Les prisonniers tremblaient de peur quand ils les avaient fait descendre du fourgon. L’officier leur avait ordonné de creuser leur tombe, revolver au poing, mais le couple avait refusé. Finalement, c’est Ricardo qui s’était coltiné la corvée. Le colonel avait abattu lui-même les subversifs d’une balle dans la nuque, la femme d’abord, puis le barbu… Après quoi, l’officier chargé de la mission l’avait sommé de reprendre le volant et de la boucler s’il ne voulait pas s’attirer d’ennuis : c’est ce qu’il avait fait. Montanez avait quitté l’armée deux mois plus tard, à la fin de son engagement, et s’était installé dans sa région d’origine en espérant n’entendre plus jamais parler de cette période.
L’ancien chauffeur suait sur la banquette arrière, ses joues tremblant sous les aléas de la route. Rubén le harcelait.
— On t’a donné de l’argent pour que tu la fermes ?
— Non.
— Comment tu t’es acheté ton hôtel pourri ?
— Mes parents sont morts… Ils m’ont laissé un peu d’argent.
— Ce colonel, tu as dû le recroiser après cet épisode ?
— Non. Non, jamais. Il n’était pas de l’ESMA, je vous dis !
— Décris-le.
— Assez grand… les cheveux épais, bruns… Plutôt jeune à l’époque, la quarantaine… C’était il y a longtemps, je ne me souviens plus.
— Ben voyons. Un signe particulier ?
— Non… Non… Je ne l’avais jamais vu, et ne l’ai jamais revu depuis. C’est une période que je veux oublier et…
— Décris le lieu de l’exécution.
— Vers Puente del Inca… Je me souviens de rochers noirs le long d’une piste, d’un éboulis géant… C’était il y a longtemps !
Rubén maugréait à l’arrière. Il y avait des trous dans le récit du caporal — le lieu de l’ estancia , ce qui avait pu s’y dérouler, l’identité du propriétaire, celle de l’officier chargé du transfert et de l’assassinat. L’interrogatoire avait duré plus d’une heure. Montanez finit par s’assoupir, les nerfs en chute libre après la confession… Rubén réfléchit un long moment sur la banquette. Jana scrutait la route, attentive aux vaches égarées qui pouvaient les pulvériser. Il se pencha bientôt vers elle.
— Tu veux que je te relaie ?
— Non, ça va… Dis, chuchota la sculptrice. Je pense à un truc.
— Quoi ?
— Comment on va faire pour le chat ? Il va avoir faim, le pauvre vieux…
Rubén caressa la nuque de la Mapuche, et sourit dans le noir de l’habitacle.
— T’en fais pas pour lui, va…
*
La vallée d’Uspallata taillait la cordillère dans le vif : le cœur de la roche y était jaune, rouge, gris, noir, vert, miracle de la nature escortant le défilé. Ils avaient dépassé Mendoza avant l’aube et suivi la route de montagne qui gravissait les Andes. Quelques carrières aux camions à l’arrêt et d’improbables derricks mimant la conquête de l’Ouest semblaient figés sous les premiers rayons du soleil. Plus loin, une chapelle bricolée dans un tuyau d’évacuation alignait ses ex-voto. Ils longèrent des gorges spectaculaires, un lac d’eau turquoise surmonté de mesas , des canyons alambiqués où dormaient des clubs de rafting, fermés avec la fin de l’été. Neuf heures qu’ils roulaient, sans presque s’arrêter ; le manque de sommeil se faisant sentir, ils s’arrêtèrent pour prendre un café dans un hôtel de montagne, qui ouvrait ses portes.
Arraché à son extase virtuelle, Ricardo Montanez s’ébroua sur la banquette. Il portait un pantalon de lin, une tunique beige enfilés à la va-vite et des mocassins sans chaussettes.
— Faut que j’aille me soulager, dit-il.
L’auberge était vide à cette heure. Rubén profita qu’il descende aux toilettes pour commander les petits déjeuners, rejoignit la terrasse ensoleillée. Des pierres géantes gisaient de l’autre côté de la route, tombées depuis des siècles ; Jana miaulait en étirant ses bras, les muscles roides. Le jour se levait sur les crêtes, un oiseau de proie volait haut dans le ciel rose. L’air était plus frais à deux mille mètres, le paysage d’une limpidité cinématographique.
— Je ne suis jamais venue par ici, dit la Mapuche. C’est beau…
Ils atteindraient bientôt l’Aconcagua, « la sentinelle de pierre », toit des Amériques, dont les pics enneigés se perdaient dans les nuages. Rubén se tint près d’elle, le parfum de ses cheveux comme témoin.
— Tu crois que Montanez nous baratine ? demanda-t-elle alors. Des heures qu’il geint à l’arrière.
— On le saura bientôt.
Un camion passa à hauteur, à fond de deuxième.
— On ferait quand même mieux de se méfier, dit Jana dans une moue. Ce type m’a tout l’air d’un faux cul, avec sa petite bite…
Un mince sourire grandit sur ses lèvres. Rubén eut soudain envie de l’embrasser, de lui dire que la soirée d’hier avait été merveilleuse, mais l’ancien caporal revenait des toilettes, pâle comme un linge…
Puente del Inca : dernier col avant la bascule vers le Chili. Une poussière orange volait sur la route bitumée ; ils ne croisaient plus que de rares camions à l’approche du poste-frontière. Montanez continuait de suer sang et eau à l’arrière de la Hyundai, guère revigoré par le petit déjeuner. Ils aperçurent un couple de lamas perdus dans la caillasse à la sortie de Las Cuervas, mais plus le moindre humain. Les flancs des montagnes variaient du mauve au rouge, sous une chaleur grandissante. Jana ralentit devant les rails d’un train oublié : un vieux pont en ferraille annonçait el Puente del Inca , l’extrémité méridionale de l’ancien royaume inca.
— Tu te repères ? lança Rubén au volant.
Montanez ruisselait sous sa tunique. Il avait peur de ses souvenirs, de passer des années en prison pour une faute qu’il n’avait pas commise. La prescription contre les crimes d’État ayant été levée, le détective avait passé un marché avec l’ancien militaire : pas de poursuites pénales en échange de sa collaboration. Ils longèrent la faille d’un río asséché, puis les éboulis dramatiques d’un accident de canyon : Montanez observait les lieux, concentré.
— À droite, dit-il bientôt.
Une plaque de glace luisait à l’ombre lunaire d’un piton rocheux. Ils suivirent la piste de terre qui filait vers la droite. L’air était plus chaud par les vitres ouvertes. La Hyundai roulait aux pieds de titans érodés par le vent quand le gros homme fit signe de ralentir. Une coulée de lave s’était échouée près d’un pic de roche noire aux reflets d’acier.
— C’est là ?
— Oui… Oui, je crois.
Le caporal n’était jamais revenu sur les lieux du crime mais impossible d’oublier ces contrastes. Ils garèrent la voiture sur le bas-côté. Montanez ne disait rien, hypnotisé par les reflets métalliques de la roche qui mangeait le ciel. Rubén prit les outils dans le coffre. Ricardo sondait le sol avec appréhension, comme si les morts pouvaient se relever. Enfin, il désigna un carré de terre au pied des éboulis.
— Ici, je crois.
Le sol était sec, parsemé de petits cailloux. Rubén jeta une pelle et une pioche flambant neuves devant ses mocassins à pompons.
— Creuse.
Le soleil grimpa en flèche dans le cœur des Andes. Montanez ahanait, arc-bouté sur son manche : deux heures déjà qu’il piochait face au précipice. Il se plaignait d’ampoules, de crampes, de mal de dos. La terre était rude et la chaleur éprouvante malgré le linge qui protégeait sa grosse tête rasée ; réfugiés dans la voiture, portières ouvertes pour brasser l’air du désert, Jana et Rubén le regardaient s’escrimer.
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