
C’était comme si, dans la nuit, chaque noir le regardait, d’un regard brillant, plein de reproche. Mais l’idée de retourner dans la grande salle pleine de bruit et de l’odeur du tabac blond était insupportable.
Alors Fintan descendit dans la cabine, il alluma la veilleuse, et il ouvrit le petit cahier d’écolier sur lequel était écrit, en grandes lettres noires, UN LONG VOYAGE. Et il se mit à écrire en pensant à la nuit, pendant que le Surabaya glissait vers le large, chargé d’ampoules et de musique comme un arbre de Noël, soulevant lentement son étrave, pareil à un immense cachalot d’acier, emportant vers la baie du Biafra les voyageurs noirs déjà endormis.
Mardi 13 avril 1948, exactement un mois après qu’il avait quitté l’estuaire de la Gironde, le Surabaya entrait dans la rade de Port Harcourt, par une fin d’après-midi grise et pluvieuse, avec de lourds nuages accrochés au rivage. Sur le quai, il y avait cet homme inconnu, grand et maigre, son nez en bec d’aigle chaussé de lunettes d’acier, les cheveux clairsemés mêlés de mèches grises, vêtu d’un étrange imperméable militaire qui tombait jusqu’aux chevilles, découvrant un pantalon kaki et ces souliers noirs et brillants que Fintan avait déjà remarqués aux pieds des officiers anglais à bord du bateau. L’homme a embrassé Maou, il s’est approché de Fintan et lui a serré la main. Un peu en retrait des bâtiments de douane, il y avait une grosse Ford V 8 vert émeraude, cabossée et rouillée, le pare-brise étoilé. Maou est montée à l’avant à côté de Geoffroy Allen et Fintan s’est installé sur le siège arrière au milieu des paquets et des valises. La pluie ruisselait sur les vitres. Il y avait des éclairs, la nuit venait. L’homme s’est retourné vers Fintan, il a dit : « Tu vas bien, boy ? » La Ford a commencé à rouler sur la piste, dans la direction d’Onitsha.
Fintan guettait les éclairs. Assis sous la varangue, il regardait le ciel du côté du fleuve, là où l’orage arrivait. Chaque soir, c’était pareil. Au coucher du soleil, le ciel s’obscurcissait à l’ouest, du côté d’Asaba, au-dessus de l’île Brokkedon. Du haut de la terrasse, Fintan pouvait surveiller toute l’étendue du fleuve, les embouchures des affluents, Anambara, Omerun, et la grande île plate de Jersey, couverte de roseaux et d’arbres. En aval, le fleuve formait une courbe lente vers le sud, aussi vaste qu’un bras de mer avec les taches incertaines des îlots qui semblaient des radeaux à la dérive. L’orage tournoyait. Il y avait des traces sanglantes dans le ciel, des déchirures. Ensuite, très vite, le nuage noir remontait le fleuve, chassant devant lui les vols d’ibis encore éclairés par le soleil.
La maison de Geoffroy était située sur une butte qui dominait le fleuve, un peu en amont de la ville d’Onitsha, comme au cœur d’un immense carrefour des eaux. À ce moment, résonnaient les premiers coups de tonnerre, mais encore loin en arrière, du côté des collines d’Ihni et de Munshi, dans la forêt. Les roulements ébranlaient le sol. Il faisait très chaud et lourd.
La première fois, Maou avait serré Fintan contre elle, si fort qu’il avait senti son cœur battre contre son oreille. « J’ai peur, compte avec moi, Fintan, compte les secondes… » Elle avait expliqué que le bruit courait pour rattraper la lumière, à trois cent trente-trois mètres à la seconde. « Compte, Fintan, un, deux, trois, quatre, cinq… » Avant dix, le tonnerre grondait sous la terre, se répercutait dans toute la maison, faisait trembler le plancher sous les pieds. « Trois kilomètres », disait Fintan. Tout de suite d’autres lueurs zébraient le ciel, faisaient apparaître avec netteté l’eau du grand fleuve, les vagues, les îles, la ligne noire des palmes. « Compte, un, deux, non, plus lentement, trois, quatre, cinq… »
Les éclairs se multipliaient, jaillissaient entre les nuages, puis la pluie commençait à tomber, d’abord des coups espacés sur le toit de tôle, comme de petits cailloux roulant dans les cannelures, et le bruit grandissait, devenait éclatant, terrifiant. Fintan sentait son cœur battre plus vite. À l’abri de la varangue, il regardait le rideau sombre qui remontait le fleuve, pareil à un nuage, et la lueur des éclairs n’illuminait plus les rives ni les îles. Tout était pris, disparaissait dans l’eau du ciel, l’eau du fleuve, tout était noyé.
Immobile sous la varangue, Fintan ne pouvait pas détourner son regard. Transi, grelottant. Cherchant à respirer, comme si le nuage traversait son corps, emplissait ses poumons.
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