Elle s’excitait, elle si calme, et deux taches roses marquaient ses pommettes. L’acceptation d’Édouard, au cimetière, venait de lui communiquer une énergie indomptable, celle qui l’avait animée jusqu’au décès de son fils. Cet homme de trente-deux ans restait à « construire » comme un enfant. Il était homme, il devait devenir prince ; c’était à elle de gérer la métamorphose. Gertrude redevenait mère, à bientôt quatre-vingts ans ; pareille mission équivalait à du bonheur.
Ce soir-là, il écrivit une longue lettre à Rosine dans laquelle il lui dit tout. En lui expliquant les raisons profondes de son choix, il se les expliquait à lui-même. Cela ressemblait à un défi du destin. N’ayant jamais eu de père, il ambitionnait de devenir un véritable fils en accomplissant ce que l’auteur de ses jours n’avait pu faire. Il l’assura de son amour filial, lui annonça qu’elle serait bientôt invitée au château et qu’elle y serait traitée d’égal à égal par la princesse. Il lui conseilla de stopper ses mystérieux travaux (qu’il avait des raisons de redouter) car, promettait-il, sa situation allait changer et il lui paraissait inutile de faire des frais sur un terrain qu’elle quitterait probablement.
Il laissait courir sa plume au rythme de ses sentiments, de son enthousiasme. Il s’apercevait que c’était la première véritable lettre qu’il adressait à Rosine, la chère, la bonne, l’innocente Rosine. Il termina en lui demandant de passer à son garage de temps à autre, pour vérifier si Banane s’en sortait bien.
Il s’endormit très tard dans la nuit, évoquant la tombe de Rachel et celle des motos qu’à sa demande Walter lui avait montrée ; il pensait également à la tombe d’Élie Mazureau, le malheureux chauffeur de taxi estourbi par Marie-Charlotte. Tout venait de la terre et tout y retournait. L’ultime image qu’il eut de cette journée fut la sienne, revêtu d’un uniforme trop juste devant la glace. Un uniforme bleu ciel à parements noirs et bande noire sur le pantalon, épaulettes d’or, décorations tapageuses qui ne devaient avoir de signification que pour un nombre restreint de personnes.
* * *
Chaque matin, Walter hissait les couleurs.
À droite de la grille d’entrée, se dressait un long mât réservé à cet usage. Il faisait monter le drapeau suisse pour commencer, ensuite celui du Montégrin qui représentait six coquilles d’argent sur fond azur, avec écusson en abîme. Autrefois, quand on recevait au château, les invités étrangers avaient droit au pavillon de leur pays d’origine sous les deux premiers. Mais depuis la mort du prince, en 1972, seuls le Suisse et le Montégrin, déchiquetés par les intempéries, continuaient de monter la garde dans le ciel helvétique.
De la fenêtre de sa chambre, Édouard regardait agir le vieil homme. Il avait du mal à haler le filin car ses rhumatismes devenaient un peu plus cruels chaque jour. Visiblement, il devrait bientôt cesser ses activités et prendre une retraite méritée. Il possédait une maisonnette de famille dans le Haut-Adige où il s’en irait mourir en quittant Versoix. Sa femme ibérique était hostile à ce projet et, plus jeune que lui, souhaitait rester en place quelques années encore.
Édouard acheva de se raser et sortit de sa chambre. La sonnerie du téléphone retentissait dans la demeure, ce qui se produisait rarement. Son timbre ne ressemblait pas aux sonneries d’appel habituelles mais faisait plutôt penser à celles des vieux passages à niveau signalant l’arrivée d’un train. Quelqu’un dut décrocher car elle cessa. Édouard attendit à l’orée de l’escalier, convaincu que l’appel lui était destiné. Effectivement, la voix de miss Margaret le héla bientôt.
— C’est pour vous, monseigneur ! lui lança-t-elle depuis le hall avec son adorable accent irlandais.
Il dévala les marches pour prendre le combiné. Leurs doigts se frôlèrent et il lui sourit en s’apercevant qu’elle était jolie.
Banane attendait en se raclant la gorge.
— Oh ! c’est toi, Selim ! fit Édouard. Quel bon vent ?
— Un vent d’orage, répondit l’Arabe. Y a du caca qui se prépare, grand.
— Ah oui ? haleta Édouard qui pensa immédiatement au mort du chantier.
Le jeune homme comprit sa pensée.
— Non, non, pas ce que tu crois. Il s’agit de la bagnole beige que tu as achetée à Salingue. Cette tire a été volée dans un musée privé. Salingue s’est fait serrer et, en parfait salaud qu’il est, a balancé le nom de ses acheteurs. Deux perdreaux se sont amenés à l’improvise.
— Improviste ! rectifia Édouard.
— D’accord, à l’improviste. Ils ont exploré le garage, découvert la six beige et ils exigent les factures de toutes les autres ! Qu’en penses-tu ?
— Faut voir, éluda le prince.
— Tâche de voir vite car ils vont te convoquer incessamment. J’ai dit que tu te trouvais dans une maison de repos en Suisse et que j’ignorais ta date de retour.
— Tu as bien fait.
— Qu’est-ce que tu penses faire, Doudou ?
— Réfléchir. C’est nouveau, ça me tombe sur la tronche au débotté.
— Tu as des factures à leur montrer ?
— Et toi ? ricana Édouard.
— Tu te marres, mais c’est moi qui suis en première ligne.
Blanvin détesta la réplique : elle trahissait la peur. Qu’en serait-il si un jour Banane devait répondre à propos du cadavre d’Élie Mazureau ?
— Dresse la liste de toutes les voitures que j’ai en stock, avec leurs caractéristiques, et faxe-la-moi au bureau de poste de Versoix, canton de Genève. Et surtout conserve ton calme, môme !
— Tu comprends : je pense… au reste, plaida Banane. Cette affaire de bagnole, ça peut être la maille qui file.
— Une maille qui file n’a jamais mis un type à poil ! Allons, l’Arbi, ressaisis-toi, sinon je te reprends l’Algérie. Comment va Najiba ?
— Elle t’aime ! On ne parle que de toi, ici. Elle t’attend.
Il perçut le rire retrouvé de Banane.
— Son accident lui a fait oublier que tu es un salaud de roumi, ajouta le beur ; mais si jamais tu la déshonores, mon vieux te coupera les couilles. Cruel dilemme, hein ?
— Aucun problème n’est insoluble, répondit Édouard.
Il découvrait avec surprise que la petite sauvageonne ne l’inspirait plus. Il l’aimait en fille farouche murée dans sa race, mais l’élan amoureux qui la jetait dans ses bras depuis son traumatisme l’incommodait. Il pensait que s’il y cédait, il aurait peur ensuite qu’elle se réveille et le lui fasse payer.
Édouard assura Banane qu’il ne devait pas s’inquiéter et qu’il réglerait cette affaire avant longtemps, prit les coordonnées de l’inspecteur et raccrocha.
Dans ce château, il se sentait protégé et redoutait peu la menace de recel pesant sur lui. Il imaginait que le commerce d’automobiles vieilles de cinquante ans et plus échappe aux lois courantes. Ce sont des reliques d’amateur qui se vendent entre amateurs.
Comme il réfléchissait, Walter vint le prévenir que Mme la princesse le priait dans sa chambre. Il ne s’y était encore jamais rendu. Cet endroit était secret, privé. Seules Lola et miss Margaret y pénétraient.
Il frappa doucement contre la lourde porte moulurée. Gertrude lui cria d’entrer, ce qu’il fit avec un sentiment de grande timidité, impressionné par l’ampleur du décor. Chambre royale, en vérité. Le lit à baldaquin trônait sur une estrade garnie de velours rouge et comportant deux marches. Des rideaux de moire, également rouge, le fermaient, et une couronne de bois doré le sommait. Le reste de la pièce comprenait une immense armoire peinte, suisse ou autrichienne probablement, aux motifs champêtres, un bureau de style Louis XIII, une coiffeuse en forme de haricot aux glaces mitées, et différents fauteuils assez lourds qui lui rappelèrent celui de la pauvre Rachel qu’on sortait du wagon pour lui permettre de prendre l’air.
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