— Retrouver Dieu, murmura miss Margaret.
— O.K., elle retrouve Dieu. Ensuite ?
— Si elle en est digne, elle a droit à la vie éternelle.
— Ça consiste en quoi ?
— Les pauvres hommes que nous sommes ne peuvent concevoir cette félicité.
— Bravo ! Que voilà un moyen expéditif de régler la question. Et si notre âme est impure, elle va chez Plumeau ? Le Démon, peut-être ?
— Oui : le Démon.
Édouard éclata d’un mauvais rire.
— Comment vénérer un Dieu qui a inventé le Diable, c’est-à-dire le châtiment ?
— Si Dieu devait pardonner les méchants, comment se comporterait-Il avec les bons ?
— Si Dieu qui a tout créé a laissé à l’homme la possibilité de se damner, c’est qu’Il est un Dieu retors, peut-être même pervers ; en tout cas un tel dieu n’est pas le « bon Dieu ».
Elle n’arrêtait pas de se signer à chacune de ses répliques.
À la fin, agacé par l’effarement dans lequel il la mettait, Édouard déclara :
— Laissez-moi ce catéchisme, Margaret, je vais l’apprendre par cœur car j’ai une mémoire d’éléphant qui me permet de retenir tout ce que je lis. La princesse sera contente de nous.
Il lui retira l’opuscule des mains et donna un baiser sur le bout de ses doigts.
— Ne soyez pas effarouchée par mon parler un peu brutal, dit Édouard. Je crois peut-être en Dieu davantage que vous ; mais différemment. J’accepte le Seigneur et vous laisse la vie éternelle, c’est correct, non ?
Elle tenta de lui sourire mais n’y parvint pas.
* * *
Le repas du soir fut plein d’un cruel agrément pour le prince Édouard. Il estimait que la duchesse se ferait excuser pour le dîner après ce qui s’était passé, c’était compter sans cette tranquille témérité de la femme qui ose affronter les situations les plus embarrassantes avec une sécurité d’esprit qui, pour être feinte, n’en est pas moins désarmante.
Elle se comporta comme de coutume, en invitée familière mais discrète, parlant à l’économie et se montrant attentive avec la vieille princesse et le vieux duc son époux. Elle sentait le regard fixe d’Édouard posé sur elle, dur et implacable, et tentait de ne pas en être trop incommodée. Elle s’y connaissait suffisamment en hommes pour ne pas craindre une délation d’Édouard. Ce garçon était trop entier, il reparlerait de ses frasques à l’intéressée mais n’en soufflerait mot à quiconque.
De son côté, il savourait le secret qui le liait à cette femme dont l’aventure ressemblait un peu à la sienne. Un mariage impromptu avait rendu la grosse Suissesse duchesse, comme une lettre jaunie l’avait rendu prince. Pendant qu’elle décortiquait une truite aux amandes à l’aide de son couvert à poisson, il la revoyait sur le lit du coiffeur, avec son slip et ses bas noirs, délibérément excitante, ayant la volonté de jouer les putains pour satisfaire les fantasmes d’un pommadin français (son nom de Calisson et son accent méridional le laissaient entendre). Cette évocation coquine troubla Édouard, que son abstinence du moment tourmentait. Une image en suscitant d’autres, il se mit à la désirer sauvagement et lui dédia une érection qu’elle était loin de supposer.
Pendant qu’il dérivait sur le flot de ses turpitudes, la princesse Gertrude organisait avec Groloff les réjouissances qu’elle entendait mettre en place le 29 juin suivant, date de la fête nationale du Montégrin. Selon les calculs des deux vieillards, les invités seraient au nombre de onze qui tous appartenaient à la noblesse du pays. La fête ayant lieu le samedi, on les convierait dès le vendredi et on les logerait à l’ Hôtel Belle-Vue , à l’exception du prince Ignace, le cousin germain d’Otton, qui descendrait au château. Le soir, un repas leur serait servi individuellement à l’hôtel.
Le jour J, ce serait réunion générale au château où l’on commencerait par une messe en la chapelle, célébrée par le père Oustrich, un religieux montégrin réfugié au monastère de la Valsainte dans le canton de Fribourg. Peut-être l’évêque du diocèse viendrait-il, car il était en grande sympathie avec la princesse, toutefois il répugnait à couvrir de son autorité des fastes d’ordre privé. Après la messe on procéderait à une solennelle montée des couleurs tandis que retentirait l’hymne national enregistré sur cassette, mais que toute l’assistance reprendrait en chœur.
Elle eut un petit sursaut.
— Au fait, Édouard, il va falloir que vous appreniez l’hymne de votre pays. Connaissez-vous la musique ?
Il répondit par la négative.
— Miss Margaret vous le jouera au piano jusqu’à ce que vous le sachiez. À propos, comment marche le catéchisme ?
— Très bien, madame, j’espère pouvoir vous réciter bientôt votre livre.
Elle lui caressa le dos de la main.
— Cher, cher garçon, dit Gertrude, comme vous vous prêtez de bonne grâce à ces enseignements qui ne sont plus de votre âge.
Le dîner achevé, elle demanda à Groloff de lui accorder un peu de temps encore pour finir d’établir le programme et ils quittèrent rapidement la table, prenant ainsi la duchesse Heidi au dépourvu.
Demeurée en tête à tête avec Édouard, l’ancienne masseuse dit en baissant la voix :
— Vous devez penser beaucoup de mal de moi, monseigneur ?
— Je pense, répondit le prince, que vous êtes une femme pleine d’appétit que son vieux mari ne peut plus calmer.
Elle opina véhémentement.
— C’est tout à fait cela, prince.
— Allons faire une promenade dans le parc pour parler tranquillement, proposa Édouard.
Cette demande la surprit, pourtant elle n’en laissa rien paraître et suivit Édouard de bonne grâce sous les frondaisons. La lune jouait à cache-cache avec les nuages. Le parc silencieux paraissait beaucoup plus vaste qu’il ne l’était en réalité ; seul retentissait parfois le bruit du hauban cliquetant contre le mât des drapeaux.
L’air frais venant du lac dissipa instantanément les vapeurs d’Édouard. Cette grosse femme peu intelligente lui parut à nouveau grotesque, voire même un peu pitoyable, et il eut honte de l’avoir convoitée un instant. Il cédait aisément aux appels de la chair et, outre Édith Lavageol, il lui était arrivé de culbuter des boudins sans charme : serveuses de bar, commerçantes, femmes des maraîchers d’alentour. Comme il était bel homme avec une gueule d’ange un peu voyouse, il avait la conquête facile et trouvait également de jolies filles, mais (complexe œdipien sans doute ?) c’était les personnes mûres et moelleuses qui lui convenaient le mieux.
Il modifia l’orientation de sa conversation en fonction de sa brusque absence de désir.
— Une duchesse ! s’exclama-t-il tout de go. Avec un coiffeur !
En femme pratique, Heidi répondit que ledit coiffeur possédait un vif tempérament. Sournoisement, elle fit valoir qu’il était français (ce qui ne pouvait que flatter le prince), précisa modestement qu’elle était elle-même de modeste extraction et qu’il ne fallait donc pas donner à son adultère plus d’importance qu’il n’en méritait.
Pour une gourde, la plaidoirie était astucieuse. Le prince se montra magnanime et voulut bien absoudre la pécheresse dont la faute ne le concernait pas. C’est ainsi qu’ils devinrent bons amis. Mise en confiance, la duchesse avoua qu’elle raffolait de l’amour physique et ne pouvait s’en passer. À son époque d’activité professionnelle, il était rare qu’elle massât un homme sans finir à califourchon sur lui. Au point qu’elle avait dû faire exécuter une table spéciale, assez résistante pour supporter la frénésie de deux corps ; ce qui expliquait que son cabinet fût très prisé.
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