— Il est où, le grand patron ? grogna Rubén.
— Bah, chez lui, dit-il en indiquant la maison derrière les arbres.
Des lumières pointaient au crépuscule, en partie cachées par une haie touffue. Le tenancier du bordel autoroutier dévisagea l’Indienne, croisa le regard oblique du grand brun qui inspectait les lieux d’un air pas commode, tenta son va-tout.
— Cinquante ! Cinquante pesos pour une heure !
Le lourd. Rubén prit le traîne-savates par le col de la serpillière qui lui servait de tunique, souffla à sa face avinée :
— Viens avec nous, Don Juan.
— Hey ! Vous pouvez pas aller chez m’sieur Montanez comme ça ! s’étrangla Paco pendant qu’il le tirait sur le gravier. C’est privé ! Hey ! C’est privé !
— Ta gueule, on t’a dit.
Une petite propriété apparut, une maison de plain-pied couverte de lierre, invisible depuis la route. Une guirlande de lampions et une glycine égayaient l’entrée, les fenêtres en revanche étaient closes.
— Montanez a une femme, des enfants ?
— L’a divorcé, j’crois.
— C’est quoi son business ?
— L’hôtel !
— Quoi d’autre ?
— J’en sais rien, balbutia le gérant des box. Les chambres… Je m’occupe juste des chambres !
Un oiseau de nuit pépia dans les branches. Rubén poussa le type vers le perron et tendit le calibre.45 à Jana.
— Si ce tas de poux essaie de filer, tire-lui une balle dans le pied.
— O.K.
Paco regarda autour de lui comme une mouette devant une proie échouée sur la plage.
— Hein ?! Z’êtes cinglés ou quoi ?! K’es vous allez faire avec…
— Une autre dans le cul si tu joues au con, siffla Rubén. Maintenant, sonne.
Les jambes courtaudes de Paco tremblaient sous ses hardes. Il sonna, plusieurs fois. Le bruit sporadique des camions perçait au loin, des insectes virevoltaient sous la glycine, mais personne ne répondait. La porte était ouverte : Rubén poussa le nain à perruque devant eux en le sommant de la boucler. Un couloir sombre balisé de bougies menait à une double porte blanche aux reliefs dorés. Ça sentait le jasmin dans le couloir où dansaient les bougies. Paco marchait à pas comptés sur le marbre rose, dégageant une odeur de putois parmi l’encens. Les voix se firent plus audibles derrière les dorures de la double porte : des gémissements féminins, langoureux, ponctués de cris d’extase sans équivoque. Leurs regards se croisèrent, interloqués. La double porte était fermée à clé : Rubén fit sauter la serrure d’un violent coup de pied et jeta le loqueteux au milieu de la pièce avec la même virulence.
Ce n’était pas une partie fine entre notables de Rufino, encore moins une partouze avec putes de luxe payées au soupir : Ricardo Montanez était seul au milieu du lupanar, nu comme un ver, du champagne dans un seau à glace à portée de main. Un écran géant relié à un ordinateur faisait face au jacuzzi bouillonnant sous les enceintes, d’où vagissaient des orgasmes tonitruants. Une fille s’exhibait sur l’écran king size, porte-jarretelles et clitoris humecté sur son pubis rasé, dans un décor cliché d’hôtel de passe. Adepte du cybersexe, Montanez communiquait avec les animatrices performeuses d’un site qui, à raison de cinquante pesos les dix minutes, offraient des stimulations sexuelles de tout ordre : les filles répondaient aux injonctions des clients par des textes brefs tapés sur le clavier, vagissant pour la forme. Montanez vit son employé à quatre pattes sur les peaux de bêtes acryliques, le couple qui l’accompagnait et, après un moment de stupéfaction partagé, réagit.
— Qu’est-ce que vous faites là ?! C’est… C’est privé ici !
La soixantaine bouffie aux repas d’affaires, Ricardo Montanez avait un corps mou et laiteux couvert d’huiles odorantes, de courts yeux bruns et un ventre pachydermique qui cachait presque son sexe d’enfant : un sexe imberbe, qui n’avait pas dix ans.
Rubén approcha pendant que Jana coupait la sono. Honteux, furibond, Montanez se redressa dans son plus simple appareil et se précipita vers le peignoir de soie posé sur le lit pour cacher son prépuce.
— C’est… c’est une violation de domicile ! s’insurgea-t-il.
Ricardo Montanez avait pris cinquante kilos depuis sa jeunesse militaire, mais il s’agissait bien de l’ancien caporal.
— Écoute, mon gros, commença Rubén en lui faisant face. J’enquête au sujet d’un double meurtre qui a eu lieu pendant la dictature : Samuel et Gabriella Verón. Je sais que tu as servi à l’ESMA à cette période, je sais aussi que tu as participé au transfert du couple et à leur assassinat. Septembre 1976. Un couple dont les enfants ont été volés.
— Qui… Qui êtes-vous ?! s’empourpra le propriétaire.
Il chercha autour de lui, ne trouva qu’une vidéo soudain obscène et son employé, penaud.
— N’attends de l’aide de personne, le prévint Rubén.
— Mais…
— Je me fous de tes problèmes sexuels, Montanez. Je veux juste savoir qui était l’officier qui t’accompagnait cette nuit-là, et où vous avez enterré les cadavres.
Le gros homme serra plus fort son peignoir, ne sachant plus à quel saint se vouer.
— Tu parles ou il faut te couper l’asticot, le pressa l’Indienne.
— C’est pas moi, bredouilla-t-il. Je… Je n’étais que chauffeur… C’est de l’histoire ancienne.
— Pas pour nous. Qui était l’officier chargé de l’extraction du couple ?
Ricardo suait à grosses gouttes sous son fond de teint. Rubén l’empoigna par le col.
— Tu entends ce que je te dis ?!
— J’en sais rien ! glapit-il. On me l’a jamais dit. Il… il n’était pas de l’ESMA. Ou j’en avais jamais entendu parler. Je ne sais rien, je le jure !
— Où sont enterrés les corps ?
— Je… Je ne sais plus.
— Où ?!
Il commençait à l’étrangler.
— Dans les Andes… Près de la frontière chilienne.
— Où dans les Andes ?!
— Un col ! souffla l’obèse. Je sais plus !
Paco recula vers la porte, fixant d’un air effaré le visage cramoisi de son patron que le grand brun malmenait.
— Bouge pas, toi ! siffla Jana en lui donnant un coup de pied.
— Un col ! s’étouffait le boss. Vers Puente del Inca ! Dans… dans ce coin-là !
L’ancien caporal commençait à suffoquer. Rubén relâcha son étreinte.
— Tu vas nous y emmener, annonça-t-il d’une voix caverneuse.
— Qu… quoi ?
— Au col où tu les as enterrés.
Montanez tremblait encore de tout son corps, qui sembla se dégonfler.
— Hein ?! Mais… c’est à mille bornes d’ici ! dit-il en rajustant le col de son kimono, froissé par l’empoignade.
Rubén jaugea l’homme au sexe d’enfant, qui flageolait sous la soie.
— Habille-toi, mon gros père.
*
Jana conduisait pendant que Rubén cuisinait le type à l’arrière. Bouddha recroquevillé dans le coin de l’habitacle, réceptif aux menaces du détective ou soulagé de parler après toutes ces années de silence, Montanez avait raconté son histoire.
Ayant grandi dans la région, sans projets ni autre diplôme qu’un permis poids lourds (son père était routier), Ricardo s’était engagé dans l’armée à dix-neuf ans, sur un coup de tête aux effets boomerang. Les verdes , les jeunes recrues, n’avaient pas le choix : ceux qui n’obéissaient pas aux ordres, fussent-ils iniques, se retrouvaient de l’autre côté de la barrière. Ricardo avait d’abord été affecté au Campo de Mayo, devenu avec la chasse aux « subversifs » un vaste camp de concentration, puis à l’ESMA, comme chauffeur. On l’avait choisi pour l’extraction d’un couple de détenus, sans rien lui révéler de la mission spéciale à laquelle on l’avait affecté. L’identité des prisonniers, drogués pour le voyage, lui était inconnue, mais il se souvenait du transfert, une route interminable effectuée en partie de nuit, qui les avait menés jusqu’à la cordillère. Un officier l’accompagnait, un colonel de l’armée qui n’avait jamais dit son nom. Montanez avait conduit le fourgon sans poser de questions. Arrivé au pied des Andes, l’officier lui avait ordonné d’enfiler une des capuches avec lesquelles ils aveuglaient les subversifs, et de se tenir tranquille pendant qu’il le relayait au volant. Ils avaient roulé une heure ou deux, sans un mot, jusqu’à une estancia isolée, quelque part au fond d’une vallée. Montanez avait aidé le colonel à sortir le couple du fourgon. Ils étaient réveillés à ce moment-là, les mains attachées dans le dos, un homme hirsute et une femme dans une robe en piteux état, qui marchait avec peine. Quelqu’un les attendait à l’intérieur de l’ estancia : le colonel était entré avec les deux détenus, lui était resté à se les geler dans le fourgon. Le trio était ressorti une heure plus tard. Ricardo avait renfilé la cagoule, toujours sans un mot, et ils étaient repartis dans la nuit, comme ils étaient venus. Après ce qui lui avait semblé une nouvelle heure de route, le colonel avait emprunté des chemins sinueux avant de stopper le véhicule en plein désert.
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