« Du bonheur pour tout le monde !… Gratuitement !… Tout le bonheur possible !… Venez tous ici !… Il y en aura pour tout le monde !… Personne ne repartira lésé !… Gratuitement. Le bonheur ! Gratuitement !… »
Puis, soudain, il se tut comme si une main énorme lui avait enfoncé avec force un bâillon dans la bouche. Redrick vit le vide transparent tapi à l’ombre de la pelle de l’excavateur saisir Arthur, le soulever en l’air et le tordre lentement, avec effort, comme les ménagères tordent le linge, en essorant l’eau. Redrick eut le temps de voir une de ses chaussures poussiéreuses tomber d’un pied qui s’agitait et s’envoler haut au-dessus de la carrière. Alors, il se détourna et s’assit. Il n’y avait pas une pensée dans sa tête et, curieusement, il ne sentait plus rien. Autour, tout n’était que silence, surtout derrière lui, là, sur le chemin. Alors il se rappela sa flasque, sans la joie habituelle, juste comme on pense à un médicament qu’il est temps de prendre. Il dévissa le bouchon, commença à boire par petites gorgées avares et, pour la première fois de sa vie, eut envie que dans la flasque ce ne fût pas de l’alcool, mais simplement de l’eau froide…
Un certain temps s’écoula et des pensées plus ou moins cohérentes surgirent dans son esprit. Eh bien, c’est fini, pensa-t-il à contrecœur. La voie est libre. Il pouvait y aller déjà maintenant, mais il valait mieux attendre encore un peu. Les « hachoirs » jouent parfois des tours. De toute façon, il fallait réfléchir. Réfléchir, une occupation inhabituelle, c’est là le malheur. Qu’est-ce que c’est, « réfléchir » ? Réfléchir, ça signifie se débrouiller, bien goupiller son coup, bluffer, posséder, mais tout cela ici n’était pas valable…
Bien. Ouistiti, le père… Régler tous les comptes, étriper les ordures, leur faire bouffer de la boue, comme moi, j’en ai bouffé… Non, ce n’est pas ça, Rouquin, ce n’est pas ça… C’est-à-dire que c’est ça, mais qu’est-ce que tout cela signifie ? Mais qu’est-ce que je veux, à la fin ? Parce que ça, ce sont des jurons, pas des pensées. Il se sentit glacé par un pressentiment affreux et, enjambant instantanément une multitude de considérations qui étaient encore devant lui, se donna un ordre féroce : voilà, Rouquin, tu ne t’en iras pas d’ici tant que tu n’auras pas trouvé quelque chose de valable, tu crèveras ici à côté de cette boule, tu te feras griller, tu pourriras, mais tu ne t’en iras pas…
Seigneur, mais où sont donc mes paroles, où sont mes pensées ? Il s’assena un coup de poing violent sur le visage. Parce que toute ma vie durant je n’ai pas eu une seule pensée ! Attends, mais Kirill m’avait dit quelque chose… Kirill ! Il fouillait fiévreusement dans ses souvenirs, des paroles familières et d’autres qui ne l’étaient qu’à moitié surgissaient, mais ce n’était pas ça, car ce n’étaient pas des paroles qu’il avait héritées de Kirill, non, mais des images troubles, très bonnes, mais totalement invraisemblables…
Infamie, infamie… Ici aussi, ils m’ont eu, ils m’ont laissé sans langue, les ordures… La pègre… J’étais de la pègre et maintenant, vieilli, j’y appartiens toujours… C’est ça qui ne devrait pas exister ! Tu entends ? Et qu’à l’avenir ce soit interdit une fois pour toutes ! L’homme existe pour réfléchir (c’est ça, Kirill, enfin !…). Seulement, je n’y crois pas. Avant, je n’y croyais pas et maintenant je n’y crois pas et je ne sais pas pourquoi l’homme vient au monde. Il vient au monde, il est donc né. On mange ce qui vous tombe sous la main. Que nous tous, on soit en bonne santé, et eux tous, qu’ils crèvent. Mais qui ça, nous ? Qui ça, eux ? Incompréhensible. Je suis bon – Barbridge est mauvais, Barbridge est bon – Binoclard est mauvais, Rauque est bon – tout le monde est mauvais, dont Rauque lui-même, seulement lui, l’imbécile, il s’imagine qu’il pourra s’en tirer à temps… Seigneur, mais quelle salade ! Toute ma vie, je me suis battu contre le capitaine Quaterblood, et lui, toute sa vie, il s’est battu contre le Rauque et ne voulait de moi, sombre idiot que je suis, qu’une seule chose : que je laisse tomber le stalkérisme. Mais comment le laisserais-je tomber s’il me faut nourrir ma famille ? Aller travailler ? Et si je ne veux pas travailler pour vous, si votre travail me fait mal au cœur, pouvez-vous le comprendre ? Voilà ce que je crois : si un homme travaille parmi vous, il travaille toujours pour l’un de vous, c’est un esclave et rien d’autre, tandis que moi, je voulais toujours être moi-même, tout seul, pour me foutre de tout le monde, me foutre de votre ennui et de votre cafard…
Il avala les dernières gouttes de cognac et lança la flasque contre la terre de toutes ses forces. La flasque rebondit, brillant au soleil et roula quelque part ; il l’oublia sur le coup. À présent, il était assis, se fermant les yeux de ses mains, et n’essayait plus ni de comprendre ni de trouver. Il désirait ne serait-ce que voir les choses comme elles devraient être, mais de nouveau, il ne voyait que des tronches, des tronches et encore des tronches… des billets verts, des bouteilles, des tas de chiffons qui avaient été autrefois des hommes, des colonnes de chiffres… Il savait que tout cela devait être détruit, il avait envie de le détruire, mais il devinait que si tout cela était détruit, il ne resterait plus rien, sinon de la terre lisse et nue. En proie à l’impuissance et au désespoir, il eut une fois de plus envie d’appuyer son dos contre la boule et de renverser la tête ; il se leva, épousseta machinalement son pantalon et amorça la descente dans la carrière.
Le soleil était brûlant, des taches rouges flottaient devant ses yeux, l’air au fond de la carrière tremblait, et dans ce tremblement la boule paraissait tressauter sur place, comme une bouée sur des vagues. Il dépassa la pelle, levant très haut les pieds par superstition pour ne pas marcher dans des éclaboussures noires et puis, s’embourbant dans des gravats, il se traîna en biais à travers toute la carrière vers la boule qui dansait et faisait des clins d’œil. Il ruisselait de sueur, il suffoquait de chaleur, mais en même temps il grelottait de froid, il tremblait violemment, comme s’il avait la gueule de bois, tandis que la poussière de craie grinçait sous ses dents. Il n’essayait plus de réfléchir. Il ne faisait que répéter mentalement, avec désespoir, comme une prière : « Je suis une bête, tu vois bien que je suis une bête. Je ne sais pas parler, on ne m’a pas appris à parler, je ne sais pas penser, ces ordures ne m’ont pas permis d’apprendre à penser. Mais si tu es réellement comme on raconte… toute-puissante, réalisant tout, comprenant tout, regarde bien en moi. Regarde dans mon âme, je sais qu’il y a tout ce qu’il te faut. Ça doit y être. Parce que mon âme, je ne l’ai jamais vendue à personne ! Elle est à moi, elle est humaine ! Tire de moi toi-même ce que je veux, parce qu’il est impossible que mes vœux soient mauvais !… Malédiction ! Je ne peux rien inventer que les mots qu’il a prononcés, lui : DU BONHEUR POUR TOUT LE MONDE, GRATUITEMENT, ET QUE PERSONNE NE REPARTE LÉSÉ ! »
FIN
Potage national russe. Ici, le nom d’une brasserie. (N.d.T.)
Un diminutif du prénom russe Ekatérina. (N.d.T.)