Miss Margaret s’éveilla en sursaut et poussa un cri de frayeur. Édouard tentait de se relever, mais l’une de ses jambes qu’il tenait repliée sous lui au moment de la chute restait bloquée et il dut déployer de grotesques efforts pour s’en libérer. Rouge et confus, il se tenait agenouillé devant le lit et devait paraître si cocasse que, passant outre sa confusion, Margaret éclata de rire.
— Que faisiez-vous là, monseigneur ?
Il sourit à son tour, acheva de se lever et prit place au bord du lit. Vivement, elle en sortit, tenant son peignoir serré du bas et du haut.
— J’étais venu vous remercier, répondit Édouard.
— Me remercier ! Et de quoi ?
— De m’avoir si bien préparé à cette fête qu’elle a été réussie. J’ai frappé, mais vous n’avez pas entendu, alors je me suis permis d’entrer. En vous voyant allongée sur le lit, si divine dans ce peignoir, je n’ai pu résister au plaisir de vous regarder dormir. Je sais que c’est incorrect et je vous en demande pardon ; cela dit, je ne regrette rien : le spectacle en valait la peine.
Elle rougit et détourna les yeux. Elle se tenait gauchement dans la ruelle du lit, ayant pour souci dominant de garder son peignoir fermé.
— Je vais vous faire un aveu, dit le prince. J’ignorais, avant cet instant, que vous fussiez si belle !
Elle amorça un haussement d’épaules sincèrement incrédule.
— Si vous ne me croyez pas, tant mieux ! continua Édouard. Cela prouve votre modestie.
Il exécuta un mouvement de rotation qui l’amena face à elle. Elle voulut partir, mais Édouard allongea la jambe de manière à lui couper le passage.
— Ne jouez pas les biches forcées, je vous en supplie. Ai-je l’air d’un soudard ? Les princes n’ont plus le droit de cuissage, que je sache !
Elle lui consentit un pâle sourire qui traduisait toujours la crainte.
— Asseyez-vous près de moi, miss Margaret.
Comme elle n’obéissait pas, il demanda :
— C’est le lit qui vous effraie ?
Il prit sa main et attira la jeune femme à lui ; alors elle consentit à s’asseoir prudemment, à cinquante centimètres d’Édouard.
— C’est quoi, votre vie ? demanda-t-il.
Comme elle restait silencieuse, il insista :
— Vous ne voulez pas me répondre ?
Margaret hocha la tête.
— Répondre quoi, monseigneur ? Ma vie, c’est votre grand-mère, ce château, ce que j’y fais…
— Il y a longtemps que vous êtes ici ?
— Pour moi, c’est depuis toujours.
— Racontez !
— Mon père était l’organiste officiel du palais et de la cathédrale de Tokor. Après la libération, il est rentré chez lui en Irlande et, au bout de quelques années, a rencontré ma mère qui chantait dans une chorale de Dublin. Je suis née peu après leur mariage. Il continuait de correspondre avec la princesse Gertrude et il lui arrivait même de lui rendre visite et de jouer pour elle à la chapelle.
« En 1972, votre père est mort accidentellement. Votre grand-mère a voulu qu’il vienne tenir les orgues pour la messe d’enterrement. Il est arrivé ici en compagnie de son épouse et de sa fille. J’avais une quinzaine d’années, je crois que j’ai plu à la princesse, malgré son terrible chagrin. Elle avait auprès d’elle une dame du nom de Maléva que, personnellement je n’ai pas trouvée très sympathique, mais à laquelle la princesse Gertrude témoignait beaucoup d’intérêt.
« Peu de temps après les funérailles du prince Sigismond, cette dame Maléva a quitté le château. Je crois que son départ a ajouté encore au désarroi de votre grand-mère, monseigneur. Cette année-là, par une fatalité du destin, mes parents sont morts dans le déraillement d’un train de banlieue. J’ai écrit la nouvelle à la princesse qui, spontanément, m’a proposé de venir habiter Versoix. Je n’en ai plus bougé depuis. »
— Et l’amour ? demanda Édouard.
Elle eut l’air effarée.
— Dois-je penser que, depuis votre venue ici, c’est-à-dire votre adolescence, vous n’avez pas connu d’homme, Margaret ?
Elle secoua la tête.
— Et grand-mère ne s’en est jamais soucié ? insista Édouard.
— Ce n’était pas son problème.
Il la contemplait presque avec commisération. La virginité de cette femme de trente-cinq ans lui semblait constituer une mutilation.
Il s’emporta :
— Mais enfin, vous avez bien dû être tourmentée ? Votre corps ne peut se taire comme vous le faites, lui ! Il réclame ! Il a faim d’amour…
Une pensée lui vint :
— Avez-vous fait des expériences homosexuelles ?
Elle eut une réaction de chaisière offusquée et se signa en gémissant :
— Oh ! mon Dieu !
Puis elle s’écria et ce fut pathétique :
— Monseigneur ! Par pitié, ne me parlez plus de ces choses !
— Au contraire, Margaret, parlons-en ! Vous n’allez pas mourir vierge comme… j’allais dire Jeanne d’Arc, mais vous pensez bien qu’elle ne devait plus l’être, au milieu de tous ses lascars !
Il posa sa main sur son épaule ; elle voulut se dérober, mais il dit vivement : « Non ! » ; alors elle subit la pression de cette dextre puissante sur sa peau.
— Je vais t’embrasser, annonça Édouard.
Elle secoua la tête négativement. Le prince se pencha sur son oreille :
— Tu es superbe, tu es intelligente, il faut bien que tu saches également que tu es une femelle, Margaret.
Il remonta son avant-bras de l’épaule à la tempe de la jeune fille pour, d’une traction, la forcer d’incliner sa tête jusqu’à lui et chercha sa bouche. Il l’effleura doucement de la sienne ; il s’agissait d’une caresse légère. Au bout d’un instant, il cessa son manège afin de la laisser reprendre ses esprits, ses lèvres revinrent à son oreille et il chuchota :
— Rien ne presse, mon ange. Calme-toi. Laisse ta porte ouverte cette nuit, je reviendrai t’embrasser, encore, et encore les nuits qui suivront ; seulement t’embrasser, Margaret, seulement cela. Si un jour nous devons aller plus loin, c’est toi qui me le signifieras.
À nouveau il effleura sa bouche.
— Je veux savourer ton souffle, petite fille. Tu me plais jusqu’au bout du monde.
Il la quitta en tirant sur les basques froissées de son uniforme.
Il avait baissé les vitres avant de sa voiture à cause de la forte chaleur qui régnait ce jour-là sur la région parisienne, et une âcre odeur de goudron brûlant le saisit au nez puis à la gorge, déclenchant chez lui une sorte de crise d’asthme. Il ne pouvait supporter les odeurs chaudes, telles que la friture, les marrons grillés, l’asphalte en fusion ; chaque fois, elles lui causaient une pénible sensation d’étouffement.
Depuis plus de deux mois qu’il avait quitté la contrée, le chantier avait beaucoup changé. La première chose qui le frappa, à distance, ce fut d’apercevoir trois wagons de chemin de fer au lieu d’un seul. Ils constituaient le commencement d’un étrange village, à cause de la formation triangulaire dans laquelle on les avait placés. Entre les trois anciens véhicules s’était constituée une placette, au centre de laquelle on avait créé un rond d’herbe et planté un sapin relativement haut. Le bull avait disparu pour laisser place à une goudronneuse au foyer rougeoyant qui crachait un sang d’encre épais sur le sol meuble. Deux ouvriers arabes s’activaient sous le commandement du vieux Montgauthier, se déplaçaient à reculons en aspergeant les gravillons de goudron fluide.
Juchée sur un escabeau, Rosine, en survêtement sportif bleu à bande rouge, repeignait l’un des wagons en écoutant le vacarme d’un transistor posé entre les pieds du petit escalier portatif. Elle tournait le dos à son fils et ne l’avait pas entendu arriver.
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