— Papa !
Je l’appelai, vainement, cinq ou six fois. Il ne me voyait pas, il ne m’entendait pas, et ceci n’était pas une feinte comme celle de ma mère qui affectait de ne plus voir, de ne plus entendre son mari. Il était vraiment sourd et aveugle à tout ce qui ne se passait pas en lui. Il ne tourna pas autour de moi, il me bouscula, fit volte-face et repartit. La nuit l’absorba, où quatre-vingt-huit fois résonnèrent ses talons dont le bruit allait s’affaiblissant. Puis quatre-vingt-huit pas le ramenèrent des ruchers aux abords de la maison, cet automate, cet étranger qui habitait mon père.
— Papa !
Manœuvre enveloppante. Je m’étais avancée, bien décidée à ne pas me laisser expédier dans les choux de Bruxelles ou les mâches, je m’accrochais à lui des deux bras, regrettant de ne pas en voir dix, vingt, comme les dieux hindous, pour l’immobiliser. Il m’entraînait, agrippée à son cou, il me secouait, il essayait vainement de me détacher, et cet effort même l’arrachait à son obsession. « Eh bien ! Quoi ? » grogna-t-il en s’arrêtant. Mes pieds touchèrent le sol. Ma main gauche aussitôt en profita pour glisser sur son crâne. Fallait-il qu’il fût tourmenté ! Il n’avait pas pensé à remettre son passe-montagne. Il n’y pensait toujours pas. Il fallut que, fouillant ses poches, je retrouve la loque noire et l’en recoiffe. Il protesta, d’une voix trouble :
— Tu ne pouvais donc pas me laisser réfléchir tranquille.
Mais il me suivit, il consentit à retourner dans la salle, à s’installer à califourchon sur une chaise. Je l’en délogeai vingt fois pour l’envoyer au charbon, à l’eau, pour lui faire déboucher une bouteille, pour lui imposer de petites corvées, pour l’occuper à tout prix. Mais je ne pouvais déloger ce qui était dans sa tête. Il faisait semblant d’écouter ce que je babillais (autre manière de l’occuper), il souriait quand je le regardais, mais, dès qu’il ne se croyait plus observé, son visage redevenait tendu. Dur. Disons le mot : méchant. Moi-même, je me fatiguais, je me résignais : plus rien à dire, plus rien à lui faire faire. Comment l’empêcher de se figer dans ce silence, cette immobilité, qu’il fallait sans cesse briser et qui reprenaient sans cesse comme la glace des abreuvoirs dans les hivers très froids ? Le dîner, au seul chant des fourchettes scandant un pauvre appétit, fut une véritable épreuve. Aussitôt après, refusant le fromage, il me quitta comme je le craignais, avec une sorte de hâte et de nerveuses explications :
— Non, je ne t’emmène pas, il ne s’agit pas d’une simple tournée, je ne rentrerai pas avant l’aube. Il faudra faire très attention, cette nuit.
*
Très attention, oui. J’en étais aussi persuadée. Si persuadée que je négligeai la vaisselle. Mes souliers, mon manteau, vite ! Toute seule comme une vraie chouette, forçant mon courage, je me jetai dans la nuit.
Ni pluie, ni vent, ni gel, mais la vraie nuit d’hiver de chez nous, épaisse, humide, où se confondent l’empire noir des haies aux racines boueuses et l’empire gris des nuages tombés à la pointe des peupliers. Jouons-nous aux suiveurs suivis ? Derrière moi, Julienne, se glissant hors de chez elle, s’est avancée jusqu’au bout de la rue. Puis je suis tombée sur le docteur Clobe qui rasait les murs. Plus loin encore, à trente mètres de la maison Dernoux, était planté Lamorne, en civil. Mais lui au moins ne se cachait pas et surveillait très ostensiblement la grande tente-dancing, louée à Segré, d’où s’échappaient par cent fissures des flots de lumière et de musique. Ce monument de toile, avec son parquet démontable et ses tréteaux, pourrait flamber en cinq minutes, c’est sûr, mais la présence du brigadier ne faisait pas mon affaire : impossible de me glisser devant lui sous les cordes, d’aller coller mon œil à quelque interstice pour voir avec qui danse ma mère, impossible de prospecter les alentours pour dénicher les embusqués. Je ne pouvais plus que filer. Presque aussitôt, du reste, un : « Bonsoir, monsieur le maire » m’a fait hâter le pas pour me mettre à l’abri de toute invite et quand, à distance suffisante, je me suis retournée, ce sont trois ombres que j’ai pu surprendre : celle du brigadier, toujours immobile, celle de M. Heaume, qui s’enfonçait vers le bas bourg, et une troisième, probablement celle du docteur Clobe, qui lui emboîtait le pas. La noce s’amuse, le village dort, mais la tente Dernoux que secouent de pesants quadrilles semble servir d’affût. Si l’inquiétude générale s’est lassée, les responsables restent anxieux. Il faudra faire très attention, cette nuit… Papa n’est pas le seul de son avis.
Où peut-il être ? J’aurais juré qu’il avait pris à gauche en sortant de la maison. D’où ce réflexe : galoper chez Dernoux. Mais je ne l’ai pas rattrapé, il a dû prendre à droite, il est peut-être tout bêtement à la mairie, dans ce local réservé aux vigiles et qu’il est à peu près seul à hanter maintenant. Chez Dernoux, chez Dernoux… Plus j’y pense et plus je m’étonne de m’être lancée de ce côté-là. N’a-t-il pas dit cent fois : « Je ne peux rien contre Eva » ? Et n’est-il pas toujours, en toute occasion, apparu dans son rôle ? « Il est allé se faire voir à la mairie, d’abord », me siffle une de mes deux oreilles, et la phrase refuse de sortir par l’autre. Courons. Coupons par la ruelle de l’église. Un chat traverse dans mes jambes et, des quatre griffes, se hisse sur le mur que surplombent les plus hautes croix du cimetière. Un autre chat, qui poursuivait le premier, fait un écart et se jette dans un soupirail en poussant le cri rauque du matou déconfit. Courons, courons. Les cyprès sont trop hauts, la ruelle trop étroite, la peur me poignarde le dos. Cette dernière maison aux six volets fermés, juste à l’angle, est celle d’Hacherol, mais, Dieu merci, la mairie, en face, pousse ses mansardes au-dessus des marronniers, et deux d’entre elles sont éclairées : la silhouette de Ruaux et celle de Papa, accoudés à la barre d’appui, s’y encadrent toutes deux. « Causette. Tu t’en souviendras, Ruaux », siffle l’oreille. Mais peut-être écoutent-ils simplement cette lointaine Veuve joyeuse qui vient de succéder à l’inévitable Danube bleu et dont les notes fatiguées viennent expirer sur la place, se mélanger au cliquetis du pétrin mécanique, aux coups sourds du hachoir qui taille et pare d’avance les viandes du marché.
J’arrive à point nommé, je n’aurai pas à chercher un abri pour attendre. La silhouette de Papa s’efface, la lumière s’éteint. Une demi-minute d’hésitation : il est trop tard pour traverser la place sans être vue, et si Papa, qui vient de sortir du colonnoir et d’apparaître dans cette zone où diffuse le néon de La Couleuvre, prend la direction des sapinières ou celle du hameau des Cormiers, il y a neuf chances sur dix pour qu’il s’évanouisse dans la nature. Mais il traverse la place et pique droit sur l’église, m’obligeant à battre en retraite. Il entre dans la ruelle au moment où j’en sors. Droite ou gauche ? Si tu étais à sa place, Céline, que ferais-tu ? Réponse de l’oreille : « Le fusil sur l’épaule, vigile jusqu’aux dents, j’irais serrer la main du brigadier. » Et c’est bien ce qu’il va faire, tandis que, poursuivant cette filature à reculons, je galope jusqu’au carrefour où il faudra qu’il choisisse et passe devant.
Choix simple, d’ailleurs. Sur quatre voies, trois sont peu probables, et, comme je m’y attendais, sans voir sa fille tapie derrière un vantail, Papa choisit le chemin des Alises, cette rocade discrète qui tourne autour du bas bourg et où nous avons surpris Hacherol. Il monte vers les jardins ouvriers et je le suis de très près, de trop près, refrénant une forte envie de le héler et refusant aussi de lui ôter la chance de m’apercevoir — ou de m’ôter, à moi, celle de l’ignorance. Mais il ne s’arrête ni ne se retourne (ce qui est bien dans sa manière) et la nuit est si dense, si encombrée de branches basses, de bouillées d’épines, de formes indécises, crayonnées dans tous les noirs, que l’oreille doit y renseigner l’œil. Ce que je suis moi-même, en faisant très attention à mes pieds, c’est ce bruit régulier d’herbe froissée par une botte. Plus nous avançons, plus il devient léger : pourtant l’herbe est toujours aussi haute. Prendrait-on des précautions ? J’étais déjà en train de me dire : « Tout à l’heure, quand il aura fini son tour et qu’il ne se sera — évidemment ! — rien passé, quand je me retrouverai dans ses bras, ridicule et si contente de l’être, il fera bon frotter mes joues contre ses joues qui sont toujours un peu rêches le soir, il fera bon renverser la nuque dans le dos et rire de ce petit rire contenu ou toutes les dents font grelot. Pourquoi ai-je l’imagination si hostile, l’âme si noire ? Vais-je maintenant le tourmenter, moi aussi ? » Je suis prête à tourner bride, honteuse et tendre.
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