— Madame Orion ! appela-t-elle.
La malade tourna vers elle un visage supplicié.
— Je vous présente mon mari ! lui annonça Najiba.
L’autre gardait la bouche ouverte, une bouche privée de son dentier. Elle eut un acquiescement indifférent et se remit à considérer le plafond où s’inscrivaient les ultimes présages de sa vie.
La chemise de la blessée s’était tordue dans son mouvement pour héler sa voisine. L’un de ses seins était nu, de même qu’une partie de son ventre et une fesse.
— Tu te découvres, fit Édouard. Remets-toi dans une position normale.
Il rajusta la chemise, ensuite les draps, en se disant que ce devait être cela des gestes d’époux.
Un yaourt non terminé voisinait avec une coupe de verre emplie de compote sur la table à pied coudé.
— Tu n’as pas l’air de manger beaucoup, fit Édouard. Il faut que tu te remplumes, ma chérie ; je parie que tu as dû perdre près de cinq kilos !
— Je dois maigrir encore pour te plaire, assura Najiba.
— Quelle sotte idée ! Je déteste les miss Gras-d’os !
Elle se rembrunit.
— Tu vois d’autres femmes ?
— Je ne t’ai pas dit ça !
Elle lui fit une scène de jalousie, à voix basse, puis se prit à pleurer en le suppliant de lui rester fidèle. Il jura tout ce qu’elle voulut et ne la calma qu’avec des baisers passionnés. Au plus fort de ces échanges, elle saisit sa main, l’entraîna sous le drap pour le forcer à caresser son sexe.
— Tu es folle ! protesta Édouard en s’écartant. Il y a du monde !
— Je m’en fous !
Ils la quittèrent sans que son frère se soit approché du lit ; seul Blanvin l’intéressait.
Une fois dans le hall, Édouard s’arrêta.
— Si je m’attendais à ça ! soupira-t-il.
— Et moi donc ! renchérit l’apprenti. Elle se croit ta femme !
— Sais-tu pourquoi ? Parce que pile avant votre accident, je lui ai parlé amour et mariage. C’est resté dans son subconscient pendant son coma prolongé et à son réveil, elle croit que la chose est arrivée. Si elle envoie promener les siens, c’est toujours à cause de notre ultime discussion où je regrettais son attachement à l’Islam.
— Quelles que soient les raisons de cette transformation, la balle est dans ton camp, grand ! conclut Banane.
Édouard prit mal la réflexion.
— Tu ne te figures pas que je vais abuser de la situation ! explosa-t-il. J’ai pas besoin qu’une gonzesse s’éclate la tête pour la séduire !
* * *
Un méchant climat régnait dans la voiture haute sur pattes du maire. Rosine se tenait à son côté tandis que la gosse prenait ses aises à l’arrière. Elle s’était vêtue selon son goût, d’un jean effrangé et troué habilement, de santiags neufs, et d’un pull marine à col roulé déniché dans les effets de sa tante.
En début d’après-midi, Dieudonné Nivolas était venu les chercher au chantier, avec la mine inquiète d’un trafiquant de drogue prenant livraison de la marchandise. Il avait la parole haletante et c’est tout juste s’il avait jeté un coup d’œil à Marie-Charlotte lorsque Rosine la lui avait présentée.
En conduisant, il l’observait dans son rétroviseur, lui dérobant son regard sitôt qu’elle lui confiait le sien.
Pendant qu’il pilotait, Rosine se pencha sur lui et interrogea :
— C’est bien ce que vous souhaitiez ?
Il répondit d’un grognement qui ne signifiait rien.
Comme le silence s’épaississait dangereusement, il finit par lâcher d’un ton acerbe :
— Un type qui fout la merde, c’est Élie Mazureau !
— Connais pas, répondit Rosine.
— C’est un de mes conseillers municipaux, il fait le taxi. La tête de lard dans toute son horreur. Il est venu me demander des explications au sujet de votre putain de chantier. J’ai tenté de calmer le jeu, mais ce con est du genre fouille-merde. Il promet de constituer un dossier qu’il soumettra au prochain conseil !
Rosine rougit et ne trouva rien à répondre. Elle voyait son affaire mal engagée. Déjà au niveau de leur escapade à trois. Nivolas roulait au hasard, dans les endroits les plus déserts possible. Il se comportait comme un homme aux abois et la luronne pensait qu’un mâle dans cet état n’a guère envie d’assouvir ses bas instincts. Elle voyait approcher le moment où le marchand de grains les ramènerait à leur wagon sans avoir touché Marie-Charlotte du bout d’un doigt.
La situation s’appesantissait, devenait franchement stupide. Dès lors, loin de l’aider, il lui ferait porter le poids de sa déconvenue.
Au plus cuisant de son incertitude, la gamine prit la parole. Jusqu’alors elle n’avait pas proféré un mot. Tout comme sa tante, elle voyait se détériorer la situation ambiguë.
— Tantine, dit-elle, je viens de voir une pancarte : Poissy 8 kilomètres. Pourquoi tu ne demanderais pas à ce monsieur de t’y déposer ? Tu en profiterais pour faire les commissions pendant qu’on se baladerait ?
L’intervention de la gamine détendit l’atmosphère orageuse ; Rosine et Dieudonné réalisèrent qu’elle était uniquement due à la tante. Sa complaisance n’atténuait pas l’effet désastreux de sa présence.
— Alors ? demanda Nivolas.
— Excellente idée ! admit Rosine. Je dois justement m’acheter un chemisier.
Elle fut déposée à l’orée du pont de Poissy. Marie-Charlotte demanda alors la permission de passer à l’avant de la jeep ; elle lui fut accordée.
Leur solitude les rasséréna.
— Tu as une drôle de tante, attaqua le maire.
— Je crois plutôt que c’est elle qui a une drôle de nièce, rectifia Marie-Charlotte.
— Déjà le sens de la repartie ! apprécia Nivolas.
— Je suis une enfant précoce, admit-elle.
— Précoce pour quoi ?
— Pour tout.
— Par exemple ?
— Par exemple pour ça !
Elle avança sa main sur la braguette du bonhomme, l’y promenant lentement jusqu’à ce que naisse une protubérance.
Il ne s’attendait pas à une attaque aussi catégorique.
— En somme, tu es une petite salope ? fit le maire.
— Je crois bien, et j’adore l’être avec les vieux salauds. Les jeunes sont des lapins. Toc toc et ils n’en reviennent pas d’avoir joui. Tandis qu’un homme comme vous, c’est vachement opérationnel !
— Tu en as beaucoup connu, des hommes comme moi ?
— Juste un : mon prof d’anglais. Il a une chose longue comme ça. L’autre jour, j’ai failli m’étouffer.
Nivolas sentait croître dans sa viande une folie sexuelle incontrôlable.
— Oh ! charogne, marmonna-t-il. Oh ! charogne de merde, où est-ce qu’on pourrait bien aller ?
— Vous vous noyez dans un verre d’eau, assura-t-elle. Les hommes sont stupides de vouloir se cacher pour faire l’amour. Ils s’arrêtent dans un sentier ou je ne sais quoi et sont surpris une fois sur deux. C’est sur la hauteur qu’il faut aller. (Elle désigna une colline qui surplombait un méandre de la Seine.) Vous grimpez là-haut. Une fois au sommet, vous quittez la route avec votre tout terrain et vous vous arrêtez au milieu de la lande. Pas un arbre ! Il suffit de regarder de temps à autre s’il vient quelqu’un ; c’est la solitude complète.
L’homme rugit aussi fort que le moteur surmené de sa Cherokee et partit à la conquête de ses fantasmes.
Les trois femmes dormaient dans le wagon. Rosine avait aménagé une couche à Marie-Charlotte avec de vieux cartons, des sacs et une couette posée sur le tout.
Le sommeil de l’enfant était perturbé par les ronflements de Rachel qui, comme presque toujours chez les vieillards, faisaient songer à des râles d’agonie. Elle s’éveillait fréquemment et mettait du temps à se rendormir. Elle haïssait sa grand-tante qu’elle jugeait pestilentielle et grincheuse. Pour stopper son insupportable bruit nocturne, elle sifflait, mais la vieille recette ne donnait pas grand résultat : c’est tout juste si Rachel s’interrompait le temps de trois ou quatre aspirations avant de repartir avec plus d’acharnement.
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