Frédéric Dard - Les soupers du prince

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Les soupers du prince: краткое содержание, описание и аннотация

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Quand Edouard, dit Doudou, devient Edouard I Sire, de grâce, écoutez-moi,
Je reviens des galères.
Je suis voleur, vous êtes roi,
C'est à peu près la même affaire. (Pétition d'un voleur de Sa Majesté, attribuée à Lacenaire.)
Il est des gens à qui la vie réserve bien des surprises. Tenez, Édouard Blanvin, dit Doudou… Trente-deux ans, beau gosse ; passionné par les bagnoles. Et pas n'importe lesquelles s'iouplaît ! Des tractions avant qu'il bichonne amoureusement comme les petites nénettes qui « raffolent de sa gueule d'amour de gentil voyou ». Uniour, sa chère môman lui révèle qu'il est le fils du défunt prince de Montégrin. Doudou serait donc Edouard I
. De la banlieue grise au château d'opérette, il n'y a qu'un pas. Doudou le franchit allégrement. La grande vie commence. Les surprises et les ennuis !

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Ce délabrement moral dura jusqu’à l’après-midi pluvieux au cours duquel son destin bifurqua.

Il se trouvait dans la fosse de vidange à ausculter le ventre d’une 15 six 1956, transformée par Peter Eppendhal, quand une voiture se mit à klaxonner devant l’atelier.

Le garage Blanvin ne comportant pas de pompes à essence, Édouard détestait être alerté par un client trop flemmard pour descendre de voiture et venir à lui. Il maugréa en gravissant la brève échelle de fer de la fosse.

Devant son atelier, se tenait une grosse Rolls-Royce Phantom aux vitres teintées qu’il reconnut tout de suite : le véhicule de la princesse du Montégrin. Le vieux Walter Volante se tenait au volant. Il quitta son siège lorsqu’il aperçut Édouard et le salua d’un sourire. Puis il ouvrit une portière arrière et présenta son bras arrondi au passager qui allait en descendre. Le duc Groloff passa son buste à l’extérieur. Les longs cheveux blancs qui cernaient sa calvitie pendaient sur ses épaisses épaules. Il risqua un pied sur le bitume, puis l’autre. Il portait des guêtres grises sur ses souliers fourbis à mort. Son costume noir commençait à verdir. Comme la pluie tombait dru, il trottina, aussi vite que le lui permettait son embonpoint, jusqu’à l’atelier.

— Mes respects, monseigneur, fit Édouard.

Le vieillard coula sur lui un regard contraint.

Il était d’une pâleur malsaine, avec des cernes jaunes sous les yeux. Le voyage avait dû le fatiguer.

— Je n’ai pas de siège à vous offrir, dit Blanvin, je vous proposerais bien de monter à mon appartement, mais l’escalier est si raide que vous n’oseriez pas vous y risquer.

Le duc hocha la tête puis, apercevant une petite pile de pneus neufs, il s’assit dessus en geignant.

Le vieux Walter avait repris sa place au volant pour se mettre à l’abri. Édouard attendait, bien certain que si ce noble vieillard lui rendait visite, c’était pour lui parler de choses capitales.

— La princesse Gertrude a pris connaissance de la lettre que vous m’avez remise. Elle en a identifié l’écriture et, par acquit de conscience, l’a fait étudier par un graphologue : c’est bien celle du prince.

Édouard s’était assis sur un établi et caressait la mâchoire d’un étau.

— Verriez-vous une objection à me montrer le bas de votre dos ? demanda Groloff.

Édouard ne laissa rien paraître de sa surprise. Il sauta de l’établi, défit le haut de sa combinaison sous laquelle il ne portait qu’un slip et présenta son dos au duc.

Celui-ci se pencha et fit un signe de croix.

— Dieu tout-puissant ! chuchota-t-il.

— C’est ma tache de vin qui vous émeut ? demanda Édouard.

— Tous les descendants mâles ont la même, chez les Skobos. Une tache qui a un peu la forme du Montégrin.

— Vous m’en direz tant ! ricana Blanvin pour cacher son trouble.

— Il est évident que vous êtes le fils de Sigismond II, déclara le duc.

— Il n’y a pas eu d’Édouard, dans la dynastie ?

— Non.

— Alors, Édouard I er? plaisanta Blanvin.

— Donc, oui.

— Fils de prince, d’accord ; mais fils de servante, voilà qui doit mettre des bâtons dans les roues ?

— Pas forcément, du moment que le prince reconnaît sa paternité.

— Et puis, de toute manière, le Montégrin est une république, non ?

— Pour le moment.

— Hum, le retour de Zorro, vous savez ! Moi, à votre place, je n’y compterais pas trop.

— L’Histoire est imprévisible, monseigneur.

Édouard eut un sursaut.

— Répétez-moi ça, por favor .

— Je disais, monseigneur, que l’Histoire est imprévisible.

— Vous m’appelez monseigneur !

Le vieil obèse sourit.

— Il m’est difficile, désormais, de vous appeler autrement.

Il eut un regard circulaire.

— C’est ici que vous vivez ?

— Ça n’a rien de princier, n’est-ce pas ?

— Tous les Skobos sont passionnés de mécanique. Votre père, c’était…

— Les motocyclettes, je sais.

— Et votre grand-père, les avions. Cela dit, monseigneur, la princesse Gertrude veut vous voir le plus rapidement possible.

— J’ai un travail monstre, objecta Édouard non sans candeur.

Le duc eut l’air choqué.

— Voyons, monseigneur, c’est LA princesse mère qui vous attend ! Je pense que vous devriez préparer vos bagages et rentrer en Suisse avec nous.

— La princesse Gertrude m’a attendu trente-deux ans, répondit Édouard, elle n’en est plus à huit jours près. J’ai deux voitures à terminer pour vendredi, je m’y suis engagé. Une parole de prince, monsieur le duc, ça n’a pas de prix !

Banane, qui était allé chercher des pièces détachées à la gare, revint sur ces entrefaites. La personnalité du gros vieillard, la Rolls dans laquelle il se déplaçait, l’impressionnèrent.

— Je vous présente mon apprenti, M. Selim Larabi, fit Édouard.

Banane avança sa dextre vers le duc qui fut instantanément au supplice et ne réagit pas.

— Banane ! s’exclama Blanvin, un raton de merde ne tend pas la main à un duc ; on ne vous apprend pas cela dans les souks ?

Il fut pris d’un brusque fou rire devant la physionomie des deux hommes.

Groloff se leva en émettant la même plainte que celle qu’il avait exhalée en s’asseyant.

— Je vais vous demander la permission de me retirer, monseigneur. Que dois-je dire à la princesse Gertrude ?

— Que j’irai la voir dimanche.

— Peut-on vous espérer pour déjeuner, monseigneur ?

— Vous pouvez !

Le vieillard sortit un binocle de sa poche et le tint devant ses yeux comme un face-à-main.

— C’est fou ce que vous LUI ressemblez, assura-t-il ; lors de votre première visite, ça m’a impressionné.

— Ce qui ne vous a pas empêché de me virer comme un malpropre, objecta Édouard.

— Je passerai le peu de temps qu’il me reste à vivre à vous en demander grâce, monseigneur, mon rôle auprès de votre grand-mère me fait un devoir de la protéger : j’ouvre le parapluie sitôt que le ciel se couvre.

Walter se précipita pour assister son passager. Il avait troqué sa veste de velours contre une autre, en drap bleu marine, et son lacet de cuir contre une vraie cravate brillante d’usure.

— Vous avez fait vérifier les fusibles de votre carrosse ? lui demanda Édouard.

— Pas encore, monsieur.

— Vous n’êtes pas raisonnable, le morigéna Blanvin. Voulez-vous que je m’en occupe ?

— Je ne crois pas que ce soit la peine, balbutia le vieillard.

Le duc s’inclina devant le garagiste.

— Mes respects, monseigneur, et à dimanche.

— À dimanche, mon cher duc. Dites à la princesse que j’apporterai le vin.

19

Il prévint Rosine qu’il repartait en voyage, sans lui en révéler l’objet. Il laissa entendre qu’il s’agissait d’une fugue amoureuse, un tel prétexte ne pouvant que la rendre joyeuse.

Le vendredi, ayant livré les voitures réparées, il se rendit à Paris avec Banane et s’acheta un costume qu’il jugeait de bon ton ainsi que de la lingerie et des chaussures anglaises chez J.M. Weston. Il préférait la forme italienne, tellement plus légère, mais estimait qu’un prince était plus conforme avec des souliers à bouts ronds et semelles débordantes. Il avait mis l’Arabe dans la confidence, aussi Banane, ébloui par le destin de son patron, se déplaçait-il à son côté comme un porteur de palanquin. Ils dînèrent au Fouquet’s et Selim fut impressionné par les vedettes de cinéma et de télévision qui s’y pressaient.

Sur le chemin du retour, Édouard annonça à son apprenti qu’il lui confiait le garage pendant son absence et lui fit les recommandations qui s’imposaient.

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