— Bonjour, ma chérie, fit Édouard en prenant place sur le bord du lit.
Comme lors de sa visite consécutive à l’accident de vélomoteur, elle lui prit la main et la porta à ses lèvres. Ensuite, elle la fit glisser le long de sa joue et la tint plaquée contre sa tempe.
— Je ne la laisserai pas te faire du mal, assura-t-elle.
— Ne t’inquiète pas, les moustiques on les écrase avant qu’ils ne vous piquent.
— Elle vient avec des sales types.
— Les sales types aussi, ça s’écrase.
— Tu es rentré pour de bon ?
— Non, pas encore.
— Alors quand ?
Le mot « jamais » lui vint.
— Plus tard, promit-il.
Elle resta un moment pétrifiée, puis elle eut une crise de nerfs et se mit à hurler à tue-tête.
Des infirmières accoururent, qui lui firent rapidement une piqûre. Elle cessa bientôt de s’agiter. Édouard repartit avec le poids du monde sur le dos.
* * *
Nine cousait à la lumière d’un abat-jour à poulie qu’elle avait descendu au niveau de sa vieille Singer. La venue inopinée d’Édouard la fit interrompre son travail.
— Oh ! c’est toi, cousin ! s’écria-t-elle, ravie.
Elle l’admirait et rougissait quand ils se rencontraient ; Blanvin représentait pour elle l’idéal masculin : il était fort et ressemblait à Albert Préjean (d’après elle), gloire d’avant-guerre que sa mère vénérait et dont elle lui avait transmis le culte. Sa chambre ne comportait pas moins de huit photographies de l’acteur.
Ils échangèrent un bref baiser familial.
— C’est gentil de passer me dire bonjour, assura Nine.
— Marie-Charlotte n’est pas ici ?
Elle prit une mine éplorée ; sa mauvaise graisse grisâtre remodelait son visage, en accentuait la tragique insignifiance.
— Oh ! elle, je ne la vois plus beaucoup. Elle traîne avec une équipe de gars plus vieux qu’elle et je m’attends toujours à du vilain.
— Tu sais qu’elle est mineure et que tu es responsable d’elle ?
Elle haussa ses pauvres épaules molles.
— Évidemment, mais que puis-je faire ? La garder près de moi est impossible. Je ne peux tout de même pas la faire mettre en maison de correction : elle n’a encore rien fait de très méchant.
« Non, songea Édouard : elle a simplement assassiné deux personnes. »
— Tu as une idée de l’endroit où je pourrais la trouver ?
— Elle passe beaucoup de temps à La Fanfare , une sorte de brasserie pleine d’appareils pour jouer, à la porte de Clignancourt.
— Et sinon ?
Nine eut un geste d’ignorance.
— Pourquoi la cherches-tu, Édouard ? Tu as quelque chose à lui reprocher ?
— Pas vraiment, mais j’aimerais avoir une discussion entre quatre z’yeux, avec elle.
— Si tu la retrouves, secoue-lui les puces, et explique-lui qu’elle pourrait me ménager un peu. Je me saigne pour vivoter, je suis seule, sans compagnon. Le dernier ami que j’ai eu, elle lui a fait tellement de crasses qu’il n’a pas pu y tenir et qu’il a pris ses cliques et ses claques.
Il la laissa se lamenter un moment encore, posa trois billets de cent francs sur la table, qu’elle fit mine de ne pas voir afin de couper court aux remerciements gênants, et il repartit.
Sa chemise lui collait au corps. L’air immobile se faisait irrespirable en ce milieu d’après-midi. Il regrettait la Suisse, l’air doux du lac, les cygnes qui défilaient majestueusement dans l’échancrure des frondaisons. La vie suave du château lui manquait. Il en aimait le solennel silence. Sa grand-mère l’emmenait de plus en plus dans la chapelle attenant à la demeure. Elle ne comportait qu’une douzaine de prie-Dieu devant l’ébauche d’autel confectionné avec de vieilles boiseries Louis XV. Les quatre vitraux très sombres dénaturaient la lumière et même en plein jour, même au soleil, un clair-obscur apaisant rendait ce lieu propice au recueillement.
Gertrude aimait à prier à haute voix, avec son petit-fils. Il remarquait que c’était à cette occasion seulement qu’elle retrouvait son accent étranger. Ces moments d’élévation, loin de lui être un pensum, lui plaisaient.
Depuis la fête nationale, presque chaque nuit il allait gratter à la porte de miss Margaret. Elle ne lui ouvrait pas, mais l’huis n’étant pas entièrement fermé, il lui suffisait de le pousser pour pouvoir pénétrer dans la pièce. Il trouvait l’Irlandaise assise dans son fauteuil, toujours vêtue, le buste bien droit contre le haut dossier. Édouard s’approchait, tombait à genoux devant ses jambes serrées et posait le front dessus. Margaret ne bronchait pas. C’était lui qui finissait par lui saisir une main qu’il portait à sa bouche. Il commençait par baisoter la crête des phalanges dures comme des noyaux de cerise, ensuite il séparait les doigts et les plongeait l’un après l’autre dans sa bouche afin de les sucer avec délectation. Il percevait alors le frémissement qui la parcourait.
Au début, elle tentait de retirer sa main, mais le prince tenait bon. Cet acte lui semblait profondément sensuel, comme s’il eût léché son sexe, et le mettait en érection. Il tentait parfois d’aller plus loin, mais elle se cabrait au point de paraître statufiée, et il n’osait enfreindre la limite qu’elle lui imposait. Il repartait comme un voleur, une heure plus tard, en emportant sa faim et marquait de temps à autre une halte dans la chambre de la grosse duchesse Groloff avant de regagner la sienne. Le vieux mari sourd d’Heidi ronflait comme un cocu dans la pièce voisine et les bruits ridicules qu’il émettait stimulaient la vaillance de son prince.
Il trouva sans mal La Fanfare , située à l’angle d’une avenue et d’une rue. Une quantité de motos enchaînées encombraient le trottoir. Les juke-boxes, les billards électriques et la clientèle faisaient un boucan du diable.
Édouard gagna le long comptoir à grand-peine, trouva un créneau et commanda une bière. Il chercha Marie-Charlotte du regard, et quand il la trouva, il constata qu’elle avait ses petits yeux bigleux dardés sur lui.
Il soutint son regard jusqu’à ce qu’elle cille, après quoi il lui fit signe de le rejoindre.
Sans hésiter, elle marcha dans sa direction ; les santiags à hauts talons lui donnaient une foulée élastique. Malgré la chaleur, elle portait un blouson de cuir noir presque entièrement couvert de pin’s et un foulard rouge.
Quand elle se fut approchée, Édouard lança quelques pièces de monnaie sur le rade.
— Sortons ! dit-il.
— Je suis bien, ici !
— Pas moi, répondit sèchement le prince, et il faut que je te parle.
— Je reste !
Il eut un sourire triste, saisit le ceinturon de cuir de la gosse par-derrière, la souleva légèrement et gagna la sortie.
— Francky ! hurla-t-elle de sa voix suraiguë.
Son appel fut perçu à travers le vacarme et un garçon de type asiate, portant une moustache à la Tarass Boulba et les cheveux longs noués en queue-de-cheval, arriva prestement.
— Lâche-la ! gronda-t-il.
— Dehors, c’est promis, riposta Édouard.
L’autre lui plaça une formidable coup de pied dans la cheville droite. Le prince en éprouva un tel mal au cœur qu’il crut à une fracture. Il vit rouge et lança son poing libre dans les testicules de l’Asiatique qui blêmit de souffrance.
— Calmos ! conseilla Blanvin.
L’endroit était à ce point bruyant et surpeuplé que personne ne s’était aperçu de rien.
Édouard sortit en poussant la gosse qui gigotait.
Il l’entraîna en direction d’un petit café modeste qu’on apercevait sur le trottoir d’en face. Les passants s’appliquaient à ne rien voir de la scène, ainsi qu’il est d’usage en cette époque de grande lâcheté.
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