« Mais en filant par le chemin de derrière, comme j’étais à la fenêtre pour voir ce qu’ils faisaient, la garce m’a crié : « La prochaine fois, on reviendra pour buter le grand ! » Qu’est-ce qu’on va devenir, Doudou ? Si je vais aux flics, et qu’on l’arrête, elle nous filera l’histoire du taxi sur les endosses, la fumière ! »
Édouard conserva son calme et analysa la situation avec clairvoyance.
— Pour commencer, il faut vous faire soigner, mon lapin. Dites, à l’hôpital d’abord, et éventuellement aux policiers, que vous avez été agressés par des motards inconnus. Je suppose que vous devrez tondre ce qui vous reste de cheveux. Tu achèteras une belle perruque à Najiba avec le fric de la caisse. Après quoi, tâche d’effacer les inscriptions sur les voitures ; on remplacera les pare-brise plus tard. Boucle le garage et mets un écriteau sur la porte : « Fermé pour cause de vacances. » Je viendrai cette semaine et nous aviserons. En attendant, retournez chez vos parents, mais pour l’amour de Dieu, reste calme. Tu es un homme, Banane, alors montre-le !
Il sentait l’autre rasséréné par son discours et la fermeté de sa voix.
— O.K. ! O.K. ! faisait le jeune Arabe.
— Je suis navré pour Najiba, qui décidément vit une sale période, reprit Édouard. J’essaierai de vous compenser ces misères, petit gars.
— Un jour elle te butera ! prophétisa Selim. Je le sens !
— Eh bien ! elle me butera ! Mourir d’elle ou du choléra… Tu as vu ma mère, ces derniers temps ?
— Pas plus tard qu’hier, elle est passée avec son Rital dire bonjour ; le pied ! T’aurais cru une jeune mariée.
Il semblait ragaillardi par le coup de téléphone au chef. Il demanda :
— Et toi ?
— Moi, ça va, répondit Édouard.
— Qu’est-ce que tu fais ?
Le prince se regarda dans un miroir ancien au cadre brisé que Lola avait récupéré au grenier et placé à l’office. Il s’y vit dans son bel uniforme bleu ciel et noir.
— Ce que je fais ? répéta-t-il, comme s’interrogeant soi-même. Le con, Selim, le con. Mais j’aime.
* * *
Ce fut un grand festin et une belle journée.
Le déjeuner commença par du foie gras de Girardet, arrosé d’un Impérial de Château d’Yquem (le seul vin auquel touchât la princesse Gertrude). Il fut suivi d’un saumon en belle vue, servi avec le meilleur vin blanc helvétique qui est l’ovaille d’Yvorne ; puis par un filet de bœuf en croûte, sauce aux truffes, qu’accompagnait un Gruaud-Larose 78. Les invités qui vivaient plutôt chichement, ayant dû quitter le Montégrin précipitamment, sans armes et sans bagages, firent honneur au repas. Après le dessert, composé de glaces et de fruits exotiques, les pommettes rougeoyaient, les élocutions étaient pâteuses et l’on proférait des mots indéfectibles. L’élite montégrinoise se retira en fin d’après-midi, gavée de bonne chère et éblouie par la prestation d’Édouard I erqui s’était prodigué sans compter.
Quand le dernier invité fut parti, Gertrude ouvrit les bras à Édouard et le pressa contre son cœur.
— Mon enfant, je te dois l’un des plus beaux jours de mon existence. En te regardant agir, en t’écoutant, je croyais voir et entendre mon cher Otton. Tu as sa fougue, son courage, sa force convaincante. Il aurait pu quitter le palais de Tokor avant l’arrivée des soi-disant patriotes qui l’ont massacré, mais parce qu’il était le prince régnant, il est resté, tel un commandant de bateau qui accepte de couler avec son bâtiment. Toi, tu es de la race de ceux qui restent plus tard que le dernier moment. Je suis fière de toi.
Elle lui donna un baiser sur la bouche. Ses minces lèvres flétries mais dures s’imprimèrent sur les siennes tel un sceau.
— Maintenant, va remercier miss Margaret dont le rôle, pour effacé qu’il fût, a été déterminant. C’est une fille en or, un autre don du ciel pour moi.
* * *
Tout au long de la réception, Margaret avait été présente, mais avec une telle discrétion qu’on ne l’avait pas vue. Elle savait se fondre dans le décor, se manifester sans surgir, vigilante, efficace, neutre.
Elle logeait dans l’aile gauche du château, opposée à celle où se trouvait la chambre de Gertrude, ce qui surprenait, les femmes âgées n’ayant pas l’habitude de reléguer loin d’elles leurs dames de compagnie.
Son appartement se composait d’une vaste pièce divisée en deux partie : une alcôve où trônait un lit à baldaquin et un cabinet de travail meublé d’un bureau Mazarin et de classeurs à volets roulants. Elle y passait le temps qu’elle ne consacrait pas à la princesse, mettant à jour les souvenirs que cette dernière égrenait parfois, quand l’humeur l’en prenait, notes éparses toujours relatives à la vie de la cour montégrinoise pendant la dernière guerre.
Édouard n’avait encore jamais franchi le seuil de cette chambre et voilà qu’au moment de frapper, une vague timidité le prenait. S’efforçant, il toqua légèrement une première fois, puis une deuxième, mais personne ne se manifesta. Par acquit de conscience, il tourna le gros loquet de cuivre ; la porte s’ouvrit, docile. Il n’entra pas à l’intérieur, se contentant de passer la tête pour appeler. Dans le mouvement, un subtil jeu de miroirs lui révéla le lit enveloppé de pénombre. Miss Margaret y gisait, en travers, dans un peignoir-éponge jaune, une serviette de bain nouée autour de la tête. Elle dormait profondément, dans une attitude abandonnée de femme terrassée par la fatigue.
Elle avait dû se doucher en rentrant chez elle et n’avait pu résister à l’envie de s’allonger un instant. Le sommeil l’avait figée dans cette gracieuse posture. Édouard aurait dû se retirer discrètement ; il entra et referma la porte. Un parfum léger imprégnait la pièce, émanant d’un bouquet confectionné avec des fleurs à demi sauvages du parc.
Sa position l’émut. Elle avait la tête de côté, sa main gauche, fermée en poing, devant sa bouche, le bras droit allongé plus haut que sa tête, les jambes repliées en chien de fusil. Un pan du peignoir s’était retroussé, dévoilant l’une de ses cuisses. Édouard vit qu’elle n’était pas maigre, mais joliment en chair. Son grossier turban contenait mal sa chevelure mouillée ; des mèches blondes, assombries par l’eau de la douche, s’échappaient sur le côté, et le prince, troublé, se mit à évoquer une gravure représentant Charlotte Corday poignardant Marat.
L’instant contenait des émotions capiteuses, telles qu’il n’en avait jamais connu. Il s’approcha du lit à pas de loup, attrapant au passage une chaise en forme de prie-Dieu, recouverte d’un vieux tissu brodé au point de croix, et s’assit à deux mètres de la dormeuse. Il resta immobile, la contemplant comme on contemple l’océan immuable, ou un feu d’âtre, avec un enchantement si plein de sérénité qu’il vous donne l’impression de devenir un être élu. Il admirait la perfection de ses traits, l’exquis fourmillement doré de ses taches de rousseur, la grâce de ses mains légères, s’étonnant de n’avoir pas vu plus tôt que cette femme était jolie.
Posé sur la petite chaise, il s’efforçait de ne pas faire de bruit, respirant à l’économie et bravant l’ankylose. Son admiration ne s’encombrait pas de désir physique. Il venait d’être cueilli à froid par la découverte de Margaret dans cette attitude, cette tenue, cette inconscience, cette pénombre magique du lit, et l’émotion qu’il éprouvait ne trouvait pas d’autres implications pour l’instant.
Il se produisit tout à coup l’inattendu : la frêle chaise qu’il occupait, passablement vermoulue, céda sous son poids, l’un des pieds arrière se brisant net, et il chut lourdement sur le côté.
Читать дальше