Il commanda de la viande des Grisons ( made in Argentine), des filets de perche ainsi que trois décis de fendant. Son échec ne lui laissait aucune déconvenue ; il s’inscrivait dans une règle de conduite préétablie. « N’essayez jamais de me montrer cet enfant, vous vous feriez éconduire. » La couleur avait été annoncée en son temps. Tout était bien ainsi. Le prince n’avait pas engendré un prince mais un garagiste. Il devait retourner à ses tractions avant et chasser de son esprit la rocambolesque aventure de Rosine ! Fils de fille mère ! Son lot !
Il souriait en dépliant une minuscule plaquette de beurre enveloppée de papier d’étain. Se confectionna une rôtie qu’il sala et dans laquelle il mordit sans attendre.
Pourquoi ressentait-il comme du soulagement ? Le sentiment d’avoir souscrit à un devoir tarabustant et de se savoir quitte ?
La sommelière amena l’assiette de viande séchée agrémentée de cornichons et de petits oignons au vinaigre. Il mangea avec les doigts les fines lamelles de viande rose.
— Le prince Édouard vous encule tous ! maugréa-t-il.
Il vida son pichet de vin blanc, fit signe à la serveuse de lui en apporter un second.
— Vous aviez soif ! plaisanta la gourde.
— Soif de vin blanc et faim de ton corps, ma merveilleuse !
Ahurie, elle emporta sa vertu aux cuisines.
Son repas achevé, il commanda un café serré avant de reprendre la route. Pendant qu’il soufflait sur sa tasse, il vit déboucher une vieille Rolls Phantom à une allure d’enterrement. Le vénérable véhicule (mais une Rolls-Royce peut-elle être qualifiée d’un mot aussi grossier que « véhicule » ?) devait avoir des problèmes de santé car il se déplaçait en hoquetant. Il parcourut quelques mètres encore et s’arrêta non loin du restaurant. Ses vitres teintées ne livraient rien de ses occupants. Lorsque la portière s’ouvrit, côté conducteur, Édouard eut la surprise de voir descendre Walter, l’homme à tout faire du château. Le petit Austro-Italien ouvrit le capot de la noble voiture, examina le moteur d’un œil incrédule et, au hasard, se mit à tripoter des pièces dont, visiblement, il connaissait mal l’usage.
Édouard héla la sommelière et lui tendit le billet de cinq cents francs suisses dont il avait fait l’emplette au bureau de change de la douane.
— Préparez ma note, je reviens.
Il s’approcha du vieux chauffeur.
— Je croyais que les Rolls ne tombaient jamais en panne ! fit-il.
Walter se retourna.
— Oh ! c’est vous, monsieur !
Son embarras consécutif à l’avarie l’empêchait de trouver surprenante l’arrivée d’Édouard. Il était en détresse et se sentait bafoué par cette voiture renégate.
— Reprenez votre place au volant et accélérez ! lui ordonna Édouard.
— Vous vous y connaissez en Rolls-Royce ?
— Je fais de la mécanique générale, mais toutes les voitures se ressemblent, comme tous les gens se ressemblent.
Walter suivit les indications de son « sauveur ». En très peu de temps, Blanvin trouva la raison de la panne (une simple histoire de mauvais contact) et répara l’auto.
— Il faudra faire contrôler les fusibles, dit-il, il doit y avoir autant d’agences Rolls-Royce que de banques, ici !
Walter le remercia et repartit. À travers les vitres teintées, Édouard reconnut la physionomie clownesque du duc Groloff ; à son côté se tenait une silhouette fantomatique, blafarde dans des vêtements couleur de nuit.
On parlait beaucoup de la disparition mystérieuse d’Élie Mazureau, le chauffeur de taxi.
Une dizaine de jours auparavant, il s’était levé plus tôt que de coutume, pendant que son épouse dormait encore, et avait quitté son domicile.
Il s’agissait d’un homme taciturne, au caractère aigre-doux, que l’on craignait partout où il se manifestait, depuis son foyer jusqu’à la mairie où il occupait les fonctions de deuxième adjoint.
Ne le voyant pas rentrer à midi, sa femme supposa qu’il faisait une course longue distance. La chose lui arrivait parfois. Il avait même conduit un client jusqu’à Bruxelles, l’année précédente. La nuit, ne l’ayant pas vu revenir, Mme Mazureau s’était alarmée car il n’avait emporté pour tout bagage que son appareil photographique.
Le lendemain, elle prévint la police. On lança un avis de recherche, on communiqua un peu partout le numéro minéralogique de son taxi, puis les choses en restèrent là. Les gens qui fuguent sont nombreux. Bien des êtres décident un beau matin de changer de vie et plantent là leur quotidien pour aller s’en construire un autre ailleurs.
Ce jour-là, coup de théâtre : un couple d’amoureux cherchant un coin discret avait aperçu l’arrière d’une auto enfoncée dans les résidus d’une cimenterie désaffectée. Une fois dégagé, le véhicule fut identifié. Dès lors, la police judiciaire prit l’enquête en main.
C’est dans ce climat survolté qu’Édouard regagna son garage après trois jours d’absence (au retour de Suisse, il s’était arrêté chez un ami de régiment, instituteur dans le Doubs).
Il eut la bonne surprise de trouver Banane au travail. Le jeune homme ne se ressemblait plus, tant il avait perdu du poids. Son visage livide et ses grands yeux battus faisaient peine à voir.
— Tu devrais rester couché, lui dit Édouard ; tu as une gueule effrayante.
Banane eut un sourire crispé.
— Ma fièvre est tombée.
— Sans l’intervention d’un toubib ?
— Chez les Larabi, ce sont les femmes qui soignent.
— Monte me faire un caoua pendant que je me change, j’ai l’impression de porter un uniforme.
Ils grimpèrent le roide escalier. Édouard aperçut les lunettes de Rachel sur la table, ainsi qu’un petit mot de Rosine qui le remerciait pour le merveilleux déjeuner de l’autre jour. Il tenait à ce qu’elle eût une clé de chez lui pour pouvoir y venir en son absence.
Il prit les lunettes et les porta à ses narines. Elles « sentaient mémé ». Tout possède une odeur : les gens et les choses.
— Dis donc, le bled est en effervescence avec l’histoire du taxi ; voilà qui secoue la quiétude bourgeoise dont parle le code.
Banane ne répondit pas.
— Tu m’entends, Trompe-la-Mort ?
— Oui, oui. Alors tu t’intéresses aux motos, maintenant ?
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Tu m’as dit que tu allais en Suisse pour en voir.
— Je ne les ai pas vues, fit Blanvin.
Au château, il avait oublié les Harley-Davidson du prince. Banane mettait en route la cafetière électrique. Lui était déjà en slip et cherchait une chemise de coton bleu dans un tiroir. L’apprenti sortit deux tasses plus ou moins ébréchées, la boîte à sucre, deux petites cuillers faites d’un alliage si léger qu’elles devaient pouvoir flotter.
— Ce taxi, reprit Édouard, c’était pas un mec renfrogné avec une veste de cuir ?
— Oui, je crois.
— Mais alors, c’est lui qui a conduit Rosine à Paris, le jour où elle est allée chercher la petite salope ?
Banane se laissa tomber sur un siège.
— Édouard ! appela-t-il faiblement.
Blanvin crut que son jeune ami se trouvait mal.
— Qu’est-ce qu’il y a, Selim ? Tu pars à dame ?
Il lui tapota les joues.
— Tu veux pas un coup de rhum pour te donner des couleurs ?
— Non, non, ça va. Écoute, grand, faut que je te dise quelque chose. Un truc terrible.
Blanvin s’assit sur le bord de la table.
— On dirait que tu agonises, mon pauvre lapin. Parle !
Le garçon frissonna.
— Ce chauffeur de taxi, c’est Marie-Charlotte qui l’a tué !
— Comment sais-tu cela ? fit Édouard, incrédule.
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