Édouard stoppa la musique en appuyant du pied sur la touche d’arrêt. Rosine baissa les yeux, l’aperçut et poussa un cri de joie.
Elle plongea son pinceau dans le seau accroché à l’escabeau avant de sauter dans les bras d’Édouard.
— Te revoilà enfin, salaud de prince ! s’écria la forte femme en l’embrassant avec fougue.
— Dis donc, il y a du changement ! fit-il en montrant la cuvette dont le tour noircissait sur une largeur d’environ quatre mètres. Pourquoi fais-tu une route circulaire ?
— Secret ! pouffa Rosine.
Elle montrait l’enjouement mutin d’une gamine.
— Tu vas construire quelque chose au centre ?
— Mystère !
— Tu as une vraie tête de bourrique, m’man ! Dis-moi, ça doit coûter chérot, ces travaux d’Hercule ?
— Je tire les prix au max, je pleure misère, je fais du charme, et puis les temps sont durs, et les entreprises préfèrent tourner avec un bénef avoisinant zéro plutôt que de payer leurs zouaves à se les rouler. En outre, tu sais quoi ? J’ai eu la divine surprise avec mémé : figure-toi qu’elle avait du fric de côté, la cachottière. Deux cent cinquante mille balles en bons du trésor au fond de sa vieille valdingue. C’est beau le communisme !
— Même les communistes aiment laisser un héritage à leurs enfants, déclara Édouard. C’est dans le tempérament français ! Pourquoi ces deux nouveaux wagons, tu comptes créer une colonie de vacances ?
— Le moment venu, j’aurai besoin de vestiaires, répondit Rosine.
Elle se mordit les lèvres ; la phrase lui avait échappé et pouvait fournir une indication à propos de son fameux secret.
Effectivement, Édouard la releva :
— Des vestiaires, donc tu auras du monde qui utilisera ton barnum !
Il s’avança au bord de la cuvette, examinant sa configuration pour chercher à deviner sa destination finale, mais il eut beau mettre sa cervelle en torche, il ne trouva aucune explication satisfaisante.
Ses réflexions l’amenèrent à évoquer le chauffeur de taxi mort que Marie-Charlotte prétendait avoir inhumé dans le chantier. Si elle ne mentait pas, à quel endroit pouvait bien gésir le corps ? Il balayait l’étendue du regard sans parvenir à se faire une opinion. L’homme reposait quelque part dans la vaste cuvette, sous des tonnes de terre. Le retrouverait-on un jour ? Oui, si la sale petite garce parlait. Capable de tout et du pire, elle se mettrait à l’accuser, un jour de dinguerie, ou à accuser Banane du crime. N’avait-elle pas, avec ceux de sa bande, écrit le mot « assassin » à la bombe fluo sur ses voitures ?
Il chassa ces pensées pour revenir à Rosine.
— Et toi, le monarque, ça boume ? demanda-t-elle en riant.
— Fabuleusement. À ce propos, il va falloir que tu m’accompagnes en Suisse pendant quelques jours, la princesse a besoin de toi.
Il lui fit un bref résumé des semaines qui venaient de s’écouler et des projets qu’on formait à la cour le concernant.
Ce conte de fées plongea Rosine dans l’incrédulité.
— La vieille veut une reconnaissance en paternité ! Mais ce n’est pas possible ! Une femme d’une telle rigueur, si à cheval sur les principes, si intraitable dès qu’on touche à son putain de trône !
— Justement : il est vide, son trône, ma chérie, et il n’y a rien de plus con qu’un trône vide. Depuis vingt ans qu’elle pleure son fils bien-aimé, elle s’est déshydratée. Elle a coûte que coûte besoin d’un prince et d’un enfant à aimer. Il ne fait aucun doute que je sois celui de Sigismond. On se ressemble à crier, Otton, Sigismond et moi ! Leur vieux religieux, leurs anciens ministres, tout leur saint bidule sont prosternés devant moi. Comprends, Rosine, que JE SUIS LE PRINCE DU MONTÉGRIN. Il ne reste qu’à me légitimer. Alors, laisse tomber tes pinceaux et fais ta valise.
— Mais je vais pas me rendre au château comme ça, j’ai rien à me foutre sur le cul.
— On va aller à Paris t’acheter des harnais. C’est moi qui régale. Je te veux époustouflante, m’man. N’oublie pas que tu es la mère d’un prince !
* * *
Pendant qu’elle arrêtait ses dispositions, Édouard se mit à la recherche de Selim et de Najiba. Comme il l’avait enjoint au garçon, son garage était fermé, avec l’écriteau convenu punaisé dans le montant du volet.
Il le contourna pour aller voir ses chères voitures dans les hangars. Banane les avait récupérées, mais malgré ses efforts, des traînées de couleur rouge subsistaient encore çà et là sur les portières, les pare-brise saccagés ressemblaient à des trous d’ombre. Le môme avait nettoyé les bris de verre, passé l’aspirateur. Il allait falloir du temps pour faire fabriquer de nouvelles vitres. Le prince considéra son écurie mutilée avec mélancolie. Ce qui l’attristait le plus, c’était moins les dommages qu’on y avait causés que l’espèce de morne indifférence dans laquelle le laissait ce vandalisme. À contempler ces animaux mécaniques dans leur écurie, il mesurait combien son existence venait de changer. Désormais, il appartenait à un autre monde, et sa passion ancienne devenait vestige.
Chez les Larabi, la mère confectionnait un ragoût fortement épicé dont l’odeur lui souleva le cœur.
Elle se jeta sur Édouard en l’invectivant en arabe, utilisant toutefois quelques mots français qui donnaient une signification à sa fureur. Elle lui reprochait d’avoir le mauvais œil et de mettre sa fille en danger. Il lui faisait perdre l’esprit. Najiba ne voulait plus travailler, ne parlait que de lui, se faisait agresser par des gens mauvais à cause de lui et finirait par mourir, toujours à cause de lui. Sa mère avait lu le présage dans une tête de poulet décapité. Édouard essaya, mais en pure perte, de la calmer. Il voulut savoir où étaient les enfants de la mégère, mais n’obtint qu’un regain de vociférations et battit en retraite.
Au pied de l’immeuble, il se heurta à Banane qu’il eut du mal à reconnaître car il avait la boule rasée à zéro et une pommette à ce point proéminente qu’elle rendait son joli visage asymétrique.
En le voyant dans cet état, son cœur se serra et il sentit peser sur lui la responsabilité dont le grevait la mère.
— Mon pauvre lapin, mon pauvre lapin !
Il le tenait par le cou, pressant contre sa joue la tête râpeuse du garçon.
— Je suis vachement joyce de te revoir, assura Selim. Ça te botte, la vie de château ?
— C’est pas facile, éluda Blanvin. Où est ta sœur ?
— Elle est retournée à l’hosto ; ces fumiers l’ont complètement traumatisée et elle a peur de tout, maintenant. On lui administre des antidépresseurs à haute dose. Tu sais que, personnellement, je ne vis plus non plus. « Elle » reviendra, Doudou, et y aura des malheurs. C’est un fauve en liberté, cette fille. Un fauve qui serait fou, tu comprends ? Si on ne l’enferme pas d’urgence, elle tuera d’autres gens, à commencer par toi : c’est son idée fixe.
Édouard haussa les épaules.
— Allons voir Najiba, décida-t-il.
— Qu’est-ce qu’on fait pour le garage ?
— Rien pour l’instant ; on le laisse bouclé.
— On a deux tires en réparation : la 15 blanche d’un toubib de Nanterre, et la décapotable du grainetier.
— J’aviserai, il n’y a pas le feu au lac.
* * *
Najiba somnolait. À cause de sa tête également rasée, elle ressemblait à un petit garçon. Sa perruque débordait du tiroir de la table de nuit métallique resté entrouvert. Elle portait sur son beau visage les traces du tabassage qu’elle avait subi. À sa vue, Édouard crispa ses poings. S’il avait eu les voyous à sa portée, il les aurait démolis. La jeune fille ouvrit les yeux à son approche.
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