Derrière le couple s’en trouvait un autre, nettement en retrait, composé du vieux Walter et d’une femme courtaude et noire, d’origine méditerranéenne.
— Walter Volante et sa femme Lola, déclara Gertrude. Il est italien et elle portugaise. Ce sont de braves gens travailleurs et dévoués.
Elle tendit la main vers Margaret qui s’empressa et l’aida à s’arracher du tentaculaire fauteuil.
— J’ignore si la nouvelle a déjà transpiré, dit-elle, toujours est-il, mes amis, que j’ai le grand bonheur de vous présenter mon petit-fils Édouard I erdu Montégrin.
Le duc donna l’exemple et les cinq personnes de la maison de la princesse se mirent à applaudir.
— Allez les saluer, Édouard ! souffla Gertrude.
Alors il marcha à eux, un sourire de circonstance aux lèvres. Composant l’étiquette selon sa logique, il tendit d’abord la main au duc et la pressa chaleureusement. Il fit ensuite de même avec sa femme, puis tour à tour avec miss Margaret, Lola et Walter, dont les bons yeux enfoncés étaient mouillés.
Une immense fatigue s’emparait de lui comme après un dur effort. Il pensait à la petite Rosine que des inconnus avaient amenée ici trente-trois ans en arrière et décida que la vie était belle et saugrenue.
Depuis le départ d’Édouard, elle vivait au garage avec son frère et dormait dans le lit de Blanvin. Selim, quant à lui, s’enroulait dans une couverture et s’allongeait dans la pièce servant de living.
Le surlendemain, Édouard avait téléphoné pour dire que son absence serait plus longue que prévu et qu’il confiait « l’affaire » à Banane. Il lui avait laissé un numéro de téléphone où l’on pouvait le joindre en cas de problème.
Banane faisait de son mieux, conscient de sa nouvelle importance. L’habit fait bel et bien le moine, et dans sa peau de patron il se sentait investi d’autorité, voire de sagesse. Il travaillait jusqu’à une heure avancée de la nuit pour satisfaire les gens du club (c’est ainsi que Blanvin appelait les aficionados de la traction avant composant sa clientèle), potassant les livres techniques afin d’enrichir son savoir. Ses seules difficultés résidaient dans la facturation et c’est pour le secourir qu’il avait demandé à Najiba de vivre auprès de lui. Elle, elle était savante, la compilation des dossiers ne la rebutait pas, ni celle des catalogues où l’on trouvait le prix des pièces détachées. Se basant sur des factures antérieures, elle établissait les facturations nouvelles qu’elle tapait sur la vieille machine à écrire qu’Édouard martyrisait de ses doigts crevassés.
Elle se sentait bien dans cet atelier mal éclairé. C’était exaltant de travailler « pour lui ». Najiba attendait le retour d’Édouard sans impatience, avec la résignation d’une Bretonne soumise à son terre-neuvas. Elle aimait demeurer chez lui, dans son logis de célibataire, s’imprégner de son odeur d’homme qui flottait un peu partout. Des choses touchantes l’émouvaient : une très ancienne photo de Rachel dans un cadre en coquillages, un diplôme attestant qu’il avait remporté le premier prix d’une exposition de 15 six, un coquetier de mauvais argent sur lequel son prénom était gravé, des images de sa mère et de lui enfant fichées dans les angles d’un miroir, une paire de chaussures de bébé, liées l’une à l’autre par leurs lacets.
Chaque objet lui parlait de « lui » et l’attendrissait.
Le frère et la sœur se nourrissaient chichement. Leur mère passait de temps à autre et leur apportait du couscous dans une marmite émaillée, ou bien un reste de tagine car elle savait sa fille inapte à la cuisine. Ils mangeaient sans heure définie, au gré de leurs crampes d’estomac, sur un coin de la table. Selim parlait pour deux : de son travail, de l’absence d’Édouard.
— Depuis que ce gros vieux est venu en Rolls, disait-il, tout a changé. Sais-tu qu’il appelait Doudou « monseigneur » ?
— Parce que c’est un seigneur, répondait-elle. Je l’ai toujours su. Il faisait semblant d’être d’ici, mais il arrivait d’ailleurs.
— Pourtant, tu connais sa mère ?
— Mais tu ne connais pas son père !
Une nuit, le téléphone sonna. Banane, pour qui le sommeil était un anéantissement, ne l’entendit pas et ce fut Najiba qui descendit répondre. Une voix de fille, frêle et acide, demanda après Édouard. La jeune Maghrébine répondit qu’il était en voyage. Sa correspondante voulut savoir quand il rentrerait, mais Najiba l’ignorait.
— Qui êtes-vous ? demanda la fille à la voix acide. Sa pute ?
Najida raccrocha, soudain désenchantée. Elle avait affaire à une femme jalouse ; se pouvait-il que Blanvin en fréquentât d’aussi vulgaire ?
Elle se trouvait au milieu du roide escalier quand la sonnerie retentit de nouveau. Bien qu’elle sût que c’était la même correspondante, elle retourna au téléphone.
— Pas de ça, avec moi, morue ! Si tu t’avises de raccrocher avant que j’aie fini de parler, je vais avec ma bande t’arracher les tifs et te casser les dents une à une.
— Mais que voulez-vous ? s’impatienta la jeune fille.
Les menaces proférées par l’autre ne l’impressionnaient pas ; elles l’intriguaient plutôt.
— On veut parler à ton mec le plus rapidement possible.
— D’abord, je n’ai pas de mec, répondit calmement l’Arabe, et par ailleurs, comme je vous l’ai dit, M. Blanvin est en voyage.
— Tu dois avoir un téléphone où l’appeler ?
— Non.
— Qui es-tu ?
— La sœur de son ouvrier.
— Quel ouvrier ? Selim ?
— C’est ça.
Elle eut l’impression de créer une surprise.
Il se fit un silence étrange.
— Il n’est pas mort ? demanda étourdiment la fille.
— Non. Pourquoi me demandez-vous ça ? Il devrait l’être ?
— Va chier, ratonne de merde !
Ce fut l’autre, cette fois-ci, qui raccrocha.
Najiba regagna le premier étage. Le clair de lune nimbait Banane de sa lumière morte. Elle fut attendrie par l’innocence du dormeur, par ses cheveux frisés, par son expression confiante, et décida de ne pas lui parler de ces inquiétantes communications.
À six heures, chaque matin, Lola lui apportait son petit déjeuner au lit : un pot de café fort et des rôties beurrées. Édouard avait droit alors à son premier « monseigneur » de la journée. En le prononçant, avec une onction démesurée, la bonne exécutait une sorte de grotesque révérence inspirée des films en costumes qu’il lui avait été donné de voir.
— Bonjour, monseigneur.
Elle allait ouvrir les rideaux d’une seule main, tenant son plateau de l’autre, puis s’avançait avec dévotion vers le lit.
Blanvin bâillait, se remontait d’une détente, le dos plaqué contre sa couche capitonnée et souriait à la servante.
— Monseigneur a bien dormi ?
— Savez-vous ce que c’est qu’un loir, Lola ?
— Non, monseigneur.
— Eh bien, c’est un petit rongeur qui roupille d’octobre à avril. En fait de quoi je considère avoir dormi comme un loir.
Elle souriait niaisement.
— Monseigneur a besoin d’autre chose ?
— Non, ma gentille. Bien qu’il ait un chibre de vingt centimètres sous les draps, monseigneur n’a plus besoin de vous.
Elle se retirait sans trop bien avoir compris la gauloiserie, jetant un long regard d’infini regret sur ce superbe mâle. Cette denrée était inconnue au château qui faisait penser à une maison de gériatrie. La venue du nouveau prince apportait un souffle salubre dans l’austère demeure, pompeuse et renfrognée, qui paraissait avoir été bâtie pour abriter des chagrins éternels.
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