Jana garda de la distance — terrain savonneux.
— La machi voulait peut-être te transmettre ses pouvoirs ? continua Rubén.
— Non, ça c’est ma sœur qui s’y colle… Mais c’est une autre histoire. Défendre l’identité mapuche n’a pas le même sens pour eux que pour moi. La force qui me lie à la Terre est moins organique : j’utilise des symboles, des matériaux… Ça t’intéresse ?
— Tu me prends pour un demeuré ?
Elle sourit au petit malin.
Peu d’Argentins connaissaient la situation de ceux qu’on persistait à appeler « Indiens ». Jana lui parla d’un monde de misère et de défiance, de villages perdus dans les contreforts des Andes où le développement se réduisait à quelques tracteurs, des conseils tribaux parfois corrompus qui vendaient par parcelles les terres ancestrales durement reconquises, un monde où les militants disparaissaient ou se faisaient tuer sans qu’on ouvre d’enquête, un monde de gens qui n’intéressaient personne. Rubén l’écoutait, attentif aux variations de sa voix, qui trahissaient des émotions grandissantes. Jana n’avait pas attendu Furlan ou les cours d’histoire de l’art pour savoir que la culture mapuche avait sa place auprès des autres : pour elle, l’affirmation de leur identité et de leur savoir n’était pas tant la possibilité d’un autre monde — avec la finance comme arme de destruction massive, il était en soi déjà mort — qu’un pacte de résistance avec la Terre. Les winka avaient volé les territoires mapuche, mais ils ne saisissaient rien du dialogue permanent qui les unissait au monde. Leur ignorance serait sa ligne de force.
Rubén repensait à sa sculpture monumentale au milieu de l’atelier, commençait à coller les petits bouts d’elle.
— Et tu n’as jamais eu envie de retourner dans ta communauté ?
— Non… (Elle secoua la tête.) Non.
— Pourquoi ?
Jana broya le dernier pétale du bout de ses doigts.
— Parce que c’est trop dur de la quitter. Et puis je te l’ai dit : c’est une autre histoire…
Son regard était devenu triste, comme lorsqu’il l’avait trouvée devant sa porte. Elle lui cachait quelque chose. L’essentiel peut-être…
— Je peux mettre ma tête sur tes genoux ? demanda Jana.
Rubén l’invita à s’allonger près de lui, sur le banc. Les coupes étaient vides, le vent plus frais après minuit. Elle fuma en regardant les étoiles, la nuque posée sur ses cuisses. Demain la journée serait longue jusqu’à Rufino mais personne n’avait envie de dormir.
— Et toi, tu n’as jamais songé à te marier, Sherlock Holmes ? fit-elle d’un ton désinvolte. Avoir des enfants ?
Rubén haussa les épaules.
— Il y a bien eu une femme dans ta vie ?
Sa sœur.
— Non. Non, pas de femme… Enfin, pas comme tu l’entends.
— Un mec ?
Rubén caressa sa joue.
— Les avis de recherche des disparus dans ton agence, la photo à l’écart, avec le jeune barbu et ses potes devant la tour Eiffel, continua-t-elle. C’est qui, ton père ?
Le visage sépia de Daniel Calderón, entouré de ses frères d’armes — un autre poète argentin et un éditeur exilé qui le traduisait toujours.
— Oui. C’est la dernière photo qu’on ait de lui. Un éditeur parisien me l’a donnée… Mon père a été enlevé en rentrant de France.
— Oui, j’ai lu ça… Tu es devenu détective pour quoi, le venger ?
— Venger les morts ne les fait pas revenir, éluda Rubén.
— Les vivants ne sont pas toujours mieux lotis.
— C’est vrai…
Les photophores s’éteignaient les uns après les autres : Jana dressa la nuque — difficile de voir s’il parlait de lui, avec l’obscurité des toits. Ancêtres ou disparus, ils couraient tous les deux après la même chose : des fantômes. Et avec un père poète de ce calibre, se dit-elle, Rubén devait aimer les histoires. Jana lui raconta celle des Selk’nam, cousins des géants patagons, dont elle descendait par son arrière-grand-mère, Angela, dernière représentante de ce peuple disparu en Terre de Feu. Elle lui raconta ses vieilles mains ridées qu’elle caressait petite, comme des crevasses, le couteau de ses ancêtres et le secret du Hain, que la matriarche lui avait révélé sur son lit de mort… La cérémonie du Hain était un véritable théâtre cosmogonique, mis en scène par les hommes pour effrayer et garder le pouvoir sur les femmes. Pour ça les Selk’nam prenaient l’allure de personnages fantastiques, revêtant les costumes terrifiants, extraordinaires, ceux des esprits qui composaient leurs mythes et qui les rendaient proprement méconnaissables ; certains personnages se montraient violents, d’autres ridicules ou obscènes. Les femmes, qui ne savaient rien du travestissement des hommes, réagissaient en conséquence, huaient ou tremblaient de peur en rassemblant les enfants sous les peaux. Les plus âgés d’entre eux étaient arrachés à leur mère pour subir trois jours d’enfer, humiliés, battus et poursuivis dans la neige et la forêt par les esprits les plus maléfiques. Dans ce théâtre cosmogonique, Jana avait une fascination particulière pour Kulan, « la Femme terrible ». Esprit de chair et d’os, Kulan descendait la nuit du ciel pour tourmenter ses victimes masculines : les hommes l’annonçaient en chantant, les femmes et les enfants se cachaient. L’esprit de Kulan, jeune et mince, était incarné par un kloketen , un enfant ou une adolescente sans poitrine, la tête camouflée sous un étrange masque conique, le corps traversé par une bande blanche jusqu’à l’entrejambe, couvert d’un cache-sexe. Kulan enlevait les hommes la nuit pour en faire ses esclaves sexuels, les gardait une semaine ou davantage sans qu’on ait aucune nouvelle d’eux. Les femmes la suppliaient au firmament, mais l’appétit de l’ogresse était insatiable : les hommes revenaient au campement en titubant, épuisés, vidés par les excès de Kulan, seulement nourris d’œufs d’oiseaux, les cheveux couverts de fiente céleste…
Rubén souriait en caressant la tête de Jana posée sur ses genoux, goûtant la magie de cet instant qu’ils savaient tous deux éperdument éphémère.
— Et c’est quoi, le secret ? demanda-t-il.
— Le secret du Hain ? Ça, je te le dirai la prochaine fois !
Ses yeux noirs dégommaient les étoiles.
— On ne se quitte plus, si je comprends bien, insinua Rubén.
— Non… (Jana ne souriait plus.) Non, répéta-t-elle. On ne se quitte plus…
Jamais.
— Montanez, ce nom vous dit quelque chose ? Ricardo Montanez ?
— Ma foi, non. Qui est-ce ?
— Un ancien caporal rattaché à l’ESMA, répondit Luque. Montanez a servi là-bas en 1976 et on vient de me signaler la disparition de son livret militaire. Quelqu’un s’est introduit illégalement dans les archives de la Marine, une Indienne d’après les caméras de surveillance. Jana Wenchwn. Elle a laissé ses papiers à l’accueil. Inconnue des services de police. Wenchwn, ce nom ne vous dit rien non plus ?
— Non, répondit son interlocuteur.
— On la soupçonne de s’être enfuie avec Calderón. Je ne sais pas pourquoi elle recherchait ce livret militaire mais, comme Montanez a servi à l’ESMA, j’ai pensé que ça pouvait vous intéresser.
— Hum… Vous avez bien fait.
Torres ruminait dans le combiné du téléphone. Calderón travaillait pour les Mères de la place de Mai et les fouineuses remueraient ciel et terre. Leur style.
— Ce Montanez, relança Torres, vous savez ce qu’il est devenu ?
— Gérant d’hôtel à Rufino, d’après les premières infos, répondit Luque. Un bled perdu le long de la Ruta 7 . Reste à savoir ce qu’il a à dire.
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