— Elle me l’a dit.
— Elle s’est foutue de toi et t’a raconté ça pour t’impressionner.
— Quand elle me l’a dit, qui savait que ce type avait disparu ? rétorqua Banane.
La justesse de l’objection cloua le bec à Édouard.
— Merde ! soupira-t-il. Oh ! merde !
— Elle l’a trouvé, un matin, sur le chantier, en train de photographier « la source », et lui a arraché son appareil. Le bonhomme a voulu le reprendre, alors elle l’a fait tournoyer au bout de sa bride et lui en a flanqué un grand coup sur la tête. Il est mort.
— En est-elle certaine ?
— En tout cas, elle l’a enterré dans le chantier avec la pelleteuse, après quoi, elle est allée planquer la voiture dans la cimenterie. Tu parles d’une furie !
— Et elle t’a avoué ce meurtre spontanément ?
— Avec fierté ! Pour m’estomaquer, me faire peur. Ça la grisait. Mais elle ne risquait rien.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle avait décidé de me tuer ! Le coup du pont de Poissy, c’était pas un geste impulsif de dingue.
Édouard souffla sur sa tasse de café.
— Il faut faire quelque chose, dit-il après avoir bu la première gorgée brûlante.
— Si on prévient la police, tu parles d’une merde pour vous autres et pour moi ! Elle sera chiche de prétendre que c’est toi ou moi qui avons fait le coup ! Et puisqu’on en est à ce point des confidences, je vais aller jusqu’au bout, Édouard. Le pire reste à dire.
— Parce qu’il y a un « pire » après ça ?
— Et il va te faire mal, je te préviens.
Il marqua une ultime hésitation. Il pouvait encore retenir la foudre, mais il valait mieux renoncer à des cachotteries de cette ampleur.
— Elle a tué mémé ! lâcha-t-il.
Et il se sentit libéré d’un poids énorme qui, depuis des jours, l’écrasait.
Édouard renversa la tête en arrière, son plafond en Isorel peint lui faisait l’effet d’une immense feuille de papier blanc, voire d’un écran de cinéma. Il tentait d’y projeter la silhouette de l’effrayante gamine pour qui nuire devenait un apostolat. Qu’elle eût assassiné Rachel ne le surprenait pas ; il avait franchi le cap des surprises, avec elle. Il reconstituait difficilement son visage étroit que son strabisme pinçait davantage ; l’expression au sourire malveillant qui exprimait un mépris forcené pour l’humanité tout entière.
— D’après ce qu’elle m’a raconté, ça se serait passé de la façon suivante, reprit Banane. Pendant que je changeais ma roue, elle est retournée en courant à la maison. Au passage, elle a marché sur le petit chien qui s’est mis à hurler. Mémé a insulté Marie-Charlotte. La môme a vu rouge. Elle a saisi le bichon par les pattes arrière et s’est élancée sur la pauvre vieille en le faisant tournoyer, comme l’appareil photo du chauffeur. Elle l’a frappée en pleine poitrine de toutes ses forces et de nombreuses fois jusqu’à ce que mémé et son clébard soient morts. Elle prétend que ça n’a pas duré dix secondes. Ensuite, elle a jeté Miky le plus loin possible. Le con de toubib n’y a vu que du feu. Évidemment, une pauvre vieille déjà réduite à zéro par une attaque, qu’elle meure subitement n’avait rien de surprenant…
Édouard gardait toujours la tête renversée. Il ne parvenait pas à comprendre pourquoi le meurtre de Rachel le surprenait moins que celui du taxi. Ni surtout pourquoi il se sentait sans haine pour la fille de Nine. On ne hait pas un cancer : il terrorise et puis c’est tout. Il serait bon que cette fille disparût, mais il ne parvenait pas à souhaiter sa mort. Un jour, bientôt, elle commettrait un forfait qui l’enverrait en maison de correction. Mais cela ne modifierait pas son destin. Marie-Charlotte était dangereuse comme un virus insoignable. Il avait dépassé le stade de la colère, avec elle. Regrettait presque le moment où lui botter le derrière le soulageait.
— Qu’est-ce que tu vas faire ? questionna Selim, inquiet de le voir si maître de soi.
Édouard se redressa. Il hocha la tête.
— Rien ! répondit-il.
Surpris par son laxisme, il songea : « Moi, si pétardier, voilà que j’ai une réaction de prince ! »
Banane s’effraya de son sourire.
* * *
Suivit une période un peu incertaine. Banane et Édouard travaillèrent beaucoup parce que les gens sont des moutons. La spécialisation de Blanvin dans le domaine de la traction avant, le fait que certains notables de la région s’intéressèrent à ce véhicule du passé créèrent une émulation, et beaucoup de jeunes vinrent aux vieilles Citron par snobisme.
Les deux hommes travaillaient douze heures par jour. Pas une seule fois il ne reparlèrent de Marie-Charlotte et de ses forfaits. À peine échangeaient-ils, au détour de leurs discussions, un regard troublé. Ils montraient la commune détermination à vouloir occulter le passage du jeune monstre parmi eux. À la suite de la découverte du taxi, des battues furent organisées dans les environs pour essayer de retrouver le corps du chauffeur, mais elles cessèrent au bout de quelques jours, l’inexorable, le « noir » oubli dont parle Victor Hugo arracha ce fait divers de l’actualité.
Depuis que Blanvin avait enterré la hache de guerre avec Fausto Coppi, ce dernier venait presque chaque jour au chantier. Édouard en était content pour sa mère qui vivait dans l’isolement. La Compagnie des Eaux avait procédé aux réparations de la canalisation éventrée et le père Montgauthier continuait de piloter son énorme engin en buvant ses bouteilles de rouge.
Najiba, bien que guérie, refusait toujours de reprendre ses études. Édouard ne parvenait pas à concevoir qu’un traumatisme puisse modifier à ce point un indidivu. Elle arrivait fréquemment au garage, à l’improviste, sous le prétexte de donner un but à ses promenades de convalescence prolongée, et il était évident qu’elle tentait de le séduire par mille chatteries pleines de gaucherie. Blanvin en était agacé. La petite lui plaisait, mais il ne voulait pas devoir à un accident ce que sa séduction n’avait pu obtenir.
Il se rendait de moins en moins chez Édith, qu’il jugeait décatie : elle se transformait rapidement en vieille dame. Lorsqu’il l’observait à la dérobée, il croyait déceler entre ses rides les premiers symptômes de la maladie.
En lui se développait une angoisse qui ne lui laissait aucun répit. Il tentait de l’exorciser par le travail, mais il ballottait intérieurement entre une notion d’échec irrémédiable et de menace pressante.
Malgré la fatigue, il dormait peu, combattant l’insomnie par la lecture des livres que lui apportait Najiba. Elle sélectionnait pour lui des ouvrages susceptibles d’enrichir sa culture : dosant les œuvres romanesques, les biographies des grands hommes, les récits historiques, et glissant dans le lot de bouquins quelques traités de philosophie, très minces pour ne pas le rebuter.
Il prenait goût à la chose, ayant toujours eu un net penchant pour ce qu’il appelait « la bouquinade ». Il éprouvait une dilection pour Voltaire et conserva Zadig sur le tapis de raphia qui longeait son lit. Sartre lui plut davantage que Camus qu’il jugea trop froid. Il eut du mal à « entrer » dans Céline, mais, ayant insisté, il fut touché par l’enchantement. Il faisait part de ses impressions à la sœur de Banane et, tout en démontant un carter ou en remplaçant un pot d’échappement, échangeait avec elle des propos enthousiastes.
Il arrivait que la lecture ne suffise pas à l’apaiser ; en ce cas, il avait recours à l’alcool et buvait de larges rasades de Drambuie, car il aimait les boissons sucrées. La conquête du sommeil étant difficile, ses réveils l’étaient plus encore. Douches froides et cafés forts finissaient par le remettre sur ses rails sans parvenir à stopper le gouffre d’amertume qui se creusait dans son existence. Son cafard permanent l’induisit à diagnostiquer une déprime. Il eut peur, car il s’était toujours senti parfaitement équilibré et sain.
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