— Elle est bien enregistrée, au moins ?
L'Armée française contrôle, branle affirmativement la tête et empoche le papier timbré. C'est fini. Quand Monique réapparaît, tenant à deux mains la chocolatière, tout le monde prend un air dégagé et l'odeur de ce trafic est vaincue par celle du cacao. Mais déjà Marcel se soulève.
— Vous m'excuserez, madame. Je ne disposais que d'un quart d'heure.
Il manie son chapeau, enfile ses gants. Evidemment, il refuse de se commettre plus longtemps. Il va sauter dans sa Delage, dont le capot doit s'allonger devant la loge de ma concierge et faire l'admiration des gamins de la rue Bel-lier-Dedouvre peu habitués à en voir de semblables. Demain, à la première heure, il utilisera sa procuration : on ne sait jamais, une procuration se révoque, il ne faut guère que deux ou trois jours pour y parvenir. Après tout, il joue son jeu, et je songe qu'il est peut-être très pressé d'épouser sa Solange. J'y songe avec une sympathie agressive. Différent, inconnu, pas forcément un monstre (il faut perdre cette habitude de pousser le trait au noir), bourgeois vingtième siècle, sérieux, tenace, Pluvignec par nature, Rezeau par habitude, ce sous-lieutenant promis aux cinq ficelles sinon aux étoiles ferait un supportable demi-frère, s'il daignait s'en souvenir. Je crois que je le regretterais plus que mes hectares de La Belle Angerie, s'il avait seulement le tact de demander à voir mon gosse. Mais ni lui, ni Fred, qui se lève à son tour, n'y penseront. Ils ne sont pas venus pour ça. Ils ont hâte de secouer sur mon paillasson la poussière de leurs souliers.
— Je vous dépose en passant chez grand-père ? demande Marcel, tourné vers notre mère.
Chose étonnante, celle-ci ne bouge pas. Elle sirote son chocolat, que ma femme vient de lui servir et qu'elle n'a pas refusé.
— Non, souffle-t-elle, entre deux gorgées.
Elle semble hésiter. Sa tasse oscille un instant entre son pouce et son index, à mi-distance de la table et de sa bouche.
— Puisque tu seras à La Belle Angerie avant moi, dis donc au jardinier…
Mais l'autre main fait aussitôt un geste de dénégation.
— Non, ne lui dis rien. Je le verrai moi-même.
— Comme vous voudrez, ma mère ! réplique légèrement le nouveau feudataire, à qui la prudence semble enjoindre de ne pas faire trop tôt la loi sur son fief.
Dislocation. Ces messieurs s'en sont allés, tels des actionnaires satisfaits de l'heureuse liquidation d'une société anonyme. Nous ne nous reverrons sans doute jamais. Nous devenons des étrangers, séparés par une sorte de xénophobie qui n'est plus digne d'être une haine. Les Rezeau s'émiettent en trois clans. Celui du bâtard qui, retenant les terres, la fortune et la généalogie, prétendra conserver les traditions et — comble d'ironie — la pureté du sang. Le mien, qui n'appartient à aucune classe précise et qui va rejoindre l'immense cohorte des sans-caste que multiplie le siècle. Entre les deux, il y aura Fred, laissé pour compte, clochard distingué, fort désireux, mais tout à fait incapable de retourner en bourgeoisie, probablement destiné à « s'encanailler » comme disait mon père (mais si Fred va au peuple, ce sera honteusement, comme on va au bordel). Par veulerie, révolte ou rapacité, nous avons tous contribué à ce résultat qui menace toujours ce qu'il est convenu d'appeler une « grande famille ». Il est advenu de nous ce qu'il advient des tulipes : les variétés doubles (la bourgeoisie n'est pas autre chose que cela dans la flore sociale) finissent toujours par dégénérer.
Que Fred disparaisse ! Que Marcel essaie de prolonger, en apparence, la moribonde espèce Rezeau ! Il m'appartient de retourner à l'espèce naturelle, à l'homo communis. Ce faisant, je ne crois pas te nuire, ô mon fils ! L'avenir est à la grande cause des petites gens. Tu seras ce que tu vaudras. Tu ne souffriras pas de cette mentalité qui permet de transformer les moyens en mérites, la fortune en dignité, les idées en dogmes, la culture en excellence. N'ayant pas l'habitude des privilèges, tu n'en auras pas le goût. Tu n'approuveras peut-être même pas ton père qui s'est mis dans une telle situation que les détruire lui paraisse une revanche à prendre, beaucoup plus qu'une justice à rendre…
— Tu n'es pas devenu plus loquace, mon garçon !
M meRezeau sirote toujours son chocolat : d'autorité, elle s'en est versé une seconde tasse. Je crois savoir pourquoi elle est restée. Elle a repris de l'aplomb, elle veut me rendre la monnaie de ma pièce. Ce qui reste de Folcoche en elle ne lui permet pas de s'éloigner sans avoir un peu sifflé, un peu griffé. Cependant, ne faisons pas de jugement téméraire : M meRezeau veut peut-être satisfaire une dernière curiosité, avant de se retirer dans sa vieillesse et son indifférence. Si le gosse ne dort pas, je pourrai tenter une expérience. Moi aussi, j'ai mes curiosités.
— Qu'attendez-vous pour me montrer ce mioche ? fait soudain une voix détachée qui résonne dans le fond de la tasse vide.
Nous sommes devancés ! Défendons-nous contre cette tardive bouffée de chaleur. M meRezeau a dit : « Qu'attendez-vous ? » Ce pluriel accepte-t-il la midinette ? Rien pourtant ne l'indique : elle ne lui a toujours pas adressé la parole, elle ne l'a même pas regardée, et quand Monique lui servait son chocolat, tout à l'heure, j'ai bien remarqué ce geste de la main, cet « assez » réservé aux domestiques. Le « qu'attendez-vous » collectif entend me ravaler au même niveau. Cette grand'mère réclame son petit-fils de la même manière qu'elle se ferait amener le petit-dernier d'une de ses fermières.
Monique, qui a poussé la porte de communication, revient très vite, portant haut ce tuyau de laine, d'où émerge une tête ronde, bouffie de sommeil. On dirait une énorme fève pour gâteau des Rois. M meRezeau fait la grimace. Je suis fixé maintenant : elle ne le prendra pas, ne l'embrassera pas (j'aime autant cela : les baisers de pacotille sont plus ou moins des baisers de Judas). Elle murmure, amène et amère à la fois :
— Il te ressemble. Ce n'est pas ce qu'il a fait de mieux.
Que voulez-vous, ma mère ! Nous-mêmes, nous nous ressemblons tellement. Il vaut encore mieux ressembler à son père que de ne pas lui ressembler du tout. Je ne vous le dirai pas, pour ne pas froisser ma femme qui respecte la filasse qui vous sert de cheveux blancs. Mais vous me devinez, bien que nous ayons perdu l'habitude de nous comprendre à demi-regard… Dépêchez-vous d'ajouter, pour qualifier l'attitude de cet enfant qui se met à brailler devant votre chapeau, cet épouvantail :
— Et il a ton caractère, avec ça !
Vous me faites bien plaisir, savez-vous, si vous croyez m'atteindre ! Décidément, vous avez oublié l'art de décocher le trait à l'endroit sensible (ou mes endroits sensibles ne sont plus les mêmes). Vous devez vous en douter devant notre souriant silence, puisque vous rectifiez votre tir.
— J'espère que vous pourrez l'élever décemment. Si j'en juge par ton intérieur, tu ne dois pas gagner lourd.
Le regard vert voltige de meuble en meuble, en palpe le bois blanc, s'accroche à la suspension, simple disque de verre, longe les murs tapissés de papier trop mince et finit par retomber sur le parquet, où les mites n'ont aucune chance de trouver un tapis.
— Ça nous suffit ! murmure ma femme, le nez fourrageant dans le cou de son fils.
— Tranquillisez-vous, ma mère, nous sommes heureux.
A ce mot qui pue la fin de film commercial, à ce mot qui ne signifie rien pour elle ou qui souligne son plus mortel échec, M meRezeau est secouée d'une douce hilarité, M meRezeau retrouve son méprisant, son mordant pluriel.
— Vous êtes heureux ? Heureux ! Qu'est-ce que ça veut dire ?
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