Arthur, qui le devançait de cinq pas environ, leva le bras et essuya la sueur de son front. Redrick loucha vers le soleil qui était encore bas. Et c’est là qu’il se rendit soudain compte que l’herbe sèche sous ses pieds ne bruissait plus, mais crissait comme un tissu amidonné, elle n’était plus piquante et drue, mais molle et mouvante ; elle s’émiettait sous ses bottes comme des lambeaux de suie. Il vit les traces des pas d’Arthur qui se détachaient nettement, se jeta par terre et cria : « Couche-toi ! »
Il s’écroula la face dans l’herbe, et elle tomba en poussière sous sa joue ; alors, il grinça des dents, enragé d’une telle déveine. Il restait couché, s’efforçant de ne pas bouger, espérant encore qu’ils s’en tireraient peut-être, tout en comprenant qu’ils s’étaient fait piéger. La chaleur montait, l’écrasait, enveloppait tout son corps comme un drap bouilli, la sueur lui ruisselait dans les yeux, et il cria à Arthur un peu tard : « Ne bouge pas ! Tiens bon ! » Et lui-même tenait bon.
Il aurait tenu le coup et tout se serait terminé le mieux du monde, à part une bonne suée, mais Arthur craqua. Ou il n’avait pas entendu ce que Redrick lui avait crié, ou il avait eu sa ration de panique, ou la chaleur tombée sur lui était plus forte que pour Redrick, toujours est-il qu’il ne se maîtrisa pas et qu’il se rua, courbé, aveuglément, avec un hurlement guttural, là où le poussait son instinct absurde : en arrière, précisément à l’endroit où il ne fallait surtout pas mettre les pieds. Redrick eut tout juste le temps de se redresser et de lui attraper la jambe de ses deux mains. Arthur s’écroula, en soulevant un nuage de poussière, poussa un cri anormalement strident, envoya à Redrick un coup de son pied libre, il se débattait frénétiquement, mais Redrick qui, lui aussi, réfléchissait difficilement, abruti par la douleur, grimpa sur lui, serrant son visage brûlé contre la veste de cuir, cherchant à l’écraser, à l’enfoncer dans la terre. Des deux mains, il tenait la tête qui s’agitait et il frappait Arthur avec ses bottes et ses genoux. Il entendait indistinctement des gémissements qui retentissaient sous lui, ainsi que son propre rugissement rauque : « Reste couché, crapaud, reste couché, sinon je te tue… » Sur lui tombaient des montagnes de charbons ardents, ses vêtements brûlaient déjà, la peau de ses jambes et de ses côtes crissait, gonflait et craquait. Alors, enfonçant son front dans la cendre grise, écrasant convulsivement de sa poitrine la tête de ce maudit morveux, il ne tint plus et hurla de toutes ses forces…
Il ne se rappelait pas quand tout s’était terminé. Il vit seulement qu’il pouvait de nouveau respirer, que l’air était redevenu de l’air et non plus une vapeur incandescente lui brûlant la gorge, et il comprit qu’il fallait déguerpir le plus vite possible de cette fournaise diabolique avant qu’elle redescendît sur eux. Il passa par dessus Arthur qui gisait complètement immobile, coinça les deux pieds du garçon sous son bras et, en s’aidant de sa main libre, rampa en avant, sans quitter du regard la ligne derrière laquelle l’herbe poussait de nouveau : morte, sèche, piquante, mais vraie ; en cet instant, elle lui semblait la gardienne même de la vie. La cendre grinçait entre ses dents, les restes de chaleur attaquaient son visage brûlé, la sueur lui ruisselait droit sur les yeux – sans doute parce qu’il ne devait plus avoir ni sourcils ni cils. Arthur traînait derrière, s’accrochant à tout comme exprès avec sa foutue veste – ses mains lui faisaient mal et le sac à dos lui cognait la nuque au moindre mouvement… Sous le choc de la douleur et de l’étouffement, Redrick pensa, épouvanté, qu’il avait été entièrement brûlé et qu’à présent il n’y arriverait plus. Cette peur lui fit accélérer encore plus le mouvement de son coude libre et de ses genoux. Pourvu que j’y arrive, bon, encore un peu, vas-y, Red, vas-y, Rouquin, voilà, voilà, encore un tout petit peu…
Puis il resta longtemps inerte, le visage et les mains plongés dans l’eau froide et stagnante, respirant avec délices la fraîcheur qui empestait la pourriture. Il serait resté une éternité ainsi, mais il s’obligea à se relever, à se mettre à genoux ; il se débarrassa du sac à dos, s’approcha à quatre pattes d’Arthur qui gisait toujours inerte à trente pas du marécage et le retourna sur le dos. Oui, quel beau garçon il avait été. À présent, son joli minois paraissait un masque noir et gris, plein de sang coagulé et de cendre. Pendant quelques secondes Redrick examina, avec un intérêt hébété, les sillons qui marquaient ce masque : les traces des mottes de terre et des cailloux. Puis il se mit debout, prit Arthur par les bras et le traîna vers l’eau. Arthur râlait, gémissant de temps à autre. Redrick le jeta la tête la première dans la plus grande des flaques, et s’écroula à côté, se délectant à nouveau des caresses mouillées et glaciales. Arthur glouglouta, s’agita, fit passer ses bras sous son corps et releva la tête. Ses yeux étaient écarquillés, il ne comprenait rien, il respirait avidement par la bouche, crachant et toussant. Puis son regard redevint conscient et s’arrêta sur Redrick.
« Ouf… », dit-il et il secoua la tête, faisant gicler l’eau sale. « Qu’est-ce que c’était, monsieur Shouhart ?
— C’était la mort », prononça Redrick indistinctement et il toussa. Il se tâta le visage. Ça faisait mal. Le nez enflé, mais, curieusement, les sourcils et les cils à leur place. La peau de ses mains demeurait intacte aussi, juste un peu rouge.
Arthur se toucha à son tour le visage avec des doigts prudents. Maintenant, après que le masque horrible eut été lavé, sa physionomie, contre toute attente, n’était presque pas atteinte. Quelques égratignures, une estafilade sur le front, la lèvre inférieure ouverte, bref, peu de chose.
« Je n’ai jamais entendu parler d’une chose pareille », proféra Arthur et il se retourna.
Redrick se retourna aussi. L’herbe grisâtre, calcinée, gardait plusieurs traces, et Redrick fut stupéfait de constater à quel point il était court, ce chemin horrible, infini, qu’il avait fait en rampant pour échapper à la mort. Vingt ou trente mètres, pas plus, du cercle carbonisé, mais aveuglé, terrifié, il avait rampé en un zigzag dément, comme un cafard sur une poêle brûlante ; il devait encore se féliciter d’avoir rampé dans la bonne direction, parce qu’il aurait fort bien pu aller sur la « calvitie de moustique » à gauche ou, pis encore, rebrousser chemin… Non, il ne l’aurait pas fait, pensa-t-il avec acharnement. Un blanc-bec l’aurait fait, mais pas moi, je n’en suis pas un, et sans cet abruti il ne se serait rien passé du tout, sinon que je me serais brûlé les jambes, voilà tout.
Il jeta un coup d’œil sur Arthur qui se lavait en grognant et qui gémissait quand il frôlait des endroits endoloris. Redrick se leva, grimaçant au contact de ses vêtements avec sa peau brûlée. Il passa dans un endroit sec et se pencha vers le sac à dos. C’est le sac qui avait tout pris. Ses compartiments supérieurs avaient complètement brûlé, les flacons de la pharmacie avaient tous éclaté et la partie calcinée empestait les médicaments à ne pas tenir. Redrick dégrafa la poche, balaya les débris de verre et de plastique et c’est là qu’Arthur lui dit, derrière son dos :
« Merci, monsieur Shouhart ! Vous m’avez sorti de là ! »
Redrick ne répondit rien. Il me dit merci, et puis quoi encore ! Comme si je n’avais que ça à faire que de te sauver.
« C’est ma faute, dit Arthur. Je vous ai pourtant entendu quand vous m’avez ordonné de rester couché, mais j’ai eu une peur de tous les diables, et quand la chaleur a monté, là j’ai complètement perdu la tête. Je crains beaucoup la douleur, monsieur Shouhart…
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