« Alors, stalker, dit-il, on aura encore la vie belle, qu’est-ce que t’en penses ? »
Arthur le regarda, étonné, avec un sourire timide. Redrick chiffonna le papier taché de beurre des sandwiches, le lança sous un wagonnet et s’étendit sur son sac à dos, en s’appuyant sur le coude.
« Bon, dit-il, supposons que cette Boule d’or réalise vraiment les souhaits… Que demanderas-tu, dans ce cas ?
— Vous y croyez quand même ? fit vivement Arthur.
— Que j’y croie ou que je n’y croie pas, ce n’est pas ça qui compte. Réponds à ma question. »
Soudain, il était vraiment curieux de savoir ce que pourrait demander à la Boule d’or un gars comme celui-ci, un blanc-bec, hier encore étudiant. Avec un intérêt amusé, il observait Arthur qui se renfrognait, triturait sa moustache, levait les yeux sur lui et les baissait à nouveau.
« Bon, évidemment, des jambes pour mon père, prononça enfin Arthur. Puis que tout aille bien à la maison…
— Ça, c’est des craques, dit Redrick, bon enfant. N’oublie pas, petit frère, la Boule d’or n’accomplit que les vœux les plus sacrés, seulement ceux qui, faute d’être réalisés, te feront passer la corde au cou ! »
Arthur Barbridge rougit, leva rapidement les yeux sur Redrick, les baissa aussitôt et devint complètement cramoisi ; les larmes lui montèrent aux yeux. Redrick le regarda et sourit.
« Tout est clair, dit-il presque tendrement. Bon, ça ne me regarde pas. Garde ça pour toi… » Là, il se rappela soudain le pistolet et pensa que tant qu’il avait le temps, il fallait prévoir tout ce qui était prévisible. « Qu’est-ce que tu as dans ta poche arrière ? demanda-t-il avec nonchalance.
— Un pistolet », grogna Arthur et il se mordit la lèvre.
« Pour quoi faire ?
— Pour tirer ! dit Arthur avec défi.
— Laisse tomber », prononça sévèrement Redrick et il se redressa. « Envoie-le ici. Il n’y a personne sur qui tirer dans la Zone. Envoie. »
Arthur faillit dire quelque chose, mais s’en garda ; il fourra la main dans sa poche, tira un colt d’armée et le tendit à Redrick, en le tenant par le canon. Redrick prit la crosse tiède et crantée, jeta le revolver en l’air, le rattrapa et demanda :
« Tu as un mouchoir ? Donne, je vais l’envelopper… »
Il prit le mouchoir d’Arthur, tout propre, fleurant l’eau de Cologne, y enveloppa le pistolet et le posa sur une traverse.
« En attendant, il va rester ici, expliqua-t-il. Au retour, si Dieu le veut, nous le ramasserons. Il se peut qu’il faille tirer pour de bon sur la patrouille… Bien que tirer sur la patrouille, petit frère… »
Arthur secoua résolument la tête.
« Ce n’est pas pour ça du tout, dit-il, dépité. Il n’y a qu’une balle. Au cas où il m’arriverait la même chose qu’à mon père.
— Ah ! c’est donc ça… », dit lentement Redrick, en le regardant dans le blanc des yeux. « Si c’est pour ça, tu peux être tranquille. Si c’est comme avec ton père, je te traînerai bien jusqu’ici. Je te le promets… Regarde, il fait jour ! »
Le brouillard disparaissait à vue d’œil. Sur le remblai il n’en restait plus du tout ; en bas et au loin, le crépuscule laiteux fondait, laissant pousser les sommets hérissés et arrondis des collines ; entre les collines, on voyait çà et là la surface ridée d’un marécage couvert d’une oseraie clairsemée et chétive ; à l’horizon, derrière les collines, les cimes des montagnes se teintèrent d’un jaune vif ; au-dessus le ciel était limpide et bleu. Arthur se retourna et poussa un cri d’émerveillement. Redrick se retourna aussi. À l’est, les montagnes paraissaient noires ; au-dessus flamboyait et miroitait l’incendie émeraude et familier : l’aurore verte de la Zone. Redrick se releva, alla derrière le wagonnet, s’assit en grognant sur le remblai et se plongea dans la contemplation de l’incendie vert qui s’éteignait rapidement, englouti par le rose ; le bord orange du soleil grimpa derrière la chaîne des montagnes, les collines jetèrent aussitôt des ombres mauves et tout devint net, bien découpé ; droit devant lui, environ à deux cents mètres plus loin, Redrick vit l’hélicoptère. L’hélicoptère avait dû tomber en plein milieu d’une « calvitie de moustique » et tout son fuselage était aplati comme une crêpe de fer-blanc ; seul, l’arrière de l’appareil restait intact : sa queue légèrement recourbée pointait comme un crochet noir au-dessus du vallon entre les collines ; le rotor, lui aussi intact, grinçait, balancé par une brise légère. Visiblement, cette « calvitie de moustique » avait été efficace et il n’y avait pas eu de vrai incendie ; sur cette boîte de fer-blanc écrasée se détachait nettement l’emblème rouge et bleu des forces aériennes royales que Redrick n’avait pas vu depuis des années et avait pratiquement oublié.
Redrick revint au sac à dos, sortit la carte et l’étendit sur le tas de roche écrasée dans le wagonnet. De là où il se trouvait, on ne pouvait pas voir la carrière, cachée par une colline couronnée d’un arbre calciné. Il leur fallait contourner cette colline à droite, en suivant le vallon formé par sa voisine qui, elle aussi, était visible, complètement dénudée, avec un remblai de pierres brunes couvrant toute sa pente.
Tous les points de repère coïncidaient avec la carte, mais Redrick n’éprouvait aucune satisfaction. Son instinct de stalker expérimenté se révoltait catégoriquement contre cette idée incongrue et absurde : se frayer un chemin entre deux hauteurs rapprochées. Bon, pensa Redrick, on s’en occupera plus tard. On verra mieux sur place. Le sentier vers le vallon passait par le marécage, par un endroit ouvert et plat qui d’ici paraissait inoffensif ; cependant, en regardant de plus près, Redrick distingua une tache gris foncé entre deux mottes de terre sèche. Il regarda la carte. À l’endroit correspondant il y avait une petite croix et une inscription malhabile : « Freluquet. » Les pointillés rouges du sentier étaient tracés à droite de la petite croix. Le surnom paraissait familier à Redrick, mais il n’arriva à se rappeler ni qui était ce Freluquet, ni de quoi il avait l’air, ni quand c’était. Il ne se rappela, curieusement, qu’une chose : la salle enfumée du Bortch , des pattes rouges énormes serrant les verres, un rire tonitruant, des gueules béantes aux dents jaunes – un troupeau fantastique de titans et de géants rassemblés pour s’abreuver : sa première visite au Bortch . Qu’avais-je apporté, alors ? Une « creuse », il me semble. Venant droit de la Zone, mouillé, affamé, hébété, le sac jeté par-dessus l’épaule, j’ai fait irruption dans cette gargote ; j’ai foutu le sac sur le zinc droit devant Ernest ; j’ai supporté une salve de moqueries serrées et, les lèvres pincées par un rictus méchant, le regard balayant la salle, j’ai attendu qu’Ernest – encore jeune à l’époque, toujours avec un nœud papillon – me comptât les billets verts : en ce temps-là, ils étaient carrés, royaux, avec je ne sais quelle bobonne nue en imperméable, la couronne sur la tête… j’ai caché l’argent dans ma poche et, à ma propre surprise, j’ai saisi sur le zinc une lourde chope et je l’ai fracassée sur la gueule ricanante la plus proche… Redrick sourit et pensa : c’était peut-être lui, Freluquet ?
« Mais peut-on passer entre les collines, monsieur Shouhart ? » lui demanda à mi-voix Arthur dans l’oreille. Il se tenait à côté, étudiant aussi la carte.
« On verra sur place », dit Redrick. Ses yeux étaient toujours rivés sur la carte. Il y avait encore deux petites croix : une sur la pente de la colline avec l’arbre, l’autre sur le remblai pierreux. Caniche et Binoclard. Le sentier passait en bas, entre eux. « On verra sur place », répéta-t-il. Il replia la carte et la mit dans sa poche.
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