Soir comme bien des soirs. Veillée jaune pâle, sous le Luminator que ma femme a coiffé d'une serviette-éponge pour tamiser la lumière. Elle brode je ne sais quel bavoir, tandis que je griffonne. De temps en temps, elle s'approche de la corbeille de linge transformée en moïse. Du côté de la cuisine clapote la marmite à stériliser les biberons, tandis que de la gorge de ma femme s'échappe par instants un gargouillis d'interjections tendres.
Comme toute maternité, celle de Monique est un peu agaçante : c'est une religion qui comporte des rites mièvres, des mines, des gestes enveloppants. Il me faudra des mois, des années peut-être, pour supporter le genre câlin, même à l'usage de mon fils. J'ai horreur d'entendre s'effeuiller les effusions mineures et mon oreille frémit de tout son poil quand elle entend : « Mon Zésus, mon rat-rat, il a encore bobo à son cucul ! » Certes, j'en ai pris mon parti : on ne peut pas empêcher une femme de zézayer sa tendresse ; mais je ne pourrai jamais, comme le fait la mienne, choupiner ce gosse pomponné, bichonné, pommadé, changé et rechangé, qui proteste contre tant de bonne grâce en inondant sa Bambinette ou en déchirant ses tétines.
Bien malin qui pourrait comprendre le grognement paternel que j'émets tous les matins, quand on offre à ma barbe encore non rasée le plaisir de carder cette peau de pêche. Il s'y mêle quelque vanité, une satisfaction bourrue d'artisan qui a réussi son ouvrage, une pointe de jalousie, un enthousiasme discret joint au souci de me conserver assez âpre pour ne pas tomber dans l'édifiant, et assez naturel pour ne pas choir dans l'autre édification, bien connue de ma jeunesse et qui s'appelle le refus.
En somme, Brasse-Bouillon fait un bon père. On peut être mauvais fils et bon père, comme on peut être bon fils et mauvais père. Compensation ou réaction, il est certain que les enfants gâtés font souvent des parents terribles, tandis que les enfants malheureux se vengent rarement sur leur progéniture. (Le fait que ma mère ait été abandonnée pendant toute sa jeunesse dans un pensionnat ne peut lui servir d'excuse. Au contraire, c'est une circonstance aggravante : elle savait ce qu'elle avait perdu.)
Travaillons. Monique continue à tirer l'aiguille, en surveillant le réveil. Les minutes passent. De temps en temps, nos regards se rencontrent, s'entre-choquent, puis reviennent se poser sur deux surfaces lisses : celle du bavoir et celle de la page.
— Chéri, murmure ma femme, j'ai oublié de te dire que l'huissier est encore venu. Tu ne pourrais pas arranger cette affaire ? J'en suis malade. Epargne-nous, je t'en prie, si tu n'es pas capable d'épargner ta mère.
— Je ne pense pas que ça dure longtemps, maintenant.
A vrai dire, je suis persuadé du contraire. Les sommations se suivent. Fred n'a rien fait du tout, c'est nous qui sommes attaqués. Puisque nous refusons de signer, M meRezeau et Marcel poursuivent la procédure d'usage. Ils prendront jugement, ils nous le feront signifier, nous assigneront, nous réassigneront, jusqu'à l'homologation finale et l'envoi de notre part, grevée des frais, à la Caisse des Dépôts et Consignations. Il leur faudra bien deux ou trois ans pour obtenir gain de cause, mais ils sont patients. Notre politique, en face de la leur, est assez idiote, j'en conviens. Nous avons déclaré la guerre et, laissant dormir nos canons, nous nous contentons de parer les coups. Cette pluie de papier timbré horripile Monique, rendue ombrageuse par sa maternité, et qui ne cesse d'ameuter ses bons sentiments en faveur de ma mère. En faveur de cette mère, parce qu'elle est après tout ma mère et que, lui devant la vie, je lui dois… etc., etc. Chanson connue. Après les Ladourd, après Paule, ma femme encense le mythe, avec d'autant plus de ferveur que maintenant elle y participe.
Je ne le lui dirai jamais : ce n'est pas la mère qui est sacrée, c'est l'enfant. C'est l'enfant qui n'a pas souscrit sa vie, qui la reçoit comme un héritage impossible à refuser, sans bénéfice d'inventaire. Je dois la vie à ma mère ? La belle affaire ! Jean Rezeau numéro deux doit la vie à Monique Arbin, que j'ai un peu aidée ! J'entends bien : celle-ci est une excellente mère, elle obéit à cet instinct qu'elle partage avec l'hippocampe, la jument et la corneille. Pas sacrée pour autant, Monique Arbin, femme Rezeau ! Simplement vouée à des exigences fonctionnelles ; à une dignité fonctionnelle, si l'on veut, puisque une fonction devient une dignité quand elle est remplie. Tout cela est très simple, très profane, admirablement simple et profane, comme le bonheur.
Le mot vient de m'échapper. Il est bien entendu que l'amour, le bonheur, la vérité et tous autres absolus appartiennent à la même écurie que la fameuse jument : ce sont des perfections qui n'existent pas. Il faut bien parler la langue vulgaire si l'on veut se faire comprendre… On est heureux, tous les deux, compte tenu de la pelote à épingles dont j'ai déjà parlé et qui continue, et qui continuera à nous glisser chaque jour une ou deux pointes sous les fesses, si ce n'est plus. Nul romanesque en notre deux-pièces-cuisine. Nulle littérature. Moyenne, équilibre, progression du consentement mutuel, participation à la vaisselle et à l'épluchage des ennuis, déchiffrage des attentions, volonté commune de ne pas vivre un épilogue (la vie n'en comporte pas) et de ne pas vivre seulement un épisode… telle est notre définition d'un bonheur en tablier. Définition à peu près exacte, si j'ajoute un certain regret de ne pas le savoir plus brillant et une petite honte de ne point le partager avec tout l'univers, de ne point participer, sinon par l'exemple, à son expansion.
Sans doute, va-t-on me crier, comme Fred : Tu t'embourgeoises ! Pourtant, il n'en est pas question. Ce n'est pas s'embourgeoiser que d'accepter ce qu'il y a d'humain (et cela seulement) dans l'ordre bourgeois. Il n'y a pas de conformisme qui ne repose sur quelques valeurs exactes et la grande habileté de la bourgeoisie, c'est d'avoir annexé une certaine sagesse, un certain comportement raisonnable et réfléchi, un certain nombre de qualités (elle les appelle : des vertus) qu'elle a réussi à faire passer pour siennes et qui jouent le rôle des étalages factices. Il faut dénoncer cette escroquerie en même temps que l'erreur des révoltés qui ne veulent pas trier et rejettent tout en bloc, sans se douter qu'ils fournissent des armes à un adversaire qui a l'habitude de faire donner la garde sur le terrain de la morale.
Mais j'entends d'autres voix (avec qui parfois mon orgueil fait chorus) : « Si tu ne t'embourgeoises pas, du moins tu te ranges. Tu es perdu pour la révolte, tu nous déçois ! » Je connais ces dilettantes de l'anticonformisme, qui aiment leurs pantoufles et le mystère des âmes damnées, l'art pour l'art et la révolte pour la révolte (à condition qu'elle ne bouscule point leurs prérogatives et se contente d'inquiéter celles des autres). Il est bien inutile de leur répondre que la révolte en soi n'est rien, ne mène à rien, qu'elle permet seulement de reconsidérer les valeurs à l'abri du respect, fléau de la pensée ; qu'elle doit toutefois se mettre aussi à l'abri de sa première fureur, de la frénésie de l'inversion ; qu'en définitive ce ne sont pas les révoltes chaudes, mais les révoltes refroidies qui sont les plus lucides, les plus efficaces.
Non, je ne me range pas. Néanmoins, je me méfierai. La misère, la fatigue, le temps et ces affections qui vous usent avec la patience des meules douces ont souvent raison des insurgés Le succès, aussi : c'est même l'arme favorite de l'ennemi qui vous absorbe plus volontiers qu'il ne vous combat, afin de décourager ceux qui allaient vous imiter : « A quoi bon ! Vous voyez bien, ça ne dure pas. » Je veux durer. Je durerai. Cette inquiétude du sourcil, cette horreur du fade et du pâmé, cette réserve que j'observe à l'encontre de mes idées, de mes sentiments, de mes joies, de mes appétits, procèdent bien du vieil homme. Brasse-Bouillon m'a légué ses exigences, contrepartie de ses excès. Qu'il en soit remercié par un exil honorable ! La plus intelligente coutume des Athéniens fut l'ostracisme envers les encombrants. La dernière sédition, la plus utile, est celle que l'on soulève contre soi-même…
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