Cette scène paillarde, à la limite du grotesque, fouetta le sang d’Édouard.
— Est-ce bien là un comportement de duchesse ? murmura-t-il, comme se parlant à soi-même.
Le perruquier, dont les oreilles étaient obstruées par les fortes cuisses de Mme Groloff n’entendit pas ; en revanche, sa partenaire eut un sursaut violent qui manqua de lui faire lâcher prise. Elle exécuta une contorsion du buste grâce à laquelle elle put apercevoir l’intrus.
« Seigneur Tout-Puissant ! pensa-t-elle dans sa langue originelle, pourquoi me faites-Vous un coup pareil ! »
Comprenant qu’il se passait quelque chose d’anormal, le coiffeur cessa son plaisant manège et, les babines brillantes, offrit son visage au jour.
En découvrant Édouard dans sa chambre, son premier sentiment fut de fureur. Il l’apostropha d’un peu aimable :
— Qu’est-ce que vous foutez là, vous ?
La répétition du « vous » renforçait l’apostrophe.
Édouard s’abstint de répondre et tourna les talons, poursuivi par les imprécations du coiffeur que la duchesse essayait vainement de calmer. Il marcha d’un bon pas jusqu’au ravissant petit Port Choiseul où un troupeau de voiliers frileux dansaient sur place dans une torpeur mordorée. Il entra au café et se fit servir de la bière. À la table voisine, un homme vêtu en marin marseillais disait des vantardises à des buveurs de rencontre. Édouard pensa qu’ici tout était en paix, cette paix lénifiante mais heureuse de certains lieux de vacances. On allait doucement sur l’été, malgré les sautes d’humeur du temps. La pluie ne durait jamais longtemps, non plus que le soleil. Il existait une immobilité helvétique, grave et douce, qui rassurait ceux d’ailleurs.
Les menaces de France ne le tourmentaient pas ; à peine en était-il préoccupé. Les perspectives d’une vie princière l’intéressaient sans l’amuser vraiment. Il n’éprouvait pas la moindre envie de jouer au prince, mais celle d’en devenir un pour de bon en acquérant le sens de sa fonction. Homme travailleur, il souhaitait se mettre au service de la charge qui lui était si brusquement dévolue. Surtout, ne pas rester oisif comme devait l’être son jeune père. Ne pas tomber dans les facilités ouatées de l’exil. Un confus sentiment de devoir l’habitait. Il allait étudier à mort l’Histoire présente du Montégrin ; peut-être, compte tenu de la poussée libérale, existait-il une possibilité de rétablir la monarchie, là-bas ? Il devait s’y rendre pendant qu’il se nommait encore Blanvin et qu’il jouissait du passeport français. Sonder l’opinion, étudier le comportement du régime en place.
Cette décision l’exalta. Jamais encore il n’avait ressenti semblable enthousiasme.
* * *
C’était un très modeste livre de petit format, à la couverture couleur de papier mâché et au dos de toile noire. Il y manquait des pages et celles qui subsistaient se détachaient en grande partie. Sous des armes épiscopales, on lisait en lettres noires : Catéchisme avec, en sous-titre, À l’usage du Diocèse de Grenoble , puis, plus bas, sous un cul-de-lampe en vrille de vigne, Grenoble, Chez Félix Dardelet, Imp. — Éditeur, 4, Grande-Rue, 4 . L’opuscule sentait le papier jauni, à quoi se mêlait une confuse odeur de lys.
— Émouvant, soupira Édouard.
Il tentait d’imaginer la princesse Gertrude petite fille modèle dans une institution religieuse dauphinoise, en train d’ânonner les répons contenus dans ce livre naufragé. Une enfant sage, probablement, mais résolue à affronter le dur destin qui l’attendait.
Elle avait décidé que miss Margaret lui donnerait ses cours de catéchisme dans la bibliothèque : un lieu fermé où personne ne se rendait. Outre les rayonnages de livres reliés, l’endroit ne comportait qu’un fauteuil, un canapé et un bureau ministre sans grand style. Les volets de l’unique fenêtre demeuraient constamment clos et la pièce s’éclairait d’un faible lustre de trois ampoules aux abat-jour de parchemin constellés de chiures de mouches.
Miss Margaret occupait le fauteuil, s’y tenant très droite et les genoux serrés. Elle portait une robe bleu marine à col blanc de pensionnaire. Une croix d’or pendait à une chaînette entre ses seins discrets. Elle ne se maquillait que d’un nuage de poudre ocre qui atténuait ses taches de rousseur, et d’un imperceptible trait de rouge à lèvres. Sa coiffure tirée en arrière accentuait sa maigreur. Cette femme qui approchait la quarantaine conservait toutes les caractéristiques de l’adolescence ; dans son regard limpide se lisait une timidité excessive, mal contrôlée et proche de l’effroi. La vie l’effrayait ; elle ne devait se sentir sécurisée que dans les cotillons de la petite princesse déchue dont l’énergie la protégeait.
Elle serrait le mince ouvrage entre ses mains fines, prenant garde de contenir les feuillets échappés au brochage.
— Monseigneur, commença Margaret de sa voix flûtée que l’accent britannique rendait irrésistible, les premières pages de ce catéchisme font défaut. C’étaient probablement des pages d’avertissement et de prologue puisqu’il commence par un feuillet intitulé « Première Partie », dans laquelle il est traité « des vérités du salut, ou des vérités qu’il faut croire pour arriver à la vie éternelle ».
— Qu’est-ce que la vie éternelle ? demanda nonchalamment Édouard.
Miss Margaret abaissa le catéchisme pour considérer son élève ; soudain l’ampleur de l’enseignement qu’elle devrait lui prodiguer la terrifia.
— Monseigneur, dit-elle courageusement, que pensez-vous qu’il advienne à un homme mort ?
— Il cesse ! repartit le prince.
Elle parut manquer d’air. Se reprit tant bien que mal :
— Son corps cesse, mais son âme ?
— L’âme est assujettie au corps, assura Édouard. Je les crois indispensables l’un à l’autre, et il me paraît évident que le corps est plus indispensable à l’âme que l’âme au corps.
Margaret se signa.
— Oh ! Monseigneur, vous blasphémez sans vous en rendre compte ; le corps n’est qu’une misérable enveloppe charnelle de l’âme.
Il la considéra en souriant :
— Misérable ou pas, j’aime assez la vôtre, dit-il.
Elle rougit à l’extrême et son regard se vida comme à la suite d’un traumatisme.
— C’est fou ce que vous êtes sensible, nota Édouard, le moindre compliment vous fait défaillir. On dirait que votre seule ambition est de passer inaperçue. Vous y parvenez tant bien que mal et c’est criminel. Le temps passe et ne revient pas. Chaque année qui s’écoule vous arrache un peu plus à la vie véritable qui est celle de l’amour. Lentement, votre corps va se dessécher, des rides creuseront votre beau visage qui pourtant refuse de vieillir, vos seins seront flasques et des dents fausses vous aideront à sourire. J’ai envie de crier au secours à votre place, miss Margaret. Avez-vous déjà aimé un homme, voire une femme ? Répondez-moi franchement !
Elle avait les yeux pleins de larmes et s’abstint de répondre. Il s’avança à l’extrémité du canapé et lui prit la main. Elle la lui retira doucement, avec fermeté.
— Ne m’en veuillez pas de ma franchise, reprit Édouard. Je ne dis pas cela pour vous blesser, mais pour vous alerter ; ce n’est pas quand l’incendie a tout détruit qu’il faut appeler les pompiers. Ce que j’aimerais jouer le Pygmalion avec vous ! Vous savez quoi ? Je vous emmènerais à Paris. Je vous confierais à un institut de beauté qui saurait dénicher votre vrai visage dans ce pêle-mêle de traits harmonieux mais inexploités. Ensuite, je vous entraînerais dans des boutiques de mode afin qu’on vous habille en femme d’aujourd’hui ; et alors j’obtiendrais une miss Margaret toute nouvelle, une miss Margaret qui aurait rattrapé le temps perdu. Non, ma tendre amie, ne pleurez pas et revenons à cette vie éternelle à laquelle vous croyez si fort et qui me tente si peu. Puisqu’il faut que je devienne catholique, je vais jouer le jeu. Entendu, ma chère : à ma mort, mon âme quitte ma dépouille à tire-d’ailes et s’envole. Où va-t-elle, au fait ?
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