Lassef, très vite, l’avait dépassé en envergure. Il était allé plus loin dans leur art et avait même découvert au vieux Dimitri l’importance d’un éclairage fouillé jusqu’à la maniaquerie. Boris composait des tableaux en même temps qu’il mettait en scène. Des Rubens que le public applaudissait dès le lever du rideau ! Il excellait dans les clairs-obscurs troués d’un faisceau lumineux indiscernable. L’éclat d’un œil ou d’une lame d’acier prenait soudain une valeur inattendue ; de même qu’il jonglait avec la lumière, il jouait du silence comme d’un instrument.
— C’est toi qui vas interpréter Bertrand ? demanda le vieillard.
— Bien entendu. Je me suis fait du sur mesure.
— Tu ne crois pas que tu auras besoin d’un conseiller à la mise en scène afin de te guider dans les périodes où tu quitteras le pupitre pour jouer ?
Une bouffée d’irritation cerna le regard étincelant de Boris. Mais qu’est-ce qu’il croyait, ce vieux con ? Qu’il n’était pas foutu de régler ses mouvements sur sa doublure et d’entrer de plain-pied dans le rôle ensuite ? Il imaginait Dimitri dans la salle, derrière la tablette supportant son manuscrit, son petit réflecteur de bureau, ses blocs de papier vierge et ses crayons. Dimitri lui donnant des conseils, voire des indications, rectifiant à sa guise ce qu’il aurait, lui, si ardemment préétabli. Dimitri au pupitre ! « Son » pupitre, son îlot de commandement où s’accumulaient des bouteilles d’eau minérale vides et des couennes de gruyère (durant les répétitions, il se sustentait uniquement avec du gruyère).
— Jean-Louis Pascal, mon assistant, me suffit : nous fonctionnons parfaitement bien, tous les deux. Maintenant, vous allez m’excuser, j’ai rendez-vous avec mon costumier pour étudier ses maquettes.
— Je pensais, d’après le roman, qu’il s’agissait d’une œuvre contemporaine ?
— Je croyais vous avoir dit que la pièce n’a plus rien de commun avec le livre. Je l’ai située dans les années 20 ; c’est une époque intéressante à traiter.
Il enclencha la fermeture Éclair de son blouson et murmura un « Salut, père » indifférent.
Nadia le guettait dans le hall. Il sourcilla, pensant qu’elle avait écouté leur courte conversation ; il détestait être épié. Sa femme l’agaçait avec son croulant de père qu’elle cherchait à lui vendre en toute occasion. Dimitri Fedor était un homme fini, rincé ; une gloire éteinte : il n’avait plus que la ressource de se pelotonner dans son prestigieux passé. Qu’il s’obstine à vouloir jouer des bouts de rôle avec son débit haché d’asthmatique avait quelque chose de déshonorant pour le théâtre qu’il avait si bien servi jadis. Fedor n’en finissait pas de livrer des combats de trop ; il y perdait son crédit et défigurait sa légende.
— Tu ne vois pas d’inconvénient à ce que je garde papa à déjeuner ? murmura Nadia.
— Aucun.
Il s’abstint d’ajouter : « Du moment que je ne suis pas là ! », et sortit sans même accorder à son épouse le baiser distrait qu’il lui donnait d’ordinaire.
Des larmes troublèrent la vue de Nadia. Elle savait que quelque chose se mourait dans leur couple. Cependant, elle était certaine qu’aucune autre femme ne perturbait la vie de Boris, lequel consacrait peu de temps à l’amour. Leur union, jusque-là, avait été plus ou moins chaotique, avec des périodes de froideur compensées par des élans frénétiques. Son mari passait plusieurs mois sans la toucher ni même paraître la voir, et puis un soir, il rentrait avec un bijou de chez Cartier dans sa poche et l’entraînait dans leur chambre. Il prenait quelques victuailles et de la vodka au réfrigérateur, la dévêtait lui-même et se jetait sur Nadia avec une fougue passionnelle. Il leur était arrivé de passer quarante-huit heures enfermés, à faire l’amour. Pendant les instants de « rémission », il s’agenouillait à côté du lit après avoir éteint toutes les lumières, lui prenait la main et lui parlait des heures durant. Personne ne savait mieux parler d’amour que Boris. Elle se disait, en écoutant sa voix vibrante et grave, qu’il pourrait faire un superbe one man show avec les textes incomparables qui sortaient de ses lèvres au gré de l’inspiration.
Elle attendit un court instant que ses yeux fussent secs pour rejoindre son père.
— Tu manges avec moi ? proposa-t-elle. J’avais prévu un borchtch, hier soir, mais nous sommes allés dîner au restaurant et il est resté au frigo.
Dimitri accepta d’un signe de tête.
— Il ne semble pas très en forme, fit-il après un silence ; je l’ai trouvé nerveux, irritable.
— C’est toujours comme ça quand il prépare un spectacle. Il se calme un peu à partir des répétitions, parce qu’elles lui permettent de se défouler. Il affronte alors des problèmes concrets, et comme c’est un grand pro, il les dénoue sans difficulté, presque avec gourmandise.
Fedor tirait sur les coins de sa maigre moustache chaplinesque.
— Yvrard vient ici tous les jours ?
— Oui, tous les jours. Boris ne pourrait pas se passer de lui.
— Je n’ai jamais compris cet engouement, Léon est un médiocre…
— Alors c’est qu’il a besoin d’un médiocre, soupira Nadia.
Boris expliquait au régisseur où il souhaitait qu’on installât son pupitre lorsque Léon vint le chercher. Le régisseur objecta que la rangée K se trouvait quelque peu éloignée de la scène. Sa remarque agaça Lassef.
— Il y aura des spectateurs jusqu’à la rangée Z, rétorqua-t-il, je ne travaille pas que pour les premiers rangs !
Son interlocuteur opina avec un sourire gêné.
— Vous placerez deux pupitres côte à côte, poursuivit Boris, j’ai besoin de beaucoup de place pour mes notes, avec deux lampes rapprochées. Vous me préparerez trois blocs de papier, dont l’un quadrillé, une quantité de crayons à mine grasse et une boîte de punaises.
— Vous ne préférez pas du papier adhésif pour vos notes ? proposa le régisseur. C’est très pratique, vous savez.
— J’ai l’habitude des punaises.
Léon s’avança en tapotant sa montre pour indiquer à Boris qu’il était l’heure de partir, mais Lassef ignora l’invite. Quand il était plongé dans des préoccupations professionnelles, plus rien ne comptait pour lui.
« Tu ne vas pas me laisser quimper avec cette putain de maison que j’ai eu tant de mal à dénicher ! Je parie que tu n’as déjà plus envie de baiser, grande brute ! »
Léon se voyait déjà allant seul au rendez-vous pour prévenir la fille de l’agence que Lassef lui faisait faux bond.
— Il va falloir également me faire écrire le titre de la pièce sur un carton assez grand et le placarder en bonne place dans les coulisses ; les choses ne commencent vraiment à exister que lorsqu’elles ont un nom !
— Nous ne l’avons pas encore ! fit remarquer le régisseur.
— Je l’ai trouvé ce matin. « Je m’appelle Naufrage du Titanic ».
En énonçant le titre, Boris guignait la réaction de son interlocuteur.
— Il faut que je l’écrive, fit ce dernier, imperturbable.
Il sortit son calepin et traça les quelques mots en caractères bâton. Par acquit de conscience, il les relut à voix haute, mais sans y mettre la moindre intonation :
— Je m’appelle Naufrage du Titanic.
Comme il remettait son carnet en poche sans faire de commentaire, Boris ne put se retenir de le questionner :
— Qu’en pensez-vous ?
L’homme haussa les épaules.
— Il va falloir s’y habituer. Très vite, les gens qui n’ont généralement pas de mémoire vont appeler votre pièce « Le Titanic ».
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