Elle se félicitait d’être devenue duchesse, événement sans prix dans un pays où les titres nobiliaires n’existent pas ; cependant la vie au château lui pesait. Tout y était si vieux, si triste.
— Heureusement que vous êtes arrivé, monseigneur ! Depuis votre venue, l’ambiance a changé et je sens bien que vous allez bouleverser notre existence en mettant vie et joie à Versoix. Je rêve de fêtes, non pas du genre de celle « qu’ils » préparent ; l’ayant vécue à plusieurs reprises, je peux vous garantir qu’elle est plus sinistre que bien des enterrements, mais des fêtes avec musique, monseigneur. Des fêtes avec bal, des fêtes pleines de lumières.
— Je vous promets de m’en occuper, déclara Édouard.
— Je ne sais pas trop si la princesse voudra.
— Je la déciderai.
— En tout cas vous aurez un opposant déterminé avec mon mari le duc. Il tient les cordons de la bourse et c’est un pingre fini ! En outre, il rêve plus de ses pantoufles que de bals.
— Nous verrons qui est le prince, ici ! fit Édouard avec majesté.
La grosse femme lui saisit la main et s’inclina pour la baiser. Pendant qu’elle montrait son allégeance profonde, il vit ses plantureux seins par son décolleté et ne put se retenir d’y porter la main.
Ils restaient encore fermes et d’une grande douceur. Le prince se montra sensible à leur volume. L’amour mammaire n’étant pas courant à réaliser, il ne voulut pas rater cette occasion, dégagea son sexe et le plaça au centre de l’énorme poitrine qu’Heidi se hâta de comprimer à deux mains. Le soulagement ne tarda pas et la duchesse en fut inondée jusqu’au menton. Elle remercia avec effusion le prince pour sa semence et regagna ses appartements par une porte latérale.
Assis au bureau de son père, un meuble qui n’avait pas dû lui servir beaucoup, Édouard relut la lettre qu’il s’apprêtait à envoyer en recommandé à Banane et qui était destinée à la police de Versailles :
Nous, Édouard I er, prince du Montégrin, déclarons avoir confié à M. E. Blanvin, garagiste, la vente de notre collection d’automobiles traction avant dont la liste suit.
Fait à Versoix, canton de Genève, le 24 juin 1992.
Il appréciait la brièveté hautaine de l’attestation. Elle avait la rigueur dédaigneuse d’un texte de nécessité écrit par un homme que ses hautes occupations éloignent d’un sujet aussi mince. Il alla poster le pli en exprès et chassa l’incident de son esprit.
Deux jours plus tard, la fête commença.
* * *
Dès leur premier regard, Édouard comprit que le prince Ignace lui était hostile.
Lorsque Gertrude le présenta en ces termes :
« Cher Ignace, j’ai l’infini bonheur de vous présenter mon petit-fils Édouard I er», le vieillard lança d’une voix venimeuse :
— La dynastie d’Otton s’est arrêtée à Sigismond II, et si un prince devait régner de nouveau sur le Montégrin, il s’appellerait Ignace I er.
Interloquée par le camouflet, la princesse se dressa de toute sa petite taille et, toisant le fâcheux cousin d’un regard en binocle, déclara :
— Je vous prie de me suivre dans mon cabinet, Ignace !
L’interpellé maugréa des malveillances et s’inclina :
— À votre entière disposition, ma bonne.
Ils se rendirent dans le boudoir de Gertrudre où ils s’enfermèrent. Édouard fouaillé par la cruelle réplique du bonhomme, n’eut pas la moindre honte à passer par la salle à manger contiguë à la pièce pour écouter le dialogue des deux vieillards.
Gertrude déclarait d’un ton glacial :
— N’auriez-vous pas pris connaissance des documents que je vous ai fait tenir, Ignace ?
— Si, chère Gertrude, mais de grâce, n’appelez pas documents une lettre de votre fils à une soubrette engrossée et deux photographies de jeunes hommes pris dans la même attitude ; établir un droit successoral sur de telles bases serait faire bon marché de notre dynastie ; j’attendais de vous voir pour vous le signifier. Le monarque que vous nous fabriquez là sort d’un roman à deux sous, et jamais les Montégrinois, qu’ils fussent nobles ou roturiers, ne reconnaîtront pour souverain ce petit malin de trente ans passés, miraculeusement tombé du ciel.
— Ce petit malin est mon petit-fils ! tonna brusquement Gertrude. Sa ressemblance avec son père et son grand-père est indéniable, personne ici ne la conteste !
Ignace joua du calme glaciaire :
— Et quand bien même, ma pauvre Gertrude ? Admettons que Sigismond eût été son géniteur, cela donne quoi ? Un misérable bâtard ! Un misérable bâtard comme il en pullule dans toutes les royautés depuis qu’elles existent. Je conçois que le débarquement de cet individu dans votre vie recluse vous trouble et vous apporte un regain de chaleur. Si c’est le cas, gardez-le auprès de vous, choyez-le, dorlotez-le, mais par pitié ne nous l’imposez pas. Jamais nous ne l’admettrons comme héritier du trône, dussions-nous nous battre pour lui en interdire l’accès ! D’ailleurs, relisez attentivement le fameux message de Sigismond à cette petite catin, que lui dit-il ? De ne jamais essayer d’amener son bâtard ici, sinon elle serait éconduite. Donc, le pseudo-père lui-même bannit le fruit de ses épanchements ancillaires. Allons, allons, Gertrude, ressaisissez-vous ; pensez à tous les faux Louis XVII, à toutes les fausses Anastasia qui ont émaillé la petite Histoire !
Il y eut un long silence. Édouard frémissait de rage. En voyant le prince Ignace descendre de la Rolls qui était allée le quérir à l’aéroport de Cointrin, il avait eu une impression néfaste. Ce vieillard long et maigre, au dos voûté, au cheveu rare aplati sur le sommet de la tête, au nez recourbé, aux lèvres si minces que sa bouche avait l’air d’une fente, au regard bombé au fond d’orbites grises, incommodait. Son complet anthracite, son col dur à l’ancienne et sa cravate perle lui conféraient un aspect de vieil homme de loi britannique. Tout semblait sec et réprobateur chez cet homme.
Gertrude prit la parole à son tour :
— Je suis navrée de vous dire, Ignace, que vos raisons ne sont et ne seront jamais les miennes. Toute ma chair m’indique qu’Édouard est le sang de mon sang. Puisque vous vous référez à cette fameuse lettre de Sigismond à Rosine, je vous fais remarquer qu’il a lui-même choisi le prénom de l’enfant, preuve que cette naissance ne lui était pas indifférente. J’affirme que les affaires du Montégrin ne vous concernent pas, malgré votre cousinage avec le prince Otton. Vous n’avez jamais vécu au Montégrin et ceci est si vrai que nous sommes obligés de converser en français car vous ignorez jusqu’à votre langue d’origine. Pendant que nous subissions occupations et guerre civile, vous jouiez vos revenus à la roulette de Monte-Carlo. On a assassiné et traqué votre famille sans que vous vous en préoccupiez. Quand le temps de l’exil est arrivé pour nous, vous ne vous êtes manifesté que par l’envoi de trois mots creux sur votre papier gravé lequel vous a davantage servi à adresser des billets tendres aux femmes de Paris et de la principauté que des lettres de soutien à votre famille en détresse. Vous vous trompez, quant aux réactions des Montégrinois, Ignace. Si Dieu nous accorde notre revanche, ils préféreront le fringant bâtard de mon cher Sigismond à un vieux fantôme dont ils ne savent encore le nom que pour le honnir.
Fou de rage, Ignace s’écria :
— Vous êtes devenue une vieillarde gâteuse, Gertrude ! Vos caprices risquent de faire du mal au pays.
Édouard ne put se contenir plus longtemps. Il ouvrit la porte sans frapper et surgit devant le couple hérissé.
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