Quand ils ressortirent sur la terre ferme et sèche, sur les miettes de pierre brûlant sous le soleil, abasourdis, complètement à l’envers, chancelant et s’accrochant l’un à l’autre pour ne pas tomber, Redrick vit le fourgon automobile écaillé, enfoncé sur les essieux, et il se rappela vaguement qu’ici, à côté de ce fourgon, on pouvait reprendre son souffle à l’ombre. Ils s’y installèrent. Arthur s’allongea sur le dos et se mit à déboutonner sa veste de ses doigts engourdis. Redrick s’appuya contre la paroi du fourgon, essuya tant bien que mal ses paumes contre des gravats et fourra sa main dans sa poche intérieure.
« Moi aussi…, proféra Arthur. Moi aussi, monsieur Shouhart ! »
Redrick fut stupéfait d’entendre la voix forte qu’avait ce gamin. Il avala une gorgée, ferma les yeux et tendit la flasque à Arthur. Fini, pensa-t-il mollement. On a réussi. Là aussi, on a réussi. Maintenant, écrivez la somme en lettres. Vous croyez que j’ai oublié ? Non, je me souviens de tout. Vous croyez que je vais vous remercier de m’avoir laissé en vie, de ne pas m’avoir noyé ? Comme remerciement vous n’aurez que dalle. À présent, c’en est fait de vous, c’est clair ? Je ne vous laisserai rien. Maintenant c’est moi qui décide. Moi, Redrick Shouhart, sain de corps et d’esprit, vais décider de tout désormais et pour tout le monde. Quant à vous autres : charognards, crapauds, visiteurs, osseux, quaterblood, salauds, rauques, avec vos petites cravates, vos petits uniformes tout beaux tout propres, avec vos sacoches, vos discours, votre bienfaisance, votre garantie de l’emploi, vos batteries éternelles, vos mouvements perpétuels, vos « calvities de moustiques », vos promesses mensongères, c’est fini. Toute ma vie vous m’avez mené par le bout du nez et moi, le crétin, je me vantais de faire tout ce que je voulais, tandis que vous, ordures, vous hochiez la tête, vous vous faisiez des clins d’œil derrière mon dos et vous me traîniez par le bout du nez, me traîniez dans des prisons, dans vos sales gargotes… Ça suffit ! Il défit les courroies du sac à dos et reçut la flasque des mains d’Arthur.
« Jamais je n’aurais pensé… », disait Arthur avec un doux étonnement dans la voix. « Je ne pouvais même pas m’imaginer… Bien sûr, je savais : la mort, le feu… mais ça !… Dites-moi : comment fera-t-on pour rentrer ? »
Redrick ne l’écoutait pas. Ce que disait ce petit homme n’avait aucune importance. Même avant, ça n’avait eu aucune importance, mais à l’époque il était quand même un homme. Tandis qu’à présent… plus rien, un passe-partout qui parlait. Qu’il parle.
« Si on pouvait se laver… » Arthur regardait autour de lui d’un air préoccupé. « Ne serait-ce que se rincer le visage. »
Redrick lui jeta un coup d’œil distrait, vit ses cheveux collés, feutrés, son visage barbouillé de boue séchée avec des traces de doigts, et son corps entièrement couvert d’une croûte de boue craquelée. Il ne ressentit rien : ni pitié ni irritation. Un passe-partout parlant. Il se détourna. Devant lui s’étendait un espace triste comme un chantier abandonné, parsemé de débris de cailloux pointus, saupoudré de poussière blanche, inondé d’un soleil aveuglant, insupportablement blanc, brûlant, méchant, mort. D’ici on voyait déjà le bout éloigné de la carrière, également d’un blanc éblouissant, qui de loin paraissait parfaitement lisse et vertical. Le bout le plus proche se faisait remarquer par un gisement de gros débris. La descente dans la carrière se trouvait là où, parmi les débris, se détachait en rouge la cabine d’un excavateur. C’était l’unique point de repère. Il fallait aller droit dessus, se fiant tout bonnement à sa bonne fortune.
Soudain, Arthur se redressa, fourra la main sous le fourgon et en sortit une boîte de conserve rouillée.
« Regardez ça, monsieur Shouhart, dit-il, ranimé. Ce doit être mon père qui a laissé ça… Et il y en a d’autres. »
Redrick ne répondit pas. Ça, tu n’aurais pas dû le faire, pensa-t-il, indifférent. Pour l’instant, il vaudrait mieux que tu ne te souviennes pas de ton père, il vaudrait mieux que tu te taises. Au demeurant, aucune importance… Il se leva et siffla de douleur, car tous ses vêtements étaient collés contre son corps, contre sa peau brûlée. Et maintenant quelque chose se déchirait douloureusement, comme de la gaze séchée sur une blessure. Arthur se releva à son tour, siffla et geignit aussi, et lança à Redrick un regard empli de souffrance. On voyait bien qu’il avait très envie de se plaindre, mais qu’il n’osait pas. Il se limita à prononcer d’une voix étranglée :
« Je ne pourrais pas prendre une autre gorgée, monsieur Shouhart ? »
Redrick cacha dans sa poche la flasque et dit :
« Tu vois cette chose rouge entre les pierres ?
— Oui », dit Arthur qui reprenait convulsivement son souffle.
« Tu fonces droit vers elle. Avance. »
Arthur s’étira en gémissant et en redressant les épaules, son visage se tordit, il regarda autour de lui et dit :
« Si on pouvait se laver un petit peu… Tout a collé. »
Redrick attendait en silence. Arthur lui jeta un coup d’œil désespéré, hocha la tête, faillit faire un pas, mais s’arrêta aussitôt.
« Le sac à dos, dit-il. Vous avez oublié votre sac à dos, monsieur Shouhart.
— En avant ! » ordonna Redrick.
Il ne voulait ni expliquer ni mentir ; d’ailleurs, cela aurait été inutile. Pour quoi faire ? De toute manière, il avancerait. Il n’avait rien d’autre à faire. Il avancerait. Et Arthur avança. Il clopina, le dos voûté, en traînant les pieds, en essayant de s’arracher du visage la boue fortement collée. Il paraissait à présent petit, pitoyable, maigrichon comme un chaton de gouttière. Redrick le suivit et, à peine sorti de l’ombre, le soleil le brûla et l’éblouit. Alors il se cacha le visage derrière la main, regrettant de n’avoir pas pris de lunettes noires.
Chaque pas faisait lever un petit nuage de poussière blanche, elle se déposait sur les chaussures, elle empestait insupportablement, non, c’était plutôt Arthur qui empestait, marcher derrière lui était impossible et Redrick mit du temps à comprendre que cette odeur émanait surtout de lui-même. L’odeur était nauséabonde, mais curieusement familière. C’est elle qui envahissait la ville les jours où le vent du nord rabattait dans les rues les fumées de l’usine. Son père sentait pareil lorsqu’il rentrait à la maison, énorme, lugubre, avec des yeux rouges déments. Alors Redrick se cachait précipitamment dans un coin éloigné et de là regardait avec crainte son père qui arrachait sa veste de travail et la jetait entre les mains de sa mère, enlevait de ses pieds énormes ses énormes chaussures éculées et les fourrait sous la penderie. Puis, avec juste ses chaussettes aux pieds, il allait à pas visqueux à la salle de bains, sous la douche. Il y gémissait longtemps, se donnant des claques sonores sur le corps, il charriait bruyamment des bassines, marmonnant quelque chose, puis vociférait tellement que toute la maison l’entendait : « Maria ! Tu dors ou quoi ? » Il fallait attendre qu’il se lavât, qu’il s’installât à table où il y avait déjà une bouteille, une assiette creuse avec du potage épais, du ketchup, attendre qu’il eût fini son potage et se mit à manger de la viande avec des haricots, alors là, Redrick pouvait ressortir de son abri, lui grimper sur les genoux et demander quel contremaitre et quel ingénieur il avait noyé aujourd’hui dans l’huile de vitriol…
Autour, tout était chauffé à blanc, il avait mal au cœur de cette chaleur sèche et cruelle, de la fatigue ; la peau brûlée, craquelée, de ses lèvres le faisait atrocement souffrir et il avait l’impression qu’à travers cette brume de chaleur qui enveloppait, bouillante, son cerveau, sa peau s’efforçait de lui faire entendre ses cris et ses demandes suppliantes de repos, d’eau et de fraîcheur. Des souvenirs usés jusqu’à ne plus être reconnaissables s’enchevêtraient dans son cerveau, se bousculaient les uns les autres, s’entrelaçant avec ce monde blanc, incandescent, qui dansait devant ses yeux mi-clos, et tous étaient amers, et tous provoquaient une pitié poignante ou de la haine. Il essayait d’intervenir dans ce chaos, tâchait de faire remonter de son passé un doux mirage, une sensation de tendresse ou de vivacité, il appelait au fond de sa mémoire le visage rieur de Goûta, encore gosse, désirée et inaccessible. Ce visage apparaissait, mais s’engloutissait aussitôt sous la rouille, se déformait et se transformait en la petite gueule de Ouistiti, maussade, couverte de poils drus, bruns ; il s’efforçait de se rappeler Kirill, cet homme saint, ses gestes rapides et assurés, son rire, sa voix qui promettait espaces et temps inouïs et fabuleux ; Kirill apparaissait devant lui, mais la toile d’araignée argentée s’allumait aussitôt au soleil et voilà que Kirill n’était plus là, et c’était les petits yeux angéliques et fixes de Hew le Rauque qui se vrillaient sur le visage de Redrick, tandis que sa grosse main blanche soupesait le conteneur en porcelaine… Des forces obscures, remuant dans sa conscience, anéantissaient immédiatement la barrière érigée par sa volonté et faisaient disparaître le peu de choses bonnes que sa mémoire préservait encore, et il lui semblait déjà qu’il n’y avait jamais rien eu de bien, sauf des tronches, encore, et encore…
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