Assise sur ses talons, seulement vêtue d’un T-shirt, elle regardait dormir ses potes. « Des animaux », pensait-elle. Elle se leva, sortit sans mettre de culotte, sur la petite route bordant la bicoque incendiée. Un matin lumineux égayait plus ou moins ce coin de banlieue. Elle alla s’accroupir derrière un pan de mur pour se soulager. Elle se demanda si sa mère, toujours matinale, était déjà levée. Elle l’évoquait sans la moindre émotion. C’était une grosse connasse pleurnicheuse et geignarde ; son endémique chagrin la laissait de marbre.
Elle revint sur la route au moment où débouchait une voiture commerciale conduite par un type à moustache de rat. En apercevant la gamine dont les fesses étaient à l’air, il freina à mort. Se défenestrant à moitié, il cria :
— Qu’est-ce qui t’arrive, la gosse ?
Elle prit sa voix de petite fille acidulée :
— J’étais venue partouzer avec des copains dans ces ruines et après ils m’ont laissée tomber en emportant mes fringues !
— Partouzer ! s’égosilla le conducteur. Mais quel âge as-tu ?
— Quatorze ans.
— Ben, on peut dire que tu promets.
Marie-Charlotte se gratta le haut de la cuisse pour lui découvrir son pubis où végétait un duvet léger.
L’automobiliste ne pouvait en détacher son regard.
— Vous voulez que je vous pompe le nœud, monsieur ? proposa-t-elle. Je suce mieux qu’une grande, vous savez. Et en plus j’adore ça.
Appâté, l’homme rougit ; sa glotte pointue dansait le long de son cou. Sans mot dire, il recula puis fit avancer sa commerciale sur le terre-plein qui avait dû être jadis le jardinet de la maison.
— Entrons là-dedans, fit-elle, on risquera pas d’être vus.
Elle pénétra la première dans la masure et émit un léger sifflement entre ses dents afin d’alerter ses compagnons couchés dans la pièce du fond, unique partie où subsistait encore un plafond.
L’homme racolé la suivit. Ce n’était pas la première fois que Marie-Charlotte se livrait à ce genre de sport.
— Tu vas voir comme c’est bon, une bonne pipe, le matin, promit-elle. Tu veux que je te caresse un peu avant de te commencer ?
Il accepta et dégaina un sexe de foutriquet, vilainement pointu, arqué et grenu.
Elle s’en empara et lui prodigua des attouchements maladroits.
— C’est bon ? s’inquiéta-t-elle.
L’autre émit un début de râle affirmatif. Il reçut au même moment un formidable coup de poing dans le dos de la part de Hans et en perdit le souffle.
— Ciel ! mon amant ! s’écria Marie-Charlotte.
Francky venait de surgir à son tour, les yeux gonflés de sommeil. Son couteau parut lui jaillir des mains. Il s’approcha de l’automobiliste et redressa son sexe déjà inerte du tranchant de sa lame.
— C’est avec ce vilain machin que tu violes les jeunes filles de bonne famille ? articula l’Asiate.
— Mais je ne l’ai pas touchée ! protesta le malheureux conducteur, pris dans un traquenard cauchemardesque.
— Ah ! vraiment ! Tu as vu dans quel état elle est ? Chez nous, tu sais ce qu’on fait aux violeurs ? On leur tranche la queue et on la leur enfonce dans la bouche !
Il y eut un silence ; le malheureux baissait la tête pour regarder son sexe. Le poids de sa verge sur le tranchant aigu du couteau entamait ses œuvres vives et des gouttelettes de sang perlaient sur la lame grise.
— Tu me la rachètes combien ? demanda Francky.
— Quoi donc ?
— Ben, ta queue ?
— Je ne sais pas, balbutia l’automobiliste d’une voix expirante.
— Tu as combien dans ton portefeuille ?
— Je… ne sais pas.
— T’as de la chance d’ignorer ce que tu possèdes, mec. C’est bon signe !
L’Asiate passa une main preste dans le veston de sa victime pour subtiliser le portefeuille qu’il lança ensuite à Hans.
— Compte !
L’Allemand examina les compartiments de cuir et trouva l’argent dans la poche centrale.
— Deux mille six ! annonça-t-il.
— Ben, t’es riche, bout d’homme ! ricana Francky.
— Cet argent n’est pas à moi ! pleurnicha le pauvre type.
— Évidemment qu’il n’est pas à toi puisqu’il est à nous. On lui laisse sa bite pour deux mille six, grand ?
— Elle vaut pas plus, fit Hans, sérieux.
Francky fit sautiller le pénis avec son couteau, ce qui accrut le saignement.
— T’as raison, c’est de la petite pine de cocu, ça. La gonzesse endormie qui chope ça dans les miches, elle se réveille même pas. Fais-nous un petit polaroïd de son zizi, Marie-Cha, en souvenir. Plutôt, c’est le Chleuh qui va le faire et toi tu turluteras notre pote pendant ce temps ; s’il fait du suif on enverra la photo à sa femme.
Un instant plus tard, ils libérèrent leur souffre-douleur qui partit sans dire un mot.
— Ton histoire de bite coupée, ça m’inspire, fit Marie-Charlotte, rêveuse. Quand on lancera notre grande opération chez mon cousin, on coupera la queue de son Arbi et on la lui fourrera dans la bouche avec du sparadrap par-dessus. Ça va être un dégagement du tonnerre, je vous promets. Quelque chose qui restera dans les annales. Mais faut pas se presser. Faut tout préparer minutieusement, comme les Japs ont préparé Pearl Harbor. Je mouille rien que d’y penser !
L’hôtel Richemond de Genève avait dressé dans le parc une magnifique tente à rayures bleues et blanches d’une capacité de trois cents personnes, tapissée de moquette, climatisée, équipée de cuisines et de sanitaires. Des lustres de style vénitien l’illuminaient. Une magnifique décoration florale achevait d’en faire un décor hollywoodien (un Hollywood frappé de bon goût !). Des guirlandes d’ampoules festonnaient autour de ce « Camp du Drap d’or » moderne et constituaient une allée de lumière entre le portail et l’entrée de la tente.
Le nappage saumon clair, les chandeliers à quatre branches posés sur chaque table, les dosserets de velours bleu des sièges ajoutaient à ce raffinement. Sur une petite estrade, un quatuor à cordes répandait sur l’assemblée une musique noble qui endiguait le brouhaha né de toute concentration d’individus, fussent-ils du meilleur monde.
Les cartons d’invitation précisant : cravate noire, robe longue, l’assemblée, à de rares exceptions près, avait grande allure. À peine si se signalaient, çà et là, quelques réfractaires (artistes ou journalistes) délibérément vêtus de vestons ordinaires, voire de blousons. À chaque extrémité de la tente on avait dressé des buffets dignes de Lucullus. Le champagne coulait à flots, versé par des serveurs en habit à la française.
Élodie Steven surveillait l’ordonnancement de la soirée d’un œil infaillible. Elle portait une robe de chez Scherrer, bleu nuit, qui mettait sa blondeur en valeur. Elle attendait que les gens ayant accepté l’invitation fussent à peu près tous arrivés pour s’adresser à eux.
Jusqu’alors, contrairement à l’usage, seuls le duc Groloff et son épouse recevaient les invités. Le vieillard portait un uniforme blanc et or, plus chargé de décorations que ceux de feu le maréchal Goering. Il serrait les mains des hommes, s’inclinait sur celle des dames, prononçait une phrase alambiquée à l’adresse des hautes personnalités dont la vigilante Élodie lui soufflait le nom et la fonction.
Le texte de l’invitation indiquait que la réception était organisée par Son Altesse Gertrude, princesse de Montégrin. Groloff murmurait aux hôtes de marque que, compte tenu de son grand âge, l’hôtesse ne pouvait accueillir tous ses invités, mais qu’elle apparaîtrait un peu plus tard.
Élodie Steven retroussa le bas de sa robe longue pour ne pas s’y prendre les pieds, gravit les trois marches de l’estrade et fit signe aux musiciens de s’interrompre. Il n’est pas meilleure manière d’obtenir le silence de ce genre de soirée qu’en arrêtant la musique. Aussitôt, les conversations cessèrent et les yeux se tournèrent dans sa direction. Beaucoup de gens qui la connaissaient l’applaudirent. Elle sourit à la ronde et parla :
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