J'ai eu assez vite des problèmes. Des hommes que j'avais dévisagés me suivaient. Ils croyaient que j'étais prostituée, une petite immigrée de banlieue qui allait chercher de l'or dans les rues du centre. Ils s'approchaient. Ils n'osaient pas m'aborder, ils avaient peur d'un piège. Un jour, un homme un peu vieux m'a prise par le bras. «Et si tu venais dans ma voiture? On irait acheter un bon gâteau.»
Il serrait fort mon bras, il avait les yeux comme l'homme qui m'avait ennuyée au restaurant, autrefois, avec Houriya. J'étais au courant, comme vous le pensez bien. Je l'ai insulté en arabe d'abord, chien, entremetteur, maudite la religion de ta mère! Puis en espagnol: cono, pendejo, maricon! Et ça l'a tellement étonné qu'il m'a lâché le bras, et j'ai pu me sauver.
Après, j'ai senti tout de suite quand un homme me suivait. J'étais très douée pour le semer. Mais il y avait des femmes aussi. Elles étaient plus rusées. Elles s'arrangeaient pour me retrouver à un endroit d'où je ne pouvais pas partir, un passage protégé, ou dans un escalier roulant de magasin, ou dans un wagon de métro. Elles me faisaient peur. Elles étaient grandes, blanches, avec des casques de cheveux noirs, des vestes de cuir, des bottes. Elles avaient de drôles de voix rauques, un peu usées. Elles, je ne pouvais pas les insulter. Je m'en allais, le cœur battant, je traversais la rue entre les autos, je courais éperdument.
Un jour, dans les toilettes d'un café, j'ai eu très peur. C'était une grande salle au sous-sol, assez luxueuse, avec un miroir et des petites lampes tout autour. J'étais en train de me laver les mains, et de passer un peu d'eau sur mon front, comme j'avais l'habitude, pour aplatir mes cheveux rebelles, et à ma gauche est venue une femme, plutôt jeune, assez grasse, une femme avec un grand nez, des joues marquées de petites gerçures, et des cheveux blonds en chignon. Elle a commencé à se maquiller, et moi je l'ai regardée, juste une ou deux fois, très vite, dans le miroir, le temps de voir qu'elle avait les yeux d'un bleu un peu vert. Avec un petit pinceau, elle accrochait du noir à ses cils.
Et tout d'un coup, elle s'est mise en colère. J'ai entendu sa voix qui disait, avec un drôle de ton, méchant, métallique, la voix de Zohra quand elle se fâchait: «Pourquoi est-ce que tu me regardes? Qu'est-ce que j'ai?» Je me suis tournée vers elle. Je ne comprenais pas ce qu'elle disait.
«Réponds, petite garce, pourquoi tu me regardes comme ça?»
Ses yeux étaient un peu globuleux, si pâles que je voyais la pupille au centre, il me semblait qu'elle s'ouvrait et se fermait comme celle d'un chat. J'ai balbutié: «Je ne vous ai pas regardée…» Mais elle s'est avancée vers moi, pleine d'une rage froide qui m'a fait peur. «Si, tu m'as regardée, menteuse, t'avais les yeux rivés sur moi, pendant que je ne te regardais pas, j'ai senti tes yeux qui me bouffaient.» J'ai reculé vers l'autre bout des toilettes, tandis qu'elle marchait vers moi. Elle m'a attrapée par les cheveux, à pleines mains, et elle a penché ma tête en avant vers le lavabo. J'ai cru qu'elle allait me frapper, me cogner la tête sur la plaque de marbre, et j'ai hurlé. Elle m'a lâchée. «Saleté, va! Petite ordure!» Elle a pris ses affaires. «Ne me regarde pas. Baisse les yeux! Je te dis de baisser les yeux! Si tu me regardes, je te tue!» Elle est sortie. J'avais si peur que je ne tenais pas sur mes jambes. Mon cœur cognait dans ma poitrine, j'avais la nausée. Je ne suis plus jamais retournée dans les toilettes des sous-sols.
C'est comme cela que j'apprenais peu à peu ma nouvelle vie. Houriya, elle, n'arrivait pas à me suivre. Alourdie par sa grossesse, elle ne bougeait presque pas, ne sortant de la chambre que pour aller cuisiner, quand Marie-Hélène n'était pas là. Les Antillais lui faisaient peur. Elle disait qu'ils étaient sorciers. Mais je pensais qu'elle disait cela parce qu'ils étaient noirs comme moi. Houriya comptait ses économies tous les soirs. Il n'y avait que trois mois que nous avions quitté Melilla, et déjà les réserves avaient diminué de moitié. À ce train, avant l'automne, nous n'aurions plus rien.
Houriya avait l'air si sombre que je la consolais comme je pouvais. Je l'embrassais, je disais: «Tout va s'arranger, tu verras.» Je lui promettais mille choses, que nous allions trouver du travail, un joli appartement au bord du canal de l'Ourcq, et que nous pourrions vivre une vie normale, loin du taudis de Mlle Mayer.
C'est par Marie-Hélène que nous avons été sauvées. Alors que nous n'avions plus de quoi payer le loyer, à la fin de l'été, et que j'envisageais de reprendre mon vieux métier de voleuse, l'Antillaise m'a demandé un jour, dans la cuisine: «Et pour vous, ça irait, de travailler à l'hôpital?» Elle a demandé ça avec indifférence, mais dans ses yeux, j'ai compris qu'elle avait tout deviné, et qu'elle avait pitié de nous.
C'était un bon travail de fille de salle. J'ai été engagée tout de suite. Comme j'étais noire, elle m'a présentée comme sa nièce, elle a dit que j'avais des papiers, j'étais guadeloupéenne. Les autres s'étonnaient que je ne comprenne pas le créole, et Marie-Hélène a tout expliqué: «Elle est née là-bas, mais sa mère est venue tout de suite en métropole, alors elle a tout oublié.» Je n'ai même pas eu à changer de prénom, Laïla c'est un nom de là-bas. Elle m'a inscrite sous son nom de famille: Mangin.
Je travaillais de sept à une heure à Boucicaut, j'avais un demi-salaire, mais ça payait le loyer et quelques dépenses. L'argent de Houriya pourrait durer encore un peu. De plus, je pouvais manger à la cantine. Marie-Hélène gardait une place à côté d'elle, et elle remplissait son plateau pour moi. Elle était très douce, j'aimais bien son regard un peu humide. Elle était capable aussi de colères redoutables. Un jour que Mlle Mayer reprochait je ne sais plus quoi à Houriya et menaçait de la mettre à la porte, Marie-Hélène a pris un couteau de boucher dans la cuisine, elle a marché droit sur la propriétaire: «Je ne vous conseille pas d'essayer de mettre qui que ce soit à la porte. Avec tout l'argent que vous nous faites payer, espèce de vieille bique vicieuse!»
C'étaient les fêtes que j'aimais bien, surtout. De temps en temps, pour un anniversaire, ou pour une autre occasion, les Noirs fermaient tous les rideaux, et l'appartement était plongé dans la pénombre. Les Africains jouaient du tambour, de grands tambours de bois couverts de peau, très doucement, du bout des doigts, et à la lumière des bougies, les garçons dansaient. Nono, le boxeur camerounais, dansait presque nu et quelquefois tout nu, au milieu du couloir, on entendait les rires dans les chambres, Marie-Hélène dont la voix éclatait, dans sa langue-violon. José, le copain de Marie-Hélène, avait sorti son saxo et jouait un air de jazz, un slow, avec de temps à autre une exclamation qui grinçait. Mlle Mayer se barricadait dans sa chambre ces jours-là, elle n'osait pas en sortir tant que la fête durait. Houriya ne sortait pas non plus, mais elle écoutait la musique. Et moi je passais mon temps à entrer et à sortir, je respirais l'odeur de la fumée, de la cuisine, je me faufilais au milieu des gens qui dansaient, j'aidais Marie-Hélène à ramasser les verres. J'apportais à Houriya des platées de nourriture, du riz-coco, des ragoûts de poisson, du plantain frit. Je dansais aussi, avec les Africains, ou avec un grand Noir antillais aux yeux verts, un certain Denys. Et comme il me serrait un peu trop, Marie-Hélène l'avait repoussé d'une bourrade: «Fais attention, cette fille-là est honnête, c'est ma nièce!» Quand la fête était finie, j'aidais Marie-Hélène à faire le ménage. Elle avait du mal à se baisser pour ramasser les assiettes en papier, les Kleenex. Elle a ricané: «Eh bien, je ne serai pas la seule.» Comme je la regardais sans comprendre: «Oui, la seule à avoir un bébé, quoi, tu ne t'en doutais pas?» Elle m'a considérée avec commisération. «Vraiment, tu es naïve, tu ne sais rien de la vie. Qu'est-ce qu'elle t'a appris, ta mère?» J'ai compris qu'elle parlait de Houriya. «Elle n'est pas ma mère, tu sais.» Marie-Hélène s'est mise à rire. «Oui, enfin, qui que ce soit, elle aura son gosse avant moi.»
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