Ignace eut un sourire torve.
— Le prince écoute aux portes et entre sans s’annoncer, gouailla-t-il. Dommage qu’il n’ait pas hérité les manières de son père, mais celles de la servante !
Édouard s’approcha de sa grand-mère.
— Madame, dit-il, vous m’avez bien dit de considérer cette maison comme étant la mienne ?
— Tout à fait, cher garçon, répondit Gertrude avec chaleur.
— Merci.
Il fit face à Ignace.
— Monsieur, votre présence ici n’est plus souhaitable, nos gens sont prêts à vous conduire où bon vous semblera.
Il crut entendre la voix d’un autre. Qui donc l’inspirait à cet instant ? Otton ou Sigismond ?
— Misérable palefrenier ! proféra Ignace. Sous-laquais, valetaille !
Édouard le saisit au revers.
— Taille-toi, vieux con, ou je te craque la gueule !
Ignace arracha son veston à l’emprise d’Édouard.
— Mes compliments, monseigneur, articula-t-il en tournant les talons.
Il n’osait regarder sa grand-mère après cet éclat ; quand il se décida enfin, il s’aperçut qu’elle riait, d’un rire éperdu qui la faisait pleurer et la rendait méconnaissable.
— Je vous demande pardon, ma mère, murmura-t-il, je ne sais pas encore allier la colère et la dignité princière.
— Les choses évoluent, assura Gertrude, et le langage des princes doit s’aligner sur celui du peuple s’ils veulent être compris de lui.
— Tout de même, j’y suis allé un peu fort, reconnut-il.
— Je n’ai pas compris à ce que vous lui avez crié, mais j’ai trouvé cela très drôle ; vous voulez bien me répéter ?
— Ce n’est pas convenable, ma mère, et je n’oserais jamais. Ce sont des choses qui vous viennent sous l’emprise de la colère.
— Vous lui avez dit que vous alliez lui croquer la gueule ?
Dans la bouche de la princesse et avec son léger accent d’Europe centrale, les mots prenaient une cocasserie inattendue.
— Pas lui « croquer », lui « craquer » la gueule, ma mère, ce qui équivaut à lui « démolir le portrait ».
Elle repartit dans son fou rire qui la rajeunissait, lui donnait un aspect de jouvencelle innocente.
— Et vous l’avez tutoyé !
— Cela fait partie de la rage. Je mets au défi quiconque de vouvoyer quelqu’un qu’il traite de vieux con.
— Cela veut dire quoi, vieux con, Édouard ?
« Dire, songea le prince, qu’il existe encore des âmes assez innocentes pour ignorer cette injure si galvaudée ! »
— Soyez généreuse, ma mère, ne me contraignez pas à vous traduire des expressions ordurières. Ce n’est pas le prince qui s’est rebiffé, mais le garagiste ; c’est un personnage qu’il me faudra extirper de moi si je veux être digne de vous.
Une fois de plus, son langage fleuri l’épata ; il ne se savait pas riche d’un tel vocabulaire ; chaque fois il avait le sentiment de répéter des phrases qu’on lui soufflait.
— Ce qui me navre, reprit Édouard, c’est de vous avoir brouillée — à jamais sans doute — avec le prince Ignace.
— Tu n’as fait, cher garçon, que réaliser un vœu que je n’osais formuler. J’ai toujours détesté ce pédant, ce viveur, ce pleutre qui a quitté son pays bien avant qu’il ne soit menacé. Depuis la mort de ton pauvre père, il se prend pour l’héritier de la couronne ; il est vrai qu’il le serait sans toi. L’opposition qu’il te marque me stimulerait dans mon dessein s’il en était besoin. J’imagine mal un Montégrin revenu à la monarchie, ayant à sa tête un vieux jouisseur de son espèce ; ce n’est ni dans les casinos, ni dans les alcôves des femmes légères qu’on apprend à gouverner. Qu’il ait été chassé de cette maison, siège de l’ancien régime en exil, par l’authentique prétendant, me comble d’aise.
— Vous vous attendiez à son comportement ?
— À vrai dire, oui. Je voyais mal Ignace s’incliner devant un successeur tombé du ciel.
— Ce qu’il a dit, d’autres le pensent, d’autres le diront, fit remarquer Édouard. Je suis un bâtard.
— Lorsque l’état civil aura établi ton nom véritable, tu n’en seras plus un.
— Fils de soubrette ! ironisa Édouard.
— Là encore, j’ai mon plan ; la fête terminée, va chercher ta mère !
Elle montrait une telle détermination et une telle confiance qu’il en fut galvanisé. Cette diablesse de petite vieille réaliserait son plan envers et contre tout ; envers et contre tous.
* * *
Les dix autres invités se présentèrent le samedi matin comme prévu au programme. Se trouvaient réunis : l’ancien chef de l’armée montégrinoise, le général Abélius Fandor et sa fille, une grande quinquagénaire morose et desséchée, au visage piqueté de points noirs, qui passait pour avoir entretenu des relations incestueuses avec son père, veuf de bonne heure et qu’elle n’avait jamais quitté ; le père Oustrich, ce chartreux exilé qui allait célébrer la messe ; le comte et la comtesse Raménoff, un couple cacochyme qui avait dû fêter depuis belle lurette ses noces de diamant (lui était sourd et son épouse aveugle) ; Stanislas Heinsi, son fils et sa fille (il avait été l’ultime Premier ministre d’Otton) ; la princesse Lodova, sœur cadette du même Otton, une forte femme délurée qui s’adonnait à la peinture, buvait ferme et fumait le cigare comme George Sand ; enfin le comte Wladimir Tchéko, ex-chef du parti conservateur.
La princesse, le duc et la duchesse Groloff accueillirent ce petit monde délabré dans le salon d’apparat qu’on avait fortement fleuri pour la circonstance. Des bouteilles de champagne trempaient dans de larges seaux à glace tandis que des piles de toasts au caviar et au foie gras trônaient sur les dessertes. Vêtu d’un vieil habit de maître d’hôtel, Walter s’affairait pour aider les vieillards les plus séniles à s’installer.
Quand tout le monde fut en place, Gertrude s’avança devant ses invités en demi-cercle. Elle portait ses éternels atours de deuil mais avait accroché un clip à sa robe et un collier de perles à son cou, choses qui ne s’étaient plus produites depuis la fin tragique de Sigismond.
— Mes chers et fidèles amis, attaqua la petite femme, cette fête nationale que nous célébrons aujourd’hui est doublement une fête pour moi. Comme je vous l’ai écrit, le Seigneur m’a accordé la venue d’un petit-fils, unique et providentiel descendant de mon très cher Sigismond. De grâce, ne montrez pas de scepticisme. Si je vous affirme, ce jour, sur la mémoire d’Otton, qu’il est mon petit-fils, c’est qu’il n’y a pas le moindre doute sur ce point.
« Pour des raisons que vous devinerez aisément, notre cousin Ignace a voulu contester cette évidence ; nous l’avons prié de quitter cette maison. Cela dit, Édouard va entrer dans cette pièce. Regardez-le bien et vous verrez à quel point ses traits perpétuent ceux de mon époux et de mon fils ; un jour, si Dieu m’accorde encore un peu de vie, je ferai frapper une médaille sur laquelle seront rassemblés leurs trois profils. Maintenant, du fond de l’âme, je vous dis ma joie de vous voir rassemblés en ce jour béni. Que le Seigneur vous garde en vie pendant encore de longues années, vous qui êtes l’honneur du Montégrin. »
L’assistance applaudit avec chaleur et distinction. On entendit la voix incontrôlée du comte Raménoff qui demandait à sa femme :
— Qu’est-ce qu’elle a dit ?
— Rien, répondit celle-ci.
Cela fit sourire.
— Walter ! appela la princesse Gertrude, allez dire au prince Édouard que nous l’attendons !
Il avait été décidé entre Gertrude et Édouard qu’il attendrait dans le boudoir de la princesse, mais qu’il ne se presserait pas de venir afin de ne pas paraître à la botte. C’était lui le maître dans cette demeure et son bon plaisir devait primer. Elle lui avait demandé de se vêtir de sombre et de mettre une cravate unie, toutes choses qu’il détestait, ayant passé sa vie nu dans une combinaison de mécanicien, et de veiller à ce que sa coiffure soit impeccable.
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