— En somme, je suis pratiquement orpheline, comme vous.
Tiens, tiens ! Marie n'a pas renseigné que moi.
— J'avoue pourtant que vous me faites un peu peur. Si j'avais eu une mère comme la vôtre, il me semble que je l'aurais contrainte à m'aimer. Une mère…
Je connais l'antienne. Maintenant, par principe, je ne proteste plus, je hoche la tête, j'écoute d'un air pénétré toutes considérations édifiantes sur les mères. Restons sublime et sombre : ce genre noir goudronne les routes du succès auprès des dames, car elles sont toutes des mères en puissance et entendent vous réconcilier avec la profession. « Le premier enfant d'une femme, c'est l'homme qu'elle aime », répète souvent Paule, cette inféconde qui a eu beaucoup d'enfants de cette sorte et dont je suis le petit dernier. Ne scandalisons pas, en Monique, celle qui veut m'adopter. D'ailleurs elle n'a pas insisté. Son chuchotement a repris : il devient inaudible comme le tic tac d'un réveil familier. Elle doit parler de ses petits rouages, de ses routines, de ses compagnes, de sa chambre étroite comme une cellule, de son pot d'azalées… La voix s'éteint et je ne m'en aperçois pas. Nous ne bougeons plus. Le ciel, l'eau, les minutes, tout est lisse, fluide et rose. Malheureusement, j'ai ma montre-bracelet.
— Sept heures moins dix ! s'écrie soudain Monique, qui bondit sur ses pieds. Je vais être en retard. Et vous ne m'avez rien dit.
— Je vous écrirai.
Nous courons au canot, qu'il faut rendre. Mais, entre lui et nous, il y a deux arbres dont l'ombre est intéressante. Monique s'arrête et me regarde. Plus exactement, je m'arrête et je la regarde.
— Non, fait-elle.
Mais elle ne bouge pas. L'une après l'autre, mes mains tombent sur ses épaules et le haut de son corps s'incline vers moi, tandis que le bas s'efface, m'oppose ce genou, cheval de frise des filles sages.
— Nous allons trop vite. Nous ne devrions pas.
Faible conditionnel, vite étouffé.
Paule secoue la tête, comme les chevaux qui s'ennuient entre les brancards, comme les chevaux dont elle a la crinière longue, lisse, flottante, équitablement répartie par la raie. Paule secoue la tête, la retourne largement vers moi :
— Ah, c'est toi ! Comment fais-tu pour venir un dimanche ?
Pas l'ombre d'un reproche dans sa voix. Paule sait pour qui je la néglige. Depuis un mois, je ne lui consacre plus que de petites demi-heures, par-ci par-là.
— Monique est chez sa tante, dans l'Aube. Elle prend trois semaines de vacances.
— Trois semaines… fait Paule, d'un air absorbé. — Puis elle reprend vivement : Je vois ! Faute de mieux, on se rabat sur cette pauvre Leconidec… Enfin, je ne suis pas fâchée de te voir, j'ai à te parler.
La solennité avec laquelle Paule vient de prononcer ces derniers mots attire mon attention. Ses yeux ont beau être soigneusement peints, leur sclérotique ressemble à la cellophane fripée. Peut-être est-ce la faute de la lumière qui, pour une fois, tombe à flots du haut des toits et submerge le canon de la rue Galande, généralement obscur. Je m'approche de la fenêtre ouverte. Un rayon lointain rend quelques couleurs aux trois bégonias qui s'étiolent dans le caisson de bois pourri, sous la barre d'appui, et que Paule arrose à pleins brocs tous les soirs malgré les protestations des locataires d'en dessous.
— Tu les emporteras dans ta chambre, décide-t-elle. Sinon, le gérant les laisserait crever.
Comme je la regarde avec des yeux ahuris, elle lâche tout à trac.
— Il faut que je te dise : je vais partir pour l'Espagne.
Je comprends de moins en moins. Quelle est cette farce ? Paule reprend :
— Eh bien ! quoi ? Il y a du boulot en masse, là-bas, pour les infirmières. Je m'ennuie, j'en ai marre des respectables clients de la clinique. J'ai envie de soigner quelques salopards du Frente popular.
Sur ces mots, M meLeconidec éclate de rire : d'un rire forcé qui a la couleur et la vitalité de ses bégonias. Je connais les sympathies politiques de Paule : ce sont les miennes, encore qu'elles m'aient d'abord été dictées par le souci de faire chorus avec les ennemis de mes ennemis (qui me sont beaucoup plus chers que les amis de mes amis). Je la comprends d'autant mieux que depuis quelque temps mes mobiles personnels font place à des motifs plus généraux et que mes nécessités fournissent une base enfin solide à mes convictions. Mais Paule, qui pense ou plutôt qui rêve à gauche et ne s'en cache pas, m'a cent fois proclamé sou horreur du bla-bla-bla, des consignes et de l'action directe. Cette décision a d'autres causes, que je devine aisément.
— Je n'ai plus grand'chose à faire ici, maintenant, avoue-t-elle enfin, d'un ton las. Je ne suis plus qu'une vieille bique, bonne pour la boucherie, et encore !
Et voici Paule, la forte Paule, qui s'écroule, qui psalmodie d'interminables jérémiades. Et me voilà muet, glacé. Le plus difficile, dans une situation de ce genre, c'est d'empêcher les femmes de parler et les hommes de se taire. Instinctivement, je me contracte. Je déteste les consolations, à mon usage comme à usage d'autrui. Je suis incapable de trouver les mots qui puissent servir d'étais à un effondrement de doléances. Ma recette à moi serait plutôt la cartouche glissée dans les ruines. Je finis par la placer :
— Tu me fais pitié.
Il n'en fallait pas plus. Aussitôt, Paule saute en l'air.
— Pitié ! Monsieur a pitié de moi ! Est-ce que j'ai eu pitié de lui, moi ? Te figures-tu que je me sacrifie à ton précieux bonheur ? Ma présence te gêne, je n'en doute pas. Mais je ne pars pas pour te faire plaisir… je pars pour me débarrasser d'une imbécile, pour me débarrasser de moi. Je me fiche à la porte de ta vie.
Cette explosion s'émiette vite. Paule écarte les bras comme si elle sortait d'un tas de décombres et retrouve son calme pour dire, avec une pointe d'emphase :
— Au moins je peux le dire, tu n'auras pas été ma dernière saloperie, mais ma première pureté.
Pureté ? Je comprends bien ce qu'elle veut dire. Je ne devrais pas sourire, mais comment faire autrement ? Que vaut le mot dans la bouche d'une femme dont la facilité ne me permet pas d'imaginer qu'elle ait jamais pu être pucelle ?
Agacée par mon sourire, Paule se secoue et me jette au nez :
— Evidemment, j'ai fait des sacrifices, j'ai un peu couché avec toi… Bah ! Il fallait bien moucher le gosse.
Enfin Paule se retrouve :
— Parlons sérieusement. Je m'en vais parce qu'il est temps pour toi que je m'en aille. Je ne te le cache pas, j'ai cru au début que tu finirais par t'acoquiner avec n'importe quelle coureuse un peu maligne. Les hommes de ton milieu, dès qu'ils ne sont plus protégés par les barrières que la bourgeoisie dresse à ses frontières, épousent la première venue. Je me trompais. Ta jeunesse te protégeait. Bien sûr, tu te mésallieras, mais tu te mésallieras bien. Tu es à l'abri de ce qui constitue le lot de la plupart des jeunes gens : aimer l'amour pour lui-même. Impossible au surplus de te tenir par la peau : tu la méprises. Au besoin tu la détruis pour lui apprendre l'intégrité. En fin de compte, tu es bien capable de nous faire une passion. Mais tu sais sans doute que tu admires ta mère… Il faudra que tu admires ta femme. Oh ! je te fais confiance ! Comme pour ta mère, tu en rajouteras. Pour l'instant, si j'ai un conseil à te donner… pas de bêtises avec Monique ! Tu ne lui pardonnerais pas.
Comme je fronce les sourcils, vite indigné, oubliant la demi-douzaine de petites gueuses que j'ai passées par les armes, Paule sourit :
— Oui, je sais ! Elle se défendrait. Elle a toutes les vertus, la madone blanche qui a remplacé ta madone noire ! Ne la presse pas trop pourtant et marie-toi vite. Si par hasard elle se défendait mal, elle n'existerait plus pour toi. On ne doit pas succomber devant la haine : qui succombe devant elle est détruit. Inconsciemment, tu en tires cet axiome : on ne doit pas succomber devant l'amour ; qui succombe devant lui est détruit. Ne proteste pas… Je ne dis pas que tu le penses. Tu sais très bien que, si la haine est un combat, l'amour n'a que les apparences d'un combat et qu'en réalité c'est un pacte. Il s'agit d'un instinct profond comme le chiendent et qui ne s'étend pas seulement chez toi aux questions sentimentales : tu as été obligé de résister, tu en as pris le goût, tu en as tiré une grande fierté et tu n'as plus de considération que pour ceux qui te résistent aussi, car l'estime que nous portons à autrui se fonde toujours sur une comparaison avec nous-mêmes.
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