— Monsieur le maire, balbutia-t-elle. Oh ! monsieur le maire, vous ne pouvez pas m’abandonner. Je suis une femme seule, sans moyens, avec une vieille mère infirme à charge…
Il la fixa durement.
— Et alors ? Ça vous autorise à chambouler la vie d’une commune en la privant d’eau ?
— Aidez-moi, je vous en conjure. Il doit bien exister des assurances pour prendre en charge ce genre de dégâts.
— Les assurances couvrent les dégâts naturels, madame Blanvin, pas les fantaisies d’une personne un peu olé olé qui fait joujou avec un bulldozer comme d’autres avec un caniche !
« Salopard ! songea-t-elle. Oh ! comme je te hais avec ta grosse queue noueuse et ton regard de fumier ! »
Et puis elle eut l’illumination. Le trait de génie. Une onde brûlante lui apporta le salut.
— J’ai quelque chose à vous proposer, monsieur le maire.
— Ma pauvre femme, que pouvez-vous bien me proposer ?
— Vous vous rappelez notre première rencontre ?
Le visage rougeaud s’empourpra davantage encore.
— Du chantage ! aboya-t-il. Tu te prends pour qui, morue ?
Elle s’empressa :
— Oh non ! Oh non ! Qu’allez-vous imaginer ? Ce que je veux vous dire c’est que pendant que je… que je m’occupais de vous, à la mairie, vous parliez ! Vous exprimiez des… des souhaits. Enfin vous devez bien vous le rappeler ? Vous aviez envie de choses… comment dire : pas courantes ; presque impossibles à réaliser.
Il regardait ailleurs, visage de bois, semblant ne rien vouloir entendre. Mais elle savait que le sang cognait fort aux tempes du gredin. Qu’il ne pouvait plus avaler sa salive. Un monstrueux désir s’emparait de lui. Il prévoyait ce qu’elle allait lui promettre et il en éprouvait une peur immense et délicieuse.
La rouée baissa le ton :
— Cet impossible en question, monsieur le maire, je me fais fort de vous l’obtenir.
Nivolas parut sortir d’un songe. Il affronta Rosine d’un regard lourd. Elle comprit qu’elle ne devait attendre aucune parole du maire, que leur marché se conclurait à sens unique. En se taisant, il restait « étranger » à la vilenie qu’elle mijotait.
— Si d’ici quarante-huit heures je vous ai procuré ce dont vous rêvez, vous m’arrangerez cette stupide affaire ?
Au lieu de répondre, il tira son portefeuille et y prit une carte de visite qu’il présenta à Rosine.
— Mon fil privé, fit-il.
Rosine réfléchit en agitant le bristol comme un feuillet fraîchement écrit.
— Attendez-moi cinq minutes : il faut que je me change. Si vous pouviez ensuite me conduire à la gare, je gagnerais du temps.
Il acquiesça et s’en fut l’attendre dans sa Cherokee rouge à filets dorés.
Pour commencer, Rosine courut au bouteur afin de prier le père Montgauthier de s’occuper de sa mère pour le repas de midi. Il accepta d’autant plus volontiers qu’il savait la vieille Rachel portée sur la bouteille.
Rosine regagna ensuite le wagon.
— Une tuile à propos des travaux, annonça-t-elle à l’impotente. Je dois me rendre à Paris régler des questions administratives, le vieux s’occupera de ton fricot de midi.
— Et pour aller aux chiottes, il s’occupera aussi de moi ?
— Pourquoi pas ? Tu as peur qu’il te viole ?
Elle passa son tailleur bleu marine par-dessus un corsage blanc écru, se recoiffa tant bien que mal en balayant un nuage de laque sur l’édifice. Elle s’assura que son sac à main contenait de l’argent et déclara :
— Si par hasard Fausto venait…
— T’inquiète pas : je lui ferais une branlette, ricana la vieille. Puisqu’il me reste encore une main valide.
Rosine répéta son injure favorite :
— Carabosse !
Une série de coups de klaxon alerta Édouard au moment où il emballait le moteur de la voiture qu’il réparait. La chose le surprit car il ne vendait pas d’essence. Il sortit et aperçut Salingue qui prenait des poses pour rétrospective automobile devant une 7 B beige aux ailes marron glacé. Un coude sur la portière, les jambes croisées, le chapeau sur le côté, il paraissait, à cause de son complet suranné, sorti d’un film d’avant-guerre traitant du Milieu.
— Comment trouves-tu la gamine ? lança-t-il à Édouard.
Une lueur d’intérêt s’alluma dans les yeux de ce dernier.
— Les propriétaires te l’ont donnée à l’essai ? demanda-t-il ironiquement.
— Penses-tu ! Mais j’ai baisé ces tocards de première ! Sais-tu à combien je t’ai enlevé le morcif, grand ?
Blanvin apprécia la manière habile dont Salingue lui imposait la propriété de la voiture.
Il plaisanta :
— Une bouchée de pain !
— Ça, tu peux le dire. On s’est battus comme des chiffonniers, à la fin j’ai enlevé ce bijou pour soixante-dix papiers !
Salingue sonda son ami avec sa clairvoyance coutumière ; il lisait les pensées des autres sur leur visage.
— Tu pourrais me remercier, c’est plus une occase, c’est un cadeau.
Édouard caressa le capot de la voiture. Salingue n’exagérait pas quand il prétendait que ça ressemblait à de la peau de cuisse.
— Une question, fit-il : il va falloir changer le numéro du moteur ?
L’autre prit un air désinvolte.
— Bof, ça ne peut pas lui faire de mal, admit le petit homme.
Édouard le trouvait « étroit ». Sa silhouette menue ajoutait à son maintien douteux. Une gentillesse canaille fleurissait sur sa face à museau.
— Alors, O.K. pour quarante talbins, décida Blanvin.
Salingue eut un haut-le-corps.
— Non, mais tu t’embaumes, fit-il ; tu deviens poreux ou quoi, grand ? Je viens de te dire que j’ai lâché soixante-dix raides pour cette pièce unique !
— Tu connais la chanson de Mandrin ? demanda Édouard. Dedans il y a un vers que j’adore : « Je les vendis bon marché, ils m’avaient rien coûté ! » Avec quarante lacsés tu fais une affaire et moi je commets le délit de recel. Si tu es d’accord, va la remiser dans le dernier box, derrière mon garage.
— C’est curieux comme tu deviens dur en affaires, maugréa Salingue. Enfin, je suis pris à la gorge en ce moment.
— Dette de jeu ?
— Non, je viens de lever une adorable Eurasienne qui a besoin d’être loquée avant que je la mette aux asperges. Et les harnais, mon pote, ça devient de plus en plus primordial. La sœur qui ne s’explique pas en Escada ou en Moschino n’a que des troncs à se mettre dans le frifri. À propos de tronc, ton arpète n’est pas là ? Il mouillait au téléphone quand je lui ai annoncé que j’avais dégauchi une 7 B. Il est mordu !
— Sa frangine a eu un accide, dit Édouard, il a emmené la tribu à son chevet.
— Tu parles de la mignonne moukère que j’ai aperçue un soir ici ?
— Oui. Elle a salement dérouillé et n’est pas sortie du coma.
— Alors, elle va bientôt retrouver Allah ! prophétisa Salingue. Dommage, c’est une chouette môme. Je me rappelle, elle portait un bonnet de laine et des chaussettes. Une frangine en chaussettes, moi je résiste pas, ça me rappelle trop une petite voisine de jadis que je bricolais dans notre grenier. J’espère au moins que tu l’as tirée ?
— Interdit par le Prophète, soupira Blanvin.
— Ah oui, c’est vrai : pas d’alcool, pas de cochon, pas de roumis !
Ils furent interrompus par l’arrivée d’un taxi qui s’arrêta à leur hauteur. Édouard eut la surprise de voir le visage de sa mère derrière la vitre arrière. Il ouvrit la portière.
— Quelque chose de cassé, Rosine ?
— Non : des paperasses que je dois aller signer à Paris. Je voulais prendre le train, mais ces enfoirés sont en grève.
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