— C’est curieux, ce goût des Skobos pour la mécanique, fit-elle. Ils possédaient des joyaux exceptionnels, mais ils les auraient échangés contre un moteur.
— Il n’y a pas que les princes que cela passionne, assura Édouard. Imaginez qu’un moteur est semblable à une vie ; une vie dont on peut obtenir un rendement optimal, ce qu’aucun médecin ne parvient à faire avec un corps humain !
— Ton grand-père me tenait à peu près le même langage, dit-elle.
Il risqua une question qui le tenaillait depuis son arrivée :
— Mon père était féru de motocyclettes ?
— Hélas ! soupira Gertrude.
— Il possédait, paraît-il, des Harley-Davidson. Je ne les ai pas vues dans les dépendances du château.
— Parce que je les ai fait enterrer, assura-t-elle d’un ton tranquille.
Édouard bondit :
— Vous avez fait enterrer ses motos ?
— Elles l’avaient tué et je ne voulais pas qu’elles en fassent périr d’autres.
— Quel dommage !
— La mort de Sigismond en fut un bien plus grand, Édouard.
Il songea qu’elle devait farouchement haïr ces monstres qui lui avaient pris son seul fils.
— Il en possédait quatre, m’a-t-on dit ?
— Moins celle qui est morte avec lui.
— Trois Harley-Davidson enfouies dans la terre ! fit-il à voix haute, comme pour bien se pénétrer d’un tel désastre. C’est Walter qui les a enterrées ?
— Non : je voulais qu’on les ensevelît profondément : j’ai commandé une pelleteuse.
Il n’osa imaginer à quoi ressemblaient ces joyaux de la mécanique au bout de vingt ans d’inhumation. Le mot de pelleteuse venait d’aviver ses souvenirs du chantier. Là-bas, ce n’était pas une motocyclette que Marie-Charlotte avait enterrée, mais un homme ! Qu’adviendrait-il à Rosine si on découvrait le chauffeur de taxi ? Et on le découvrirait fatalement car la jeune folle devait raconter son exploit à tous les chenapans qu’elle rencontrait.
Elle lui faisait horreur, mais il ne lui en voulait pas. Ses forfaits dépassaient toute mesure, toute logique. Il l’imaginait assassinant mémé « à coups de chien », petite furie emportée par son besoin homicide. Il se disait qu’un être dans cet état devrait être enfermé à jamais, ou même « endormi » peut-être ? L’euthanasie est-elle envisageable pour un cas pareil ? Marie-Charlotte, pétrie d’une noire malfaisance, assouvirait de plus en plus son instinct de mort, à présent qu’elle avait franchi la ligne. Pour elle, tuer deviendrait facile, voire banal. La manière dont elle avait fait basculer Banane du pont le prouvait.
— À quoi songes-tu, mon fils ? demanda Gertrude, inquiète.
— Nos pensées vont trop vite pour être racontables, déclara Édouard.
Il porta la main de la princesse à ses lèvres. Il adorait baiser le bout de ses doigts froids ; un élan instinctif l’invitait à la réchauffer. Il devinait ce qu’il s’était mis à représenter pour elle : une justification de sa vieillesse.
Ils parvinrent au cimetière dans un pépiement d’oiseaux. Le soleil flottait sur le lac immobile dont la côte française se diluait dans des vapeurs légères.
Elle marchait vers « sa » tombe d’un pas déterminé, menue et courageuse, indomptable dans ses vêtements noirs. Ses cheveux blancs moussaient sous sa résille. Ses souliers sans talons (des chaussures qui ne trichaient pas) claquaient sur le sol. Un parfum de fleurs fanées et de miel se mêlait à celui de Gertrude, tout aussi désenchanté.
Elle s’arrêta devant une tombe de marbre noir sans fioritures ni sculptures sur laquelle de larges caractères dorés annonçaient :
SIGISMOND II
Prince de Montégrin
1937–1972
Sous l’inscription, une photographie sépia incrustée dans le marbre, montrait le prince en uniforme clair à épaulettes. Édouard fut frappé par leur ressemblance, davantage marquée sur ce portrait que sur les autres.
Sigismond fixait l’objectif d’un air à la fois méfiant et de défi. On lisait dans ses yeux l’ennui et la provocation, et peut-être aussi (mais il fallait bien sonder ce regard) un vague effroi mal surmonté.
— Il était beau, n’est-ce pas ? demanda Gertrude.
— Très beau.
— Un peu Werther, un peu l’Aiglon, ajouta Gertrude.
Tout à coup, elle tourna le dos au caveau de façon à s’interposer entre lui et Édouard.
— Je t’ai amené ici pour te poser une question, garçon. Celui dont la dépouille gît dans cette tombe aura-t-il été le dernier des Skobos ?
Il parut accablé par la question et se voûta instinctivement. Il ferma les yeux et une image se constitua dans le noir : elle représentait Rosine, les jambes ouvertes sur un méchant lit, accueillant dans son corps un jeune au visage encore glacé par le vent de la vitesse.
— Non, répondit résolument Édouard.
— Merci ! fit Gertrude. Aujourd’hui est le troisième jour de ma vie par ordre d’importance. Prions, Édouard, prions pour demander au Seigneur de t’accorder un beau destin.
Elle se mit à réciter un pater noster . Comme Édouard restait muet, elle s’interrompit :
— Tu refuses de prier, garçon ?
— Je n’ai jamais appris de prière, répondit-il.
— Tu n’es pas baptisé ?
— Non.
— Mon Dieu ! Un Skobos qui n’appartient pas à la Sainte Église Catholique ! Il va falloir mettre bon ordre à ça !
L’idée de devoir enseigner le catéchisme à Édouard l’excitait.
— Lorsque ton éducation religieuse sera terminée, nous te baptiserons, Édouard. As-tu déjà éprouvé le manque d’une religion ?
— Je ne le pense pas.
— Il n’y avait pas, en toi, certains vides que tu aurais souhaité combler ?
— Sans doute.
— T’es-tu jamais demandé si Dieu existait ?
— Jamais.
— Pourtant, Dieu, tu l’as rencontré dans des livres, dans des conversations, dans la vie courante !
— Je pensais qu’il s’agissait d’un malentendu, avoua Édouard.
Quand ils furent de retour au château, Gertrude demanda à son petit-fils d’essayer les uniformes de Sigismond. Cette requête, loin de le divertir, lui causa une sensation de profond malaise. Mais comme la vieille femme semblait y tenir, il accepta. Le défunt prince et lui étaient approximativement de la même taille, par contre il se trouvait plus enveloppé que son père et avait du mal à boutonner vestes et pantalons. On fit venir Lola qui s’occupait également de couture. Elle assura qu’en avançant certains boutons et en lâchant un peu les vêtements par-derrière, ceux-ci iraient parfaitement à monseigneur Édouard. La princesse implora la domestique pour qu’elle aménageât les uniformes le plus vite possible car elle comptait donner une réception très prochainement afin de présenter son petit-fils à la maigre colonie montégrine exilée en Suisse et en France, et tenait à ce qu’il y figurât en grande tenue de maréchal. Elle voulait mettre ses « sujets » devant le fait accompli, or rien n’impressionne davantage des vassaux que les habits chamarrés de leur suzerain.
Elle annonça qu’elle allait contacter un homme de loi afin de faire établir une reconnaissance en paternité posthume ; grâce à la fameuse lettre écrite par Sigismond, au témoignage du duc Groloff, au sien et à celui de Rosine, bien sûr, le sieur Blanvin Édouard deviendrait Édouard Skobos, prince Édouard I erde Montégrin.
— Je vais te donner des livres traitant de notre pays ; il faut que tu en apprennes l’Histoire et la saches par cœur. Ce qui, autrefois, a éveillé mon intérêt pour ta mère, c’est qu’elle en connaissait les rudiments, sans savoir que nous allions nous rencontrer. Ensuite, tu apprendras le catéchisme et deviendras catholique.
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