Gertrude avait fait venir sa propre manucure au château pour apprêter ses rudes mains travailleuses ravinées par les graisses et les acides. Elles étaient devenues présentables à force d’onguents et de massages. Il les plaçait devant lui, à bout de bras, et ne les reconnaissait plus sous leur pâleur nouvelle. La fille en avait épilé les poils roux, poli les ongles parfaitement ovalisés, longuement pétri les rudes cicatrices nées du travail.
Édouard se tenait assis dans le boudoir-bureau de sa grand-mère, feuilletant le dictionnaire. Depuis son installation ici, il constituait sa principale lecture ; il dévorait les mots voracement, se gavant de vocabulaire comme certains obèses de sucreries.
Le vieux Walter frappa à la porte.
— Je suis prêt, assura Édouard.
Il ouvrit et le vieux domestique eut un haut-le-corps.
— Monseigneur ! s’exclama-t-il, si je m’attendais.
Édouard sourit mystérieusement et adressa un clin d’œil au brave homme.
— Je mets tous les atouts de mon côté, fit-il.
— Pensez-vous que cela en soit un, monseigneur ?
— Si je ne le pensais pas, je ne l’aurais pas fait.
— Mais la princese l’ignore ! En fin de compte, elle vous avait demandé de vous mettre en costume de ville.
— Je tiens à lui en faire la surprise.
Walter, sceptique, n’ajouta pas un mot et le précéda jusqu’au salon.
Suivant les instructions de Gertrude, il ouvrit les portes à deux battants et annonça :
— Son Altesse, le prince Édouard I er!
Puis il s’effaça et alors Édouard pénétra dans la vaste pièce abondamment fleurie. Il se sentait parfaitement calme et détendu, comme si l’Esprit Saint dont lui parlait miss Margaret l’habitait.
En l’apercevant, Gertrude tressaillit. Contrairement à ce qu’elle avait fini par décider, il avait revêtu un uniforme de son défunt père qu’en grand secret il était allé faire adapter à ses mesures chez un petit tailleur italien de Genève que sa manucure lui avait indiqué.
« — C’est pour un bal costumé ? » s’était enquis le petit homme rondouillard et volubile comme un bouvreuil.
Édouard avait acquiescé.
Sanglé dans sa tenue, le prince ressemblait à un acteur de film historique. Quelque chose d’éclatant émanait de lui ; il était beau, à l’aise, à la fois courtois et dominateur, souriant.
Il eut pour l’assemblée un bref signe de tête.
— Chers hôtes, déclara-t-il, je comprends le sentiment ambigu que ma personne vous inspire. Je vous prie de ne pas forcer votre nature et de ne me témoigner que les sentiments que vous éprouvez à mon endroit. Vous êtes en présence d’un fait surprenant, je le sais aussi bien que vous. Peut-être ne me sentez-vous pas votre prince, mais l’essentiel est que je le sente, moi. Je jure devant Dieu que je ne suis pas un aventurier, mais un citoyen de France qui a connu tardivement le secret de ses origines et qui, de ce fait, est devenu montégrinois dans un grand élan ; ma vénérée grand-mère, la princesse Gertrude, a fait ce qu’il fallait pour que s’accomplisse cette étrange naissance.
Il s’avança jusqu’au père chartreux et mit un genou en terre devant lui.
— Vous êtes le très révérend père Francisco Oustrich, dont la vie, je le sais, est un cheminement vers la sainteté. Je vous demanderai, au cours de la journée, de m’entendre en confession, très cher père, mais d’ores et déjà j’implore votre bénédiction.
L’ecclésiastique regarda longuement Édouard et un sourire éclaira sa face grave. Il avança la main, traça un signe de croix sur le front du prince.
« C’est dans la poche ! » exulta celui-ci.
Oustrich se leva et fit se redreser Édouard, puis lui donna l’accolade.
— Je sais que tu es prince, déclara le saint homme, que Dieu te garde et te guide !
Les assistants eurent les larmes aux yeux et applaudirent.
Édouard s’adressa alors à la princesse Ladova :
— Vous êtes la princesse ma tante, fit-il.
Il lui prit la main et s’inclina pour un baisemain avant de poursuivre :
— Je n’ignore rien de votre vie ni de votre talent et ce serait un grand bonheur pour moi que de vous embrasser.
Émue, et salope comme pas deux, elle se pressa contre ce corps vigoureux qui enlaçait si bien.
Il agit de même avec les autres invités, les congratulant par ordre d’importance, les appelant par leur nom sans qu’on les lui eût présentés, évoquant d’une phrase admirative les grandes heures de leur carrière, citant leurs titres ou anciennes fonctions, s’enquérant des membres de leur famille qui ne s’étaient pas joints à eux, bref les séduisant de belle façon.
Gertrude, qui ne s’attendait à rien de tel, se tenait silencieuse, roide de stupéfaction. Au moment où ils sortirent pour le salut aux couleurs, elle s’accrocha au bras d’Édouard et chuchota :
— Tu as été fabuleux, mon cher garçon. Comment savais-tu tant de choses sur ces gens ?
Il lui tapota la main :
— Miss Margaret ne m’enseigne pas que le catéchisme, ma mère. Elle m’a montré des photographies ou m’a décrit les intéressés en me fournissant les renseignements souhaitables à leur propos.
— Ils sont tous sous le charme, souffla-t-elle.
— Eh bien ! voilà qui compensera l’hostilité du prince Ignace !
— Oh ! celui-là, ne m’en reparle plus jamais ; j’espère qu’il aura la fin du roi Farouk, cet affreux jouisseur, mort foudroyé à table, et dont on enveloppa le corps dans la nappe du festin pour l’évacuer !
Lorsque le drapeau du Montégrin monta le long du mât et que la cassette déclenchée par Walter Volante joua l’hymne national, une forte voix de ténor retentit : celle d’Édouard I erqui entonnait à pleins poumons le chant de « son pays » :
— Le jour se lève, Montégrin .
Lève-toi et marche vers ton destin …
Les yeux fixés sur l’oriflamme, Édouard paraissait en extase.
Comme l’office s’achevait, Lola vint dans la chapelle prévenir Édouard qu’on le demandait au téléphone et que c’était urgent. Il s’éclipsa le plus discrètement possible et gagna l’office où l’appareil décroché pendait au bout de son fil. La vétuste installation ne permettait de passer les communications d’un poste à l’autre qu’au prix de savantes manipulations que Lola n’avait jamais pu se fourrer dans la tête.
Il ne doutait pas que ce fût Banane qui l’appelait et c’était bien lui en effet, agité, parlant mi-arabe, mi-français, tant était intense son émotion.
Le prince pressentit une grosse bavure et crut que l’affaire de la traction beige de Salingue prenait de l’ampleur.
— Que se passe-t-il, mon petit Selim ?
La douceur des paroles fit fondre ce dernier en larmes.
— Les salauds, les salauds ! gémit Banane.
— Parle, bon Dieu !
— C’est la saloperie et sa bande.
— Marie-Charlotte ?
En manière de réponse, il eut droit à un sanglot entrecoupé de hurlements. Il préféra attendre que le calme revînt au lieu de l’interroger derechef.
Son silence fut le meilleur des sédatifs. Banane hoqueta comme un moteur noyé avant de retrouver l’usage de la parole :
— Ils sont arrivés tout à l’heure à quatre sur deux motos. J’ai tout de suite reconnu la petite vacherie malgré son casque. Ils sont montés dans le logement à toute pompe pendant qu’on commençait de bouffer. Ils avaient des nerfs de bœufs et nous ont tabassés comme des sauvages. Najiba a le nez cassé, moi les deux pommettes éclatées.
« Quand on a été complètement groggy, ils nous ont tondu la moitié de la tête ; la moitié, t’entends, mec ? On est méconnaissables, ma frangine et moi ; on n’ose pas se montrer. Après quoi, ils sont descendus dans les boxes et ont tagué quatre des bagnoles à la bombe fluo. Tu sais ce qu’ils ont écrit en grand, sur les portières ? « Assassin ! » Ils ont fracassé les pare-brise. Si ces salauds n’ont pas saccagé toutes les tires, c’est parce qu’ils ont été dérangés dans leur massacre par l’arrivée de la poste.
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