Frédéric Dard - Les soupers du prince

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Quand Edouard, dit Doudou, devient Edouard I Sire, de grâce, écoutez-moi,
Je reviens des galères.
Je suis voleur, vous êtes roi,
C'est à peu près la même affaire. (Pétition d'un voleur de Sa Majesté, attribuée à Lacenaire.)
Il est des gens à qui la vie réserve bien des surprises. Tenez, Édouard Blanvin, dit Doudou… Trente-deux ans, beau gosse ; passionné par les bagnoles. Et pas n'importe lesquelles s'iouplaît ! Des tractions avant qu'il bichonne amoureusement comme les petites nénettes qui « raffolent de sa gueule d'amour de gentil voyou ». Uniour, sa chère môman lui révèle qu'il est le fils du défunt prince de Montégrin. Doudou serait donc Edouard I
. De la banlieue grise au château d'opérette, il n'y a qu'un pas. Doudou le franchit allégrement. La grande vie commence. Les surprises et les ennuis !

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— Me la confier, Nine ! Ne serait-ce que quelques jours, ça lui apporterait une diversion.

La grosse Nine cessa brusquement de chougner, surprise par cette proposition inattendue.

— Mais où la logeras-tu, ma pauvre Rosine ?

— Ne t’inquiète pas, bivouaquer est amusant pour une enfant !

— Tu risques de t’en voir. C’est la poigne d’un homme qu’il faudrait.

— Mon Édouard habite tout près, et c’est pas un garçon patient ; quand il lui aura retroussé deux ou trois mornifles, je te garantis que Marie-Charlotte filera doux.

Nine l’écoutait, dubitative et tentée. Depuis quelques années, elle traînait sa fillette, âgée aujourd’hui de treize ans, comme un boulet. Marie-Charlotte se montrait asociale depuis son plus jeune âge. Nine ne comptait plus ses fugues, ses aventures sexuelles avec des hommes mariés, ses renvois scolaires, ni ses arrestations pour vol dans les grandes surfaces. Nine était une mère molle et triste, faite pour le malheur comme d’autres le sont pour devenir riches. Sa pauvre vie n’enregistrait que des échecs : son époux l’avait quittée depuis longtemps, elle souffrait d’une maladie incurable dont elle ne savait toujours pas prononcer le nom et qu’elle appelait « mon sale truc ». Elle travaillait dans les P. et T. depuis dix-huit ans sans avoir enregistré le moindre avancement, ses camarades de travail la fuyaient, ses chefs la rabrouaient car elle était laide et sans charme, dolente, geignarde, accablée de toutes les disgrâces. Elle faisait songer à un sac de farine, tant elle était affaissée en elle-même, dense et tassée. Ses cheveux, d’un vilain châtain, blanchissaient déjà sans qu’elle songeât à les teindre ; elle les lavait fort peu ; ils sentaient la pâte à vaisselle de cantine. Sa peau grise se constellait de comédons écœurants ; Rosine lui en découvrait davantage à chacune de leurs rencontres (elle fait l’élevage ! pensait-elle). Mais le plus désespérant chez cette pauvre femme résidait dans le regard qui demandait pardon par avance de toutes les saloperies pouvant être commises en ce monde, un regard en accents circonflexes, jaune, morne infiniment.

— Laisse-moi tenter l’expérience ! trancha Rosine. Depuis que j’ai reçu ta dernière lettre, cette idée me trotte par la tête.

— Et si elle se sauve ? hasarda Nine.

— Eh bien, elle se sauvera, fit placidement sa cousine. Qu’elle foute le camp d’ici ou de chez moi, tu peux me montrer la différence ?

Vaincue par l’argument, Nine eut un acquiescement gélatineux.

— Si tu crois… Mais elle ne va pas vouloir te suivre.

— Nous allons voir. Elle est dans sa chambre ?

Nine opina.

— Reste ici, je vais lui parler.

La chambre de Marie-Charlotte était en réalité un réduit de deux mètres sur deux éclairé par une lucarne. Des posters hard ou belliqueux tapissaient les murs. Quant Rosine entra, la gosse fumait, assise en tailleur sur son lit-cage. C’était une brunette affligée d’un léger strabisme convergent qui donnait de l’étrangeté à son regard. Petite gueule de rongeur vicieux qui savait, au premier coup d’œil, ce qu’il pouvait craindre ou espérer de son interlocuteur. Pas beaucoup de formes. Nue, elle devait être peu excitante. Depuis toujours, la gamine appelait Rosine « ma tante », si bien que Rosine, à son tour, la considérait comme sa nièce.

— Alors, le démon ? fit Rosine joyeusement. Comment va la vie ?

La gamine exhala une bouffée de fumée et fit une moue incertaine.

— Pas le pied, hein ? chuchota Rosine. Tu te plumes, avec ta mère, elle est con comme un balai.

La petite haussa un sourcil, intriguée par ce dénigrement inattendu.

— Elle a beau être ma cousine germaine, reprit Rosine, je la vois telle qu’elle est. Moi, vivre avec ce saule pleureur, je me bute ! C’est quoi, ce que tu fumes, ça sent bizarre ?

— De l’herbe, répondit Marie-Charlotte (que ses copains appelaient M.-C.).

— Paraît que tu t’es fait virer de ta dernière école ? dit Rosine, apprivoiseuse. Pourquoi ?

— Pour que ça soit ma DERNIÈRE école, ricana la teigne.

« Elle est gueuse mais pas conne », apprécia Rosine.

— Hier, on a fait appeler ta vieille à la direction des grands magasins Azur où tu venais de secouer un blouson ?

— Exact.

— Comment t’es-tu fait piquer ?

— Ces cons avaient agrafé le petit plot avertisseur à l’intérieur de la doublure.

— Oh ! alors s’ils trichent, maintenant ! Tu as du bol qu’on ne te remette pas aux flics.

— Ils voulaient le faire, mais je me suis arrangée avec le directeur.

— Qu’appelles-tu t’arranger ?

Marie-Charlotte écrasa son mégot d’herbe contre la tubulure du lit et le propulsa dans la pièce d’une chiquenaude.

— J’ai ôté ma culotte et l’ai mise dans un tiroir de son bureau.

— T’es gonflée ! s’exclama Rosine. Quelle idée ?

— Une idée comme ça ! Le surveillant se trouvait dans le bureau et appelait la police. Heureusement pour moi, la ligne était occupée. Il ne m’a pas vue agir. Le directeur était violet. Un sous-bourgeois, tu vois le genre, tante ? Il a dit à l’autre de laisser tomber et de seulement appeler ma mère. Moi j’agitais ma langue dans le dos du surveillant et le dirlo pouvait à peine parler ! Cette tête !

Elle éclata d’un rire mauvais, un peu hystérique.

— Toi, tu vas savoir manœuvrer les matous ! prédit Rosine. Tu veux que je te dise ce que nous allons faire ? Prépare ton baluchon et viens passer quelques jours avec moi, on se marrera comme des folles, je te jure !

— Mais il paraît que tu habites dans un wagon ? objecta Marie-Charlotte.

— Et alors ? T’aimes pas les voyages ?

* * *

Elle était convenue d’un forfait pour la journée avec son taxi, et il les reconduisit jusqu’au chantier. C’était un homme bourru, en veste de cuir, coiffé d’une casquette qui paraissait avoir été récupérée parmi les rossignols d’une chapellerie de province.

Quand elle l’eut réglé, il considéra l’excavation où l’eau avait cessé de monter.

— Y avait pas de flotte, autrefois ! lança-t-il à Rosine. Je venais y jouer, c’était plat et plutôt sec.

— Une canalisation s’est rompue, expliqua-t-elle.

— C’est pour cela qu’on manque d’eau en ville ! Qu’est-ce qu’on a entrepris ici comme travaux ? Je suis conseiller municipal et j’ai rien vu passer à ce sujet ?

« Un gestapiste », songea Rosine.

— Oh ! c’est un simple nettoyage de terrain, histoire de le rendre mieux vendable.

— Un nettoyage en profondeur, hé ? Il est à vous ?

— On est plusieurs héritiers, mentit Rosine Blanvin. Vous m’excuserez !

Elle l’abandonna, mais le bonhomme, au mépris de ses chaussures, descendit jusqu’au fond du cratère pour examiner la nappe d’eau boueuse.

— Je viens de tomber sur un fumier, expliqua-t-elle à sa nièce. Ils le sont tous dans ce patelin, à chercher des rognes pour ceci cela. Déjà le maire…

Poussée par un élan de confiance, et la lassitude morale l’y incitant probablement, elle raconta à la petite fille perverse ses démêlés avec Dieudonné Nivolas.

— Tiens, fit-elle en conclusion, toi qui es mariolle, Marie-Charlotte, tu devrais me chambrer ce sale mec pour qu’il me lâche un peu les baskets : c’est un gros jouisseur qui devrait perdre les pédales avec une gamine.

La gosse posa sur sa tante un long regard rusé.

— C’est pour ça que tu m’as fait venir ?

— Que vas-tu imaginer !

— Hé ! tantine, me prends pas pour une pomme ! Ton M’sieur le maire à la con, t’aimerais bien le tenir par la barbichette, hein ? Tu veux que je me fasse violer et que je gueule au charron ?

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