L’Afrique brûle comme un secret, comme une fièvre. Geoffroy Allen ne peut pas détacher son regard, un seul instant, il ne peut pas rêver d’autre rêve. C’est le visage sculpté des marques itsi , le visage masqué des Umundri. Sur les quais d’Onitsha, le matin, ils attendent, immobiles, en équilibre sur une jambe, pareils à des statues brûlées, les envoyés de Chuku sur la terre.
C’est pour eux que Geoffroy est resté dans cette ville, malgré l’horreur que lui inspirent les bureaux de la United Africa, malgré le Club, malgré le Résident Rally et sa femme, leurs chiens qui ne mangent que du filet de bœuf et qui dorment sous des moustiquaires. Malgré le climat, malgré la routine du Wharf. Malgré la séparation d’avec Maou, et ce fils né au loin, qu’il n’a pas vu grandir, pour qui il n’est qu’un étranger.
Eux, chaque jour, sur le quai, dès l’aube, attendent on ne sait quoi, une pirogue qui les emmènerait en amont, qui leur apporterait un message mystérieux. Puis ils s’en vont, ils disparaissent, en marchant à travers les hautes herbes, vers l’est, sur les chemins d’Awgu, d’Owerri. Geoffroy essaye de leur parler, quelques mots d’ibo, des phrases en yoruba, en pidgin, et eux, toujours silencieux, non pas hautains, mais absents, disparaissant vite à la file indienne le long du fleuve, se perdant dans les hautes herbes jaunies par la sécheresse. Eux, les Umundri, les Ndinze, les « ancêtres », les « initiés ». Le peuple de Chuku, le soleil, entouré de son halo comme un père est entouré de ses enfants.
C’est le signe itsi . C’est lui que Geoffroy a vu, sur les visages, la première fois qu’il est arrivé à Onitsha. Le signe gravé dans la peau des visages des hommes, comme une écriture sur la pierre. C’est le signe qui est entré en lui, l’a touché au cœur, l’a marqué, lui aussi, sur son visage trop blanc, sur sa peau où manque depuis sa naissance la trace de la brûlure. Mais à présent il ressent cette brûlure, ce secret. Hommes et femmes du peuple Umundri, dans les rues d’Onitsha, ombres absurdes errant dans les allées de poussière rouge, entre les bosquets d’acacia, avec leurs troupeaux de chèvres, leurs chiens. Seuls certains d’entre eux portent sur le visage le signe de leur ancêtre Ndri, le signe du soleil.
Autour d’eux il y a le silence. Un jour, pourtant, un vieil homme, nommé Moïses, qui se souvient d’Aro Chuku et de l’oracle, a raconté à Geoffroy l’histoire du premier Eze Ndri, à Aguleri : en ce temps-là, dit-il, il n’y avait pas de nourriture, les hommes étaient obligés de manger la terre et les herbes. Alors Chuku, le soleil, envoya du ciel Eri et Namaku. Mais Ndri ne fut pas envoyé du ciel. Il dut attendre sur une fourmilière, car la terre n’était qu’un marécage. Il se plaignait : pourquoi mes frères ont-ils à manger ? Chuku envoya un homme d’Awka, avec les outils de la forge, le soufflet, la braise, et l’homme put sécher la terre. Eri et Namaku étaient nourris par Chuku, ils mangeaient ce qu’on appelle Azu Igwe, le dos du ciel. Ceux qui en mangeaient ne dormaient jamais.
Puis Eri mourut, et Chuku cessa d’envoyer Azu Igwe, le dos du ciel. Ndri avait faim, il gémissait. Chuku dit : Obéis-moi sans penser, et tu recevras ta nourriture. Que dois-je faire ? demanda Ndri. Chuku dit : Tu dois tuer ton fils et ta fille aînés, et les enterrer. Ndri répondit : Ce que tu me demandes est terrible, je ne puis le faire. Alors Chuku envoya Dioka à Ndri, et Dioka était le père des Initiés, celui qui avait gravé le premier signe itsi sur les visages. Et Dioka marqua le visage des enfants. Alors Chuku dit à Ndri : Maintenant, fais ce que je t’ai ordonné. Et Ndri tua ses enfants et pour eux il creusa deux tombes. Trois semaines de quatre jours passèrent, et de jeunes pousses apparurent sur les tombes. Sur la tombe de son fils aîné, Ndri déterra une igname. Il la fit cuire et la mangea, et c’était excellent. Puis il tomba dans un sommeil profond, si profond que tout le monde le croyait mort.
Le lendemain, sur la tombe de sa fille, Ndri déterra une racine koko, il la mangea et s’endormit de nouveau. Pour cela, on appelle l’igname, fils de Ndri, et la racine koko, fille de Ndri.
Voilà pourquoi, aujourd’hui encore, l’Eze Ndri doit marquer le visage de son fils et de sa fille aînés du signe itsi, en mémoire des premiers enfants qui apportèrent dans leur mort la nourriture aux hommes.
Alors quelque chose s’ouvre dans le cœur de Geoffroy. C’est le signe marqué sur la peau du visage, gravé au couteau et saupoudré de cuivre. Le signe qui fait des jeunes hommes et des jeunes femmes les enfants du soleil.
Sur le front, les signes du soleil et de la lune.
Sur les joues, les plumes des ailes et de la queue du faucon.
Le dessin du ciel, afin que ceux qui le reçoivent ne connaissent plus la peur, ne craignent plus la souffrance. Le signe qui libère ceux qui le portent. Les ennemis ne peuvent plus les tuer, les Anglais ne peuvent plus les enchaîner et les faire travailler. Ils sont les créatures de Chuku, les fils du soleil.
Tout à coup, Geoffroy ressent un vertige. Il sait pourquoi il est venu ici, dans cette ville, sur ce fleuve. Comme si depuis toujours le secret devait le brûler. Comme si tout ce qu’il a vécu et rêvé n’est plus rien devant le signe gravé sur le front des derniers Aros.
C’était la saison rouge, la saison d’un vent qui gerçait les rives du fleuve. Fintan allait de plus en plus loin, à l’aventure. Quand il avait fini de travailler l’anglais et le calcul avec Maou, il s’élançait à travers le champ d’herbes, il descendait jusqu’à la rivière Omerun. Sous ses pieds nus la terre était brûlée et craquante, les arbustes étaient noircis par le soleil. Il écoutait le bruit de ses pas résonner au-devant de lui, dans le silence de la savane.
À midi, le ciel était nu, il n’y avait plus de nuages au-dessus des collines, à l’est. Seulement quelquefois, au crépuscule, les nuages se gonflaient du côté de la mer. La plaine d’herbes paraissait un océan de sécheresse. Quand il courait, les longues herbes durcies frappaient son visage et ses mains comme des lanières. Il n’y avait pas d’autre bruit que les coups de ses talons sur le sol, les coups de son cœur dans sa poitrine, le raclement de son souffle.
Maintenant, Fintan avait appris à courir sans fatigue. La plante de ses pieds n’était plus cette peau pâle et fragile qu’il avait libérée de ses souliers. C’était une corne dure, couleur de la terre. Ses orteils aux ongles cassés s’étaient écartés pour mieux s’agripper au sol, aux pierres, aux troncs d’arbres.
Les premiers temps, Bony se moquait de lui et de ses chaussures noires. Il disait : « Fintan pikni ! » Les autres garçons riaient avec lui. Maintenant, il pouvait courir comme les autres, même sur les épines ou sur les fourmilières.
Le village de Bony s’étendait le long de l’embouchure de l’Omerun. L’eau de la rivière était transparente et lisse, elle reflétait le ciel. Fintan n’avait jamais vu un endroit aussi beau. Dans le village, il n’y avait pas de maisons d’Anglais, ni même de cases de tôle, comme à Onitsha. L’embarcadère était simplement fait de boue durcie, et les huttes avaient des toits de feuilles. Les pirogues étaient au sec sur la plage, là où les jeunes enfants jouaient, où les vieux réparaient les filets et les lignes. En amont, il y avait une plage de graviers et de galets où les femmes lavaient le linge et se lavaient, au crépuscule.
Quand Fintan arrivait là, les femmes lui criaient des injures, lui jetaient des cailloux. Elles riaient, elles se moquaient de lui dans leur langue. Alors Bony lui avait montré le passage à travers les roseaux, au bout de la plage.
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