La princesse Gertrude se tenait devant le bureau, vêtue d’une robe de chambre de velours noir, garnie de fourrure blanche au col et aux poignets, et portait une sorte de bonnet fanchon blanc qui achevait de donner à sa silhouette un aspect saugrenu.
Édouard s’inclina devant la vieille femme.
— Bonjour, ma mère, murmura-t-il.
Il avait découvert l’emphase et la pratiquait volontiers. Cela devenait une espèce de jeu intime. Ses tournures de phrases, qu’il ajustait de son mieux, paraissaient naturelles à ses interlocuteurs. Précisément, il se grisait de parler dans la vie courante en usant de mots ou d’expressions qu’il n’avait puisés que dans ses lectures.
— Assieds-toi, mon cher enfant.
Il prit place dans le fauteuil le plus proche. Gertrude dans ses atours intimes, était une toute petite bonne femme étincelante d’énergie, une vieille petite fille intraitable.
Elle désigna des paperasses amoncelées sur le bureau.
— Je commence d’ores et déjà les démarches en reconnaissance de paternité posthume. J’ai fait photocopier à de nombreux exemplaires la lettre de Sigismond à Rosine. Je vais avoir besoin d’elle. Demande-lui de venir, munie de tous ses papiers, de ta déclaration de naissance, que sais-je…
— Il serait préférable que j’aille la chercher, assura Édouard. C’est une femme assez fantasque qui se consacre à une tâche de longue haleine et qui trouvera tous les arguments possibles pour différer ce voyage.
— En ce cas, vas-y !
Elle eut tout à coup une expression pathétique.
— Tu reviendras, n’est-ce pas ? Ta décision est formellement prise ?
— Formellement, ma mère.
— J’ai ta parole de prince ?
Son cœur battit plus fort. Il leva la main du serment.
— Parole de prince, ma mère !
On toqua à la porte : Lola venait demander des instructions à propos du déjeuner. Gertrude quitta son bureau pour aller s’entretenir à voix basse avec la cuisinière ; elle n’aimait pas débattre les questions domestiques en présence d’un tiers ; l’affaire ne les concernait qu’elles deux. Édouard examina le somptueux bureau de bois sombre, plein de brillances. Il avisa sur une tablette du meuble un luxueux papier à en-tête frappé de l’écusson princier sous lequel était écrit en belle anglaise gravée « Château de Versoix ». Au bas du feuillet figuraient l’adresse exacte et le téléphone en petits caractères.
Il saisit quelques feuilles de papier, les plia en deux et les coula dans une poche de sa veste.
En apercevant ce papier, une idée lui était venue, qu’il jugeait excellente.
La servante repartit et Gertrude retrouva sa place.
— Le programme que je te propose est le suivant, annonça-t-elle. Dans dix jours, ça va être la fête nationale du Montégrin. Chaque année je donne une réception à laquelle participent d’anciens dignitaires de notre pays, exilés en Suisse, en France et en Italie ; le temps faisant son œuvre, ils ne seront plus guère qu’une douzaine cette année. Je vais te présenter et leur expliquer la situation, sans mentionner que ta mère était domestique. Chacun aura droit à un fac-similé de la lettre de Sigismond et à deux photographies : une de ton père, une de toi où se marque bien votre ressemblance. Ensuite, tu iras chercher ta mère. Nous lancerons alors l’opération « reconnaissance ».
« Dès aujourd’hui, miss Margaret commencera ton enseignement religieux. Pour cela, elle utilisera le vieux catéchisme dans lequel j’ai moi-même appris les rudiments de ma religion. Il date de soixante et quelques années et concernait le diocèse de Grenoble, car je me trouvais pensionnaire dans un établissement catholique de cette ville. Il y manque quelques pages et certaines choses ont été réformées, mais n’importe : j’entends qu’il t’initie, toi, après m’avoir initiée, moi ! Es-tu d’accord ?
— Qu’il en soit fait comme vous le souhaitez, ma mère.
Après le déjeuner, il se rendit au bureau de poste où un fax l’attendait. Banane venait d’adresser la liste de huit tractions avant flanquées de leurs caractéristiques : date de mise en circulation, numéro de châssis, numéro de moteur, etc. Comme il étudiait le document dans un renfoncement du bureau de poste, il vit entrer la duchesse Groloff. Bien qu’elle fût rondouillarde, avec une trogne vernissée comme une pomme de Californie, elle le fit songer à un caniche fraîchement toiletté. Il y avait dans sa personne quelque chose d’allègre, de frétillant. Elle portait un tailleur d’allure germanique, d’un gris violacé, avec col de velours noir, un chemisier blanc, des gants de peau, et elle arborait des bijoux qui eussent davantage convenu pour une soirée au château que pour des courses en ville.
Elle s’engouffra dans une cabine téléphonique, composa un numéro et se mit à parler haut, comme le font la plupart des Suisses alémaniques, l’allemand et ses dérivés étant des langues qui se vocifèrent et semblent avoir été créées pour l’algarade plus que pour la conversation.
Heidi s’exprimait dans son français estropié où il manquait beaucoup d’articles et où peu de verbes se trouvaient convenablement conjugués ; en outre, les liaisons qu’elle risquait étaient inopportunes.
Elle était en communication avec un certain Ernst (qui devait se prénommer Ernest puisqu’elle s’adressait à lui en français). Elle prit une voix roucouleuse pour le qualifier de « Baby fou », puis de « Chouchou », et lui annonça qu’elle venait le rejoindre et qu’elle avait mis une « bédide culotte schwartz » ainsi qu’il le lui avait recommandé. Elle précisa qu’elle le mangerait « tout complètement », feula des baisers à blanc et raccrocha.
Amusé par l’aventure, Édouard se mit à la suivre quand elle quitta la poste. La duchesse Heidi n’alla pas loin. Elle prit la rue de Suisse sur quelques centaines de mètres et entra dans un salon de coiffure dont la raison sociale était « Grâce et Beauté. Ernest Calisson ». Édouard vit une alignée de quatre fauteuils dont trois se trouvaient occupés par des dames en cours de brushing. Sitôt qu’elle eut franchi la porte, la duchesse disparut de sa vue.
Blanvin s’approcha et constata qu’un escalier se trouvait face à l’entrée du salon de coiffure. Une paroi coulissante isolait l’entrée de la boutique. La bonne Heidi venait de prendre directement l’escalier. Le maître capillaire œuvrait, brosse en main, sur la tête d’une septuagénaire décatie. Il confia sa cliente à l’une de ses employées en jupe-culotte extra-courte et monta à l’étage. Il ressemblait, pensa Édouard, à Fausto, l’amant de sa mère ; à croire que ce type d’homme bénéficie d’un fort impact sur les dames guettées par la soixantaine.
L’adultère de la duchesse l’amusa. L’âge canonique et l’aspect cacochyme de Groloff l’expliquaient, mais il est des êtres (et la duchesse en faisait partie) dont on imagine mal les ébats amoureux.
Quelque diable polisson le poussant, il pénétra dans le salon et s’engagea dans l’escalier le plus naturellement du monde. Sur le palier du premier, la porte était entrouverte. Il entendait les gloussements de la dondon lutinée, en provenance d’une pièce proche. Édouard entra résolument. Un bref corridor s’offrit, puis une nouvelle porte. Les gloussements devenaient plaintes.
Capable de toutes les impudences, il actionna le loquet et écarta le battant. Il trouva le spectacle plaisant. La grosse Heidi avait troussé sa jupe jusqu’à la taille. Elle se tenait couchée en travers du lit, les jambes ouvertes. Elle portait des bas tenus par un porte-jarretelles noir, ainsi qu’un slip noir affriolant que le coiffeur tenait écarté le plus possible afin de pouvoir faire minette à la duchesse. En excellent technicien de la chose, le sieur Calisson complétait la félicité de la dame avec son médius et son index joints, auxquels il imprimait ce mouvement de va-et-vient qui est celui de l’amour, même quand il est pratiqué à l’aide de prothèses plus ou moins ingénieuses.
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