Il était vain de lui faire des objections, pourtant Léon s’offrit le risque d’une suprême tentative :
— Tu le trouves en rapport avec le sujet de ta pièce ?
— Et comment ! C’est quoi le sujet de la pièce ? L’histoire classique d’un couple qui se déchire. Un couple au bout du rouleau. Les époux divorcent. Bertrand, mon héros, s’aperçoit rapidement que c’est pas ça, la bonne solution. Le divorce, pour ces deux tigres, c’est concon, c’est médiocre, foutriquet. Alors il repart de zéro, reconquiert Armande, la ré-épouse. Et leur existence redevient vérolique ; impossible ! Incompatibilité absolue ! Rejet mutuel ! Seulement, cette fois, ce n’est pas vers le divorce qu’il oriente les choses, mais vers le drame, puisqu’il la tue au cours de leur ultime affrontement. Si tu n’appelles pas ça un naufrage à grand spectacle, toi ! Un naufrage en musique ! Le désespoir somptueux, wagnérien ! Pourquoi ai-je accouché de ce titre ? Parce que le mot « naufrage » s’imposait. A première vue, il aurait pu convenir seul. Naufrage , de Boris Lassef. Mais, mon cul ! Pas suffisant. Ça impliquait un côté Gogol, ou Tchékhov. Il fallait un peu d’extravagance autour. Alors, JE M’APPELLE… Naufrage ? Tu brûles, mais il y a mieux. Quel est le naufrage le plus fameux ? Celui du Titanic ! Tu comprends ?
Léon eut un éblouissement. La fougue quasi juvénile de son compagnon le gagna. Chaque fois il finissait par être conquis par ses emballements. Au début, son tempérament cartésien regimbait, et puis la vérité de Boris devenait la sienne.
— Formidable ! s’écria-t-il. Oui, tu as raison, Boris. On prend ça en pleine gueule ! « Je m’appelle Naufrage du Titanic. »
C’est évident ! Je lis ça sur les colonnes Morris, en caractères bleus.
— Noirs ! rectifia Boris. Un naufrage ! Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune ! C’est pas les Croisières Paquet !
Il rit, heureux, détendu ; mais pour combien de temps ? Ce genre de griserie était si brève chez lui ! Très rapidement d’autres tourments professionnels venaient l’assaillir, le rendre fou d’angoisse. Il souffrait de sa carrière comme d’une monstrueuse blessure qui ne guérirait jamais. Ses succès ne faisaient qu’attiser son inquiétude. Ils le fragilisaient en lui donnant la certitude que chacun d’eux était le dernier d’une longue liste de créations heureuses qui allait brutalement s’interrompre par un échec fracassant du prochain spectacle. Pour tenter de conjurer la menace d’un mauvais sort, Boris Lassef mettait sur pied une foule de projets afin d’être assuré de pouvoir travailler encore malgré le bide redouté, si bien qu’un contrat succédait à un autre sans lui laisser de répit. Il se soûlait de travail, dormait quatre heures par nuit, crevait ses collaborateurs et se murait de plus en plus dans une sorte d’isolement mental duquel il sortait fort peu.
Léon, voyant sa jubilation, sut que « le Maître » allait s’offrir une petite récré. L’envie lui en venait brusquement, au plus fort de ses exaltations, parce que sa sexualité prenait le relais de son enthousiasme.
— Tu veux que je te dise, Léon ? Ce titre me fait bander !
Léon acquiesça.
— Je dois m’en occuper ? demanda-t-il.
— Bonne idée.
— On s’oriente sur quoi ?
— L’immobilier.
— Appartement, villa ? Paris, banlieue ?
Boris assumait mal ses pulsions érotiques ; c’était le seul instant de sa vie trépidante où il marquait de l’embarras et perdait pied dans des gaucheries de collégien puceau. Les choses du sexe le rendaient couard et furtif. Léon n’ignorait pas qu’il le tolérait uniquement parce qu’il était le seul être au monde devant lequel il perdait ses complexes. Boris osait déballer ses fantasmes à Léon et réclamait avec impudeur son assistance. Une louche complicité les liait, plus forte que l’amitié.
Boris s’approcha de la baie donnant sur le Bois.
Il étudiait ses envies, tentait de formuler un caprice.
— Une grande maison délabrée dans un parc en friche, fit-il d’une voix un peu rauque. Tous les volets clos. Il y a des housses sur les meubles et ça pue le moisi…
— D’accord pour l’ambiance. Et l’héroïne ?
— Je m’en fous. Blonde, ce ne serait pas mal. Entre trente et quarante.
— Je m’en occupe. Pour quand ?
— Cet après-midi ; demain je n’en aurai sûrement plus envie.
Léon consulta sa montre.
— Ça devrait pouvoir s’arranger.
La porte du salon s’ouvrit, et Nadia, l’épouse de Boris, passa la tête par l’entrebâillement.
— Je peux venir ? demanda-t-elle avec une humilité excessive. Comme Léon ne jouait plus, j’ai pensé que vous aviez cessé de travailler.
Boris lui sourit.
— J’ai trouvé mon titre ! lança-t-il triomphalement, et il déclama de nouveau : « Je m’appelle Naufrage du Titanic ».
Nadia hocha la tête.
— C’est étrange, dit-elle.
Boris était trop assoiffé de superlatifs pour se contenter d’une aussi mince appréciation.
— Ah oui, étrange, tu trouves ?
Elle crut deviner les prémices d’une colère.
— C’est mystérieux et… poétique.
Boris se rasséréna.
— Tu aimes ?
— Beaucoup ! Mais tu as le droit de changer le titre de l’œuvre originale ?
— Connasse ! J’ai adapté ma pièce d’un roman irlandais qui s’intitule The Cell , tu vois une pièce, à Chaillot, qui s’intitulerait The Cell , voire même La Cellule , qui en est la traduction ? J’ai tous les droits, ma fille, ne te fais pas de souci.
« Tu ne l’aimes plus, pensa Léon ; elle t'insupporte. Vous ne parlerez jamais plus la même langue, désormais. »
Il concevait de cette certitude une espèce d’âcre bonheur mêlé de pitié. La jeune femme le touchait, avec son fin visage de brune au teint mat et ses immenses yeux bleus pleins d’une sérénité qui s’altérait lentement au fil des années passées auprès de Boris.
— Papa est là, annonça-t-elle. Tu peux le voir un instant ?
— Dis-lui de repasser demain, il faut que je sorte.
Elle osa insister :
— Deux minutes, chéri, juste deux petites minutes. Et puis ce serait intéressant de savoir ce qu’il pense de ton titre.
— Que veux-tu qu’il en pense ? C’est un titre d’aujourd’hui.
Elle ne releva pas la cruauté de la réflexion, mais Léon en fut choqué. Boris était impitoyable. Il devait beaucoup à Dimitri Fedor, son beau-père, qui avait été leur professeur vingt-cinq ans plus tôt. Le Cours Fedor était célèbre à Paris, et ce Russe génial avait formé quelques-uns des plus grands comédiens actuels. Ses élèves l’aimaient et le respectaient ; le craignaient aussi, car il avait des colères flamboyantes (dont Boris s’inspirait à présent). Lorsqu’il découvrait un talent sûr, il lui infligeait une formation de marine, le dépeçant pour aller chercher ses dons les plus enfouis. On chialait beaucoup au Cours Fedor où les crises de nerfs étaient quotidiennes, le vieux Dimitri allant jusqu’à frapper, parfois, dans son emportement. Une élève giflée avait même porté plainte, mais aucun de ses camarades n’avait voulu témoigner contre « Papa Goulag », et la victime avait passé pour une mytho aux yeux des policiers.
Réduit par l’âge et la maladie (Dimitri Fedor souffrait d’asthme), il avait dû fermer son école. Il vivait assez chichement d’obscures pensions et décrochait parfois un rôle dans les productions de ses anciens élèves.
Au début de son infortune, son gendre l’avait beaucoup aidé, seulement Lassef était un homme qui galopait après l’avenir et se souciait peu des poids morts du passé. Son admiration avait lentement fait place à la pitié, puis de la pitié il était passé à l’agacement. Il ne pardonnait pas à cet homme hors du commun d’être devenu un vieillard brisé.
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